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Après la mer Morte, les évacués de Beeri se tournent vers l’avenir – avec espoir

Après 10 mois à l'hôtel, la majorité des membres du kibboutz s'installeront dans un quartier temporaire près de Beer Sheva, jusqu'à ce que leurs habitations soient reconstruites

De gauche à droite : Yochi Alon, Tzvi Alon et Rachel Fricker, dans la salle à manger du David Dead Sea Resort, le 20 juin 2024. (Crédit : Gavriel Fiske/TOI)
De gauche à droite : Yochi Alon, Tzvi Alon et Rachel Fricker, dans la salle à manger du David Dead Sea Resort, le 20 juin 2024. (Crédit : Gavriel Fiske/TOI)

EIN BOKEK — Aux abords du David Dead Sea Resort & Spa, cet après-midi de jeudi est ensoleillé et terriblement chaud. Même si les touristes ont déserté un Israël en proie à la guerre, les places de stationnement, sur le parking, sont toutes occupées et marcher jusqu’à l’entrée de l’établissement semble durer une éternité sous la chaleur torride. Il fait 44 degrés Celsius.

A l’intérieur de ce complexe de vacances moderne de plusieurs étages, il fait délicieusement frais grâce à la climatisation – une fraîcheur bienvenue. Situé à Ein Bokek, installé parmi les chambres d’hôtes et autres hôtels qui surplombent la mer Morte, cela fait neuf mois que le David Dead Sea Resort est devenu le nouveau foyer de centaines d’évacués du kibboutz Beeri, une communauté adjacente à Gaza qui a été largement détruite pendant l’attaque barbare qui a été commise par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre.

Un séjour à la mer Morte qui est sur le point de se terminer. En août, les évacués quitteront l’hôtel et ils s’installeront dans un quartier temporaire qui est actuellement en cours de construction à Hatzerim, un kibboutz qui se trouve à l’Ouest de Beer Sheva.

Jusque-là, « nous resterons des évacués de luxe », plaisante Tzvi Alon, un homme aux cheveux grisonnants, à l’attitude douce alors qu’il évoque ce lieu spectaculaire. Il parle de tous les équipements qui ont été mis par l’hôtel à la disposition des déplacés, la volonté affichée par le personnel de répondre au mieux aux besoins des membres du kibboutz. Ancien secrétaire de la communauté, Alon, aux côtés de son épouse Yochi, est venu accueillir le Times of Israel à la réception de l’établissement.

Il faudra encore, selon les estimations, deux à trois ans pour reconstruire Beeri. Deux autres kibboutzim, Kfar Aza et Nir Oz, ont aussi payé un lourd tribut, le 7 octobre, avec un calendrier de reconstruction similaire. D’autres communautés, le long de l’enveloppe de Gaza, nécessiteront un an à un an et demi de travaux, a confié un responsable de l’Autorité Tekuma, qui est chargée de superviser la reconstruction de la zone frontalière de la bande et de répondre aux besoins des évacués, au Times of Israel.

Les évacués de Beeri doivent partir pour ce nouveau quartier, dont la construction a été parrainée par le gouvernement, au kibboutz Hatzerim, au mois d’août – et ils y resteront jusqu’à ce qu’ils soient enfin en mesure de retourner enfin chez eux, à Beeri. Les membres de Kfar Aza et de Nir Oz partiront aussi pour de nouveaux quartiers à Ruchama et à Kiryat Gat, respectivement, pour toute la durée des travaux entrepris dans leurs communautés d’origine.

D’autres encore, qui devront attendre moins longtemps pour pouvoir espérer retrouver leurs habitations, vont continuer, pour leur part, à vivre dans des hébergements subventionnées, a noté l’officiel de l’Autorité Tekuma.

Une vue aérienne des complexes hôteliers d’Ein Bokek à la mer Morte, au mois de mars 2021. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Selon Alon et son épouse, ce déménagement en masse à Hatzerim rendra la vie plus pratique et plus facile, l’endroit étant beaucoup plus proche de Beeri. Il note que la communauté pourra retrouver un mode de vie plus conforme à celui qui était le sien au kibboutz – mais il fait remarquer qu’il est difficile de quitter l’hôtel pour intégrer un autre logement, lui aussi temporaire, après tout ce que les membres de la communauté ont traversé.

De plus, Hatzerim se trouve tout à côté d’une base de l’armée de l’air – ce qui inquiète certains résidents de Beeri, qui craignent que le secteur ne soit pris pour cible en cas de détérioration de la situation sécuritaire.

Mais « c’est environ 70 % des habitants de Beeri qui attendent tout de même avec impatience de pouvoir partir pour Hatzerim, » explique Tzvi Alon.

A la maison, mais loin

Il est facile de comprendre pourquoi certains peuvent être réticents à l’idée de quitter l’hôtel. En effet, c’est le David Dead Sea Resort & Spa tout entier qui semble avoir été envahi par Beeri. Tout le monde se connaît ; il flotte dans l’air l’atmosphère qui est celle d’un kibboutz. Dans certaines familles, ce sont quatre générations qui se côtoient au sein de l’établissement, explique Tzvi Alon.

A côté de l’entrée principale, un mémorial en hommage aux résidents de Beeri qui ont été tués le 7 octobre accueille les arrivants, à côté des photos des otages qui se trouvent encore aujourd’hui dans les geôles du Hamas à Gaza. Le hall central, spacieux, est rempli de bannières et de slogans réclamant la libération des captifs.

Un autre pan du bâtiment a été réaménagé de manière à accueillir de nouvelles installations, avec notamment un atelier de couture similaire à celui qui se trouvait dans le kibboutz, proposant des machines à coudre et autres matériels similaires.

A l’angle, il y a un studio d’art. Supervisé par des professeurs bénévoles, un groupe d’adolescentes, avec parmi elles la petite-fille d’Alon, suivent un cours en bavardant.

Le mémorial pour les victimes de l’attaque Hamas au kibboutz Beeri, le 7 octobre, à l’entrée du David Dead Sea Resort, le 20 juin 2024. (Crédit : Gavriel Fiske/TOI)

Plus loin, le bar de l’hôtel a été transformé en cuisine communautaire où ont lieu les apprentissages scolaires et où les évacués, lassés par les tarifs de l’hôtel, peuvent réserver des tranches horaires pour cuisiner leurs propres repas ou pour faire de la pâtisserie.

Traversant l’hôtel, Yochi Alon, une femme pétillante aux cheveux noirs, d’origine juive yéménite, présente les amis qu’elle croise dans les couloirs. Puis, les larmes aux yeux, elle précise s’ils ont perdu un proche le 7 octobre, et comment. Arrivant à une table ronde, elle salue plusieurs évacués qui sont en train de boire un café.

« Quand nous sommes arrivés ici, cette table était recouverte de plein de choses, des produits de toilette, des vêtements, tout ce dont nous avions besoin », se souvient-elle en expliquant que dans le sillage immédiat du pogrom, les résidents n’avaient eu « que cinq minutes pour faire leur valise » avant de quitter le kibboutz.

Le constructeur de synagogue

Pendant le déjeuner pris dans la salle à manger, Rachel Fricker rejoint Tzvi et Yochi Alon. C’est une autre membre de longue date de Beeri.

Rachel Fricker, du kibboutz Beeri, au David Dead Sea Resort, le 20 juin 2024. (Crédit : Gavriel Fiske/TOI)

« Quand nous sommes arrivés ici, nous étions très traumatisés. Devenir réfugié de son propre pays… Il nous a fallu beaucoup de temps pour nous organiser. Nous avons appris sur le tas », déclare Fricker.

Il y a presque 20 ans, Fricker avait eu la tâche compliquée de réussir à convaincre le kibboutz, résolument laïque, de permettre à un petit bâtiment d’être transformé en synagogue. Malgré des débuts difficiles, la communauté avait depuis utilisé avec enthousiasme le lieu de culte pour les bar mitzvahs ou à l’occasion des fêtes juives.

Après le 7 octobre, Beeri est devenu une zone militaire fermée – et la synagogue a servi aux soldats religieux qui étaient stationnés là-bas, attirant l’attention des médias israéliens et offrant à Friker son heure de gloire. Elle est devenue le visage de Beeri pour un grand nombre d’Israéliens.

« Ce qui est arrivé à Simchat Torah, c’est toute une histoire », s’exclame-t-elle, se référant à la fête juive qui, l’année dernière, avait été célébrée le 6 et le 7 octobre. Le 6, au début de la fête, « nous avons fait une soirée avec de nombreuses personnes, adultes et enfants. Certains d’entre eux ont été tués le jour suivant ou ils ont été pris en otage. Ce sont nos vies toute entières qui ont été suspendues le 7 octobre à 6 heures 30 du matin. »

« J’ai de la reconnaissance à exprimer. Des gens sont morts et moi aussi, j’aurais pu mourir. Mais j’ai survécu. Ce n’était pas garanti », continue-t-elle.

Fricker, comme beaucoup de survivants de Beeri, était restée terrée dans sa pièce blindée pendant plus de 24 heures. « Je me trouvais dans la pièce blindée avec six personnes et notamment avec ma belle-fille qui était enceinte de neuf mois. Elle a accouché deux jours plus tard. Et comme je le dis maintenant : Quand nous sommes entrés, nous étions six et aujourd’hui, nous sommes sept ! Est-ce que ce n’est pas un cadeau ? Est-ce que je ne peux pas être reconnaissante ? Mon premier petit-enfant ! »

Fricker, une infirmière à la retraite élégante, s’inquiète de ce que les évacués de Beeri ont dû endurer. « Si nous nous laissons dévorer par le traumatisme, il y aura plus de gens qui viendront s’ajouter à la liste des victimes », dit-elle. « Nous serons des morts vivants. Et il faut que nous continuions à nous tourner vers l’avenir avec espoir ».

Rachel Fricker accueille des soldats à la synagogue du Kibboutz Beeri en Israël, au mois de novembre 2023. (Autorisation : Fricker)

Mais en ce moment, « la communauté est divisée », continue-t-elle. « Je sais que Beeri redressera la tête et montrera sa force. Je ne sais pas si tout le monde reviendra. Je ne sais pas si nous serons en sécurité. C’est ça qui décidera les gens à revenir ou non, en particulier les familles avec des enfants. »

L’art-thérapie

Après le déjeuner, les époux Alon, dégustant un gâteau et buvant leur café dans la chambre qui les accueille depuis leur départ du kibboutz, racontent leur survie. Dans la chambre, il y a les traces de leur long exil : des collages artistiques réalisés faites dans le studio, en bas, qui ont été accrochés au mur ; des vêtements, des livres, et une petite table, dans un coin, sur laquelle trônent un ordinateur et une montagne de papiers. Des plantes, des équipements qui leur permettent de faire de l’exercice physique et des boîtes variées ont été entreposés sur le petit balcon.

Et ils ont de la chance – « Certaines familles, en particulier celles avec de jeunes enfants, sont à cinq ou à six dans une pièce comme celle-ci », s’exclame Tzvi Alon.

Neta, leur fille, et leurs trois petits-enfants avaient déménagé de Beeri quelques semaines seulement avant le 7 octobre « parce qu’elle ne supportait plus les Kassam », explique-t-il, faisant référence au nom des roquettes qui prennent pour cible depuis de nombreuses années les communautés frontalières de Gaza.

Des maisons détruites lors de l’assaut du Hamas le 7 octobre, au kibboutz Beeri, le 20 décembre 2023. (Crédit : Ohad Zwigenberg/AP)

Mais la petite famille était revenue pour la fête et « parce que Neta était là, je ne suis pas parti faire mon tour à vélo matinal comme je le fais d’habitude », se souvient-il – ce qui lui a probablement sauvé la vie, dit-il, dans la mesure où il aurait sans doute, seul, sans arme pour se défendre, rencontré les terroristes.

Alors que les messages WhatsApp qui concernaient l’assaut avaient commencé à se multiplier sur les groupes du kibboutz, la famille avait pris des vivres et divers équipements et elle s’était réfugiée dans la pièce blindée de l’habitation où elle était restée pendant trente heures environ, alors que la bataille faisait rage.

« Nous avons eu de la chance. J’ai pris le jachnun [un pain yéménite habituellement servi à Shabbat], de la sauce tomate, des yaourts et des céréales », raconte Yochi Alon, qui fait remarquer que « certains n’avaient rien à manger. Nous avions de la lumière et des branchements de recharge pour les téléphones pour maintenir les contacts ».

La famille s’en est sortie indemne physiquement, mais profondément choquée et horrifiée par ce que leur communauté – et leur pays – a traversé ce jour-là.

« Ils sont venus avec trois objectifs : Tuer, détruire et capturer », résume Tzvi Alon.

Yochi, qui tient à la main les collages artistiques qui, selon elle, l’ont aidée à se relever de son traumatisme, et Tzvi Alon dans leur chambre d’hôtel au David Dead Sea Resort, le 20 juin 2024. (Crédit : Gavriel Fiske/TOI)

Quand ils sont arrivés à l’hôtel, comme un grand nombre d’autres membres de la communauté, ils ont commencé les diverses formes de thérapie qui leur ont été proposées pour dépasser leur traumatisme. Finalement, grâce à un projet encore en cours de collages coloriés et intuitifs qui a été lancé par le studio d’art, « j’ai arrêté les autres thérapies », déclare Yochi Alon, montrant tous les ouvrages qu’elle a réalisés.

« J’ai arrêté aussi parce qu’elle était occupée par ses collages qu’elle n’était plus autant là et que du coup, je n’ai plus eu besoin de thérapie », s’amuse son époux, avant de l’embrasser sur le front.

Un pogrom et le regard tourné vers l’avenir

Lors de l’attaque du 7 octobre, des milliers de terroristes placés sous l’autorité du Hamas avaient envahi le sud d’Israël dans le cadre d’une attaque surprise, à l’aube. Les hommes armés avaient semé la désolation dans les communautés frontalières. Près de 1 200 personnes avaient été massacrées et 251 personnes avaient été kidnappées et prises en otage.

Des panneaux appelant au retour des otages aux fenêtres du hall du David Dead Sea Resort, le 20 juin 2024. (Crédit : Gavriel Fiske/TOI)

A Beeri, après l’assaut initial, la bataille avait continué. Les habitants, pour leur part, étaient restés calfeutrés dans les pièces blindées des maisons. De nombreux récits de l’assaut – avec notamment les actions héroïques entreprises par un groupe qui a été depuis surnommé la « Team Elhanan »- sont devenus célèbres.

Plus de cent résidents de Beeri avaient perdu la vie dans l’attaque, et 30 avaient été pris en otage. La majorité de ces derniers ont été libérés dans le cadre d’une trêve d’une semaine qui avait eu lieu à la fin du mois de novembre. Onze personnes se trouvent encore toutefois dans les geôles du Hamas à Gaza et seulement trois ou quatre seraient encore en vie, estiment les responsables du kibboutz.

Environ 150 maisons ont été détruites ou endommagées au point qu’elles devront être complètement rasées dans le cadre de la reconstruction du kibboutz. C’est le cas du quartier où habitent les époux Alon.

Actuellement, il y a environ 600 membres du kibboutz à l’hôtel et une centaine qui sont à Beeri, qui travaillent dans l’imprimerie ou qui sont agriculteurs. Puis il y a environ 300 résidents « qui se sont éparpillés » par petits groupes, certains à Tel Aviv où à Ein Gedi, ajoute Tzvi Alon.

Malgré les circonstances actuelles, Beeri fonctionne encore comme un kibboutz à part entière en matière de partage des ressources et de prise de décision. Il y a régulièrement des réunions qui sont organisées à l’hôtel parce qu’en raison du nombre de membres qui y logent en ce moment, il est devenu « le siège de facto du kibboutz en exil », explique-t-il.

Les ouvriers à l’imprimerie du kibboutz Beeri, le 19 décembre 2024. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

L’imprimerie commerciale de Beeri, qui est l’une des plus importantes du pays et la principale source de prospérité pour la communauté, avait repris ses opérations dix jours après l’attaque meurtrière du 7 octobre et les activités agricoles, notamment la laiterie, avaient suivi cet exemple peu après, ce qui signifie que le kibboutz est encore solvable.

L’Autorité Tekuma, qui a assumé les coûts du logement des évacués de la zone frontalière avec Gaza, a indiqué qu’elle avait alloué des financements en vue de la construction de nouveaux quartiers dans les communautés endommagées pour tenter d’attirer de nouvelles jeunes familles – une initiative qui devrait être couronnée de succès.

A Beeri, la première pierre de l’un de ces quartiers a été posée, ces derniers jours.

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