Authentique et varié, un livre de portraits brise les clichés sur le « type » juif
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Authentique et varié, un livre de portraits brise les clichés sur le « type » juif

Un cow-boy juif argentin, un meurtrier, des Juifs tatoués, entre autres, dans "Jew", de John Offenbach, au centre de la nouvelle exposition du Jewish Museum de Londres

  • Le photographe John Offenbach devant l'un de ses sujets lors de son exposition "Juif" au London Jewish Museum. (Autorisation)
    Le photographe John Offenbach devant l'un de ses sujets lors de son exposition "Juif" au London Jewish Museum. (Autorisation)
  • Photo de "Teen Horror Producer", tiré du livre "Jew" du photographe John Offenbach. (Autorisation)
    Photo de "Teen Horror Producer", tiré du livre "Jew" du photographe John Offenbach. (Autorisation)
  • Photo "Schoolgirl II", tirée du livre "Jew" du photographe John Offenbach. (Autorisation)
    Photo "Schoolgirl II", tirée du livre "Jew" du photographe John Offenbach. (Autorisation)
  • Photo "Shochet", ou abatteur rituel, tirée du livre "Jew" du photographe John Offenbach. (Autorisation)
    Photo "Shochet", ou abatteur rituel, tirée du livre "Jew" du photographe John Offenbach. (Autorisation)

LONDRES – Sur la couverture du nouveau livre du photographe John Offenbach, intitulé « Jew » [Juif], l’image exquise d’un homme chauve et légèrement barbu.

En regardant cette photo de couverture, on peut deviner que le personnage appartient probablement à la communauté éthiopienne d’Israël, mais il n’y a pas plus d’indices. Il pourrait être acteur ou danseur – peut-être quelque chose dans le milieu de la création ?

John Offenbach, dont le livre constitue la base de la dernière exposition du Jewish Museum of London, également intitulée « Jew », a beaucoup d’histoires à raconter sur ses sujets, qu’il n’identifie pas tous pour le spectateur.

« Je voulais qu’il n’y ait pas de hiérarchie, pas de célébrités », dit-il. « Par-dessus tout, j’aime dire la vérité. »

Le photographe a, en riant, identifié le sujet de la photo de couverture pour le Times of Israel – c’est le propriétaire d’une pâtisserie située à côté de l’endroit où il s’était installé pour immortaliser des visages au marché de Petah Tikva.

« Il n’arrêtait pas de venir me voir et de m’apporter des gâteaux et des pâtisseries », raconte John Offenbach. « J’ai fini par lui dire, ‘pourquoi tu ne te ferais pas prendre en photo’ ? »

« Patisserie Chef », photo tirée du livre « Jew » du photographe John Offenbach. (Autorisation)

La simplicité et la gentillesse de John Offenbach est un indice de son grand succès en tant que photographe primé, capable de charmer ses sujets et souvent de convaincre des gens les plus improbables de poser pour lui. Son livre a déjà remporté le premier prix aux International Photography Awards à New York, dans la catégorie Books on People.

Mais, dit John Offenbach, les choses ont commencé très différemment pour lui – dans le secteur de la mode.

L’interview se déroule dans son studio, situé dans l’environnement quelque peu incongru du siège social d’une marque de mode britannique emblématique, Shubette. Fondée en 1913 par Jack et Sara Offenbach, elle appartient toujours à la famille et est aujourd’hui dirigée par la quatrième génération d’Offenbach.

Ainsi, l’habillement et la mode – bien que pas nécessairement Shubette en soi – ont semblé être un pari juste pour l’adolescent John Offenbach. A l’âge de 19 ans, il s’installe à New York, travaille dans la Septième Avenue et apprend le métier de la mode, de la machine à coudre au showroom.

Mais la mode ne l’intéressait pas et, après trois ans, Offenbach est revenu à Londres pour trouver autre chose à faire.

« J’avais un ami qui travaillait dans la publicité, il m’a présenté à des photographes du milieu. Et j’ai dit : « Vraiment, on peut faire ça comme boulot ? Je n’en avais aucune idée », se souvient John Offenbach.

Ce qu’il savait, en revanche, c’est qu’il avait besoin d’apprendre des autres avant de commencer sa carrière de photographe.

Le photographe John Offenbach devant l’un de ses sujets lors de son exposition « Juif » au London Jewish Museum. (Autorisation)

« J’ai alors décidé d’être assistant. C’est comme un véritable apprentissage à la vieille école : j’ai été payé presque rien et je devais tout nettoyer », dit-il.

Après avoir travaillé quelques années pour un photographe culinaire, John Offenbach se rend au studio du célèbre Nadav Kander, né à Tel Aviv et basé à Londres, et généralement reconnu comme l’un des meilleurs photographes du monde.

« C’est vraiment là que tout s’est passé pour moi, vers 1992, où j’ai vraiment plongé dans la publicité », explique John Offenbach.

« C’était un travail très dur. Je me levais à trois heures du matin quand il fallait aller sur place, changer les lumières, les filtres… et Nadav était assez dur. Mais j’ai appris beaucoup de choses, puis je me suis installé à mon compte. »

La publicité, au début des années 1990, était une industrie dans laquelle il était agréable de travailler, commente-t-il, « c’était intéressant, bien rémunéré, la qualité du travail était élevée et c’était extrêmement amusant ».

Ajoutez à cela le fait qu’il n’y avait qu’un petit nombre de photographes qui effectuaient la majeure partie du travail, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il s’amusait autant. De nombreux clients lui ont donné carte blanche pour prendre les photos qu’il voulait – et a remporté de nombreux prix.

Mais ensuite, dit-il, il est devenu de plus en plus difficile de vivre de la publicité, car le pouvoir s’est déplacé « des créatifs vers les clients ». Bientôt, les clients n’étaient plus intéressés par le travail raffiné dans lequel Offenbach s’était spécialisé, tant qu’ils pouvaient obtenir des résultats similaires pour moins d’argent.

Il s’est donc mis à la recherche d’autres projets.

« D’une certaine façon, le début de ce projet [juif] était de faire quelque chose de plus réfléchi, de plus lent et de plus approfondi », explique Offenbach.

Par hasard, il était en tournage à Brooklyn où deux membres de l’unité de sécurité Shomrim, dirigée par des Juifs, l’accompagnaient. Le photographe les a interrogés sur la criminalité juive locale. Tous les deux admettaient qu’il y avait quelques fraudes de cols blancs ou détournements de fonds, mais Offenbach était certain qu’il y avait pire.

En 2010, il a commencé à vérifier combien de Juifs se trouvaient dans le couloir de la mort. Ce qu’il a appris lui a fait penser : « Il y a toute une facette du judaïsme qui est balayée sous le tapis, dont personne ne parle ». En même temps, il a remarqué une augmentation de l’antisémitisme et des invectives racistes sur les réseaux sociaux.

« Murder Convict », photo tirée du livre « Jew » du photographe John Offenbach. (Autorisation)

Une lumière a jailli lorsqu’un ami a demandé à Offenbach : « Qu’est-ce qui est normal ? » Et il s’est dit : « Ce qui est normal, c’est un Juif qui est assassin, ou policier, des Juifs sans abri, des Juifs de couleur, des Juifs de partout ».

C’est ainsi que le projet a commencé. Offenbach a financé son premier voyage en Israël, dormant dans le minibus de son ami et prenant des photos sur le marché Hatikva de Tel Aviv. A son retour à Londres, il trouva un bienfaiteur qui accepta de financer les projets de voyage d’Offenbach.

Au total, le photographe a visité 12 pays à la poursuite du Juif indéfinissable. On retrouve ainsi des enfants – et au moins un centenaire ; un assassin (Bruce Rich, qui a tué ses parents en Floride) ; un cow-boy juif argentin ; un survivant de la Shoah ; des Juifs d’Inde et de Chine; une femme soferet, ou scribe, qui n’est pas née juive ; un sans-abri ; des Juifs à Ouman, en Ukraine, dansant comme des derviches tourneurs ; un clown ; un comédien ; et une femme dans le quartier ultra-orthodoxe Mea Shearim de Jérusalem, cachée par des voiles de la tête aux pieds, de sorte qu’aucun iota d’elle ne soit identifiable.

Il y a des Juifs tatoués, des Juifs pratiquants, des Juifs laïcs, des Juifs fous et des Juifs malhonnêtes. Une photo ne montre qu’un bras de femme – c’est une mannequin de main israélienne, mais les spectateurs ne peuvent pas voir le reste de son corps.

« Il a fallu quatre ans à Offenbach pour terminer ce livre, bien qu’il reconnaisse qu’il n’y a pas travaillé à temps plein ».

Il a choisi, dit-il, de travailler en noir et blanc « parce que je voulais harmoniser les choses ». Je voulais décontextualiser chaque image. Je ne voulais pas qu’il s’agisse d’un documentaire ou qu’il y ait des arrière-plans, et je ne voulais pas que la photographie porte sur le cadre dans lequel les gens se trouvent. Je voulais qu’on puisse voir un banquier à côté d’un tisserand en Éthiopie, et uniformiser tout le monde. »

« Socialite », photo tirée du livre « Jew » du photographe John Offenbach. (Autorisation)

En les réalisant en noir et blanc, commente le photographe, « ils deviennent comme des briques dans un mur. Chacun fait partie de quelque chose de plus grand – et ils font partie de moi, je suis composé de tous ces gens. »

Le projet s’inspire de quelqu’un qu’Offenbach vénère, le célèbre photographe allemand August Sander, décédé en 1964. Celui-ci avait un mantra qui apparaît sur les premières pages du livre
d’Offenbach : « Il n’y a rien que je déteste plus que des photos mielleuses avec des trucages, des poses et des effets. Permettez-moi donc d’être honnête et de dire la vérité sur notre époque et ses habitants ».

Pour August Sander, l’œuvre de sa vie, principalement réalisée en Allemagne pendant l’entre-deux-guerres, se compose de milliers d’images en sept volumes. « Un volume s’intitule ‘Victims of Persecution’ ; un autre est entièrement consacré aux Juifs – et un autre encore rassemble des portraits de nazis », indique Offenbach.

Il admirait l’objectivité de Sander, notamment pour la manière dont le photographe allemand a nommé ses photos en fonction de la profession de cette personne. « D’une certaine façon, j’ai eu l’impression qu’en faisant cela, on se rapprochait d’une vue d’ensemble », explique Offenbach.

Les images d’Offenbach ont déjà reçu des éloges, y compris de l’acteur et écrivain Stephen Fry, qui a dit : « Il s’agit d’une collection de photographies intensément fascinante et importante. Je me surprends à regarder et à dire, non sans émotion, ‘les miens’. »

Photo « Schoolgirl II », tirée du livre « Jew » du photographe John Offenbach. (Autorisation)

L’objectif principal d’Offenbach « est de montrer qu’il y a plus d’un type de Juif ». Et le projet n’est pas terminé. Bien que le livre compte 120 photographies, Offenbach en possède au moins le double qui n’ont pas encore été montées – et un grand nombre de pays qu’il n’a pas encore visités.

Il s’est rendu en Azerbaïdjan pour photographier les Juifs des montagnes, mais il n’est pas encore allé en Russie, à Paris, en Alaska ou pour rechercher les Juifs cachés de Malte. Cela pourrait se faire pour le prochain volume de photos, s’il obtient d’autres financements.

« Ce n’est pas un projet au sujet de la diaspora », explique-t-il. « C’est à propos des gens. Et quelque chose se passe dans le processus du portrait, quelque chose dans les yeux saute hors du cadre. Et cela nous amène à nous demander, eh bien, qui est juif, en fait ? »

L’exposition « Jew », photographies de John Offenbach, a été inaugurée au Jewish Museum de Londres le 15 novembre 2019 et se poursuivra jusqu’au 19 avril 2020. Le livre qui l’accompagne est publié par Skira de Milan.

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