Comment passe-t-on de la terre contre la paix à une union avec des extrémistes ?
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Analyse

Comment passe-t-on de la terre contre la paix à une union avec des extrémistes ?

La dispersion des Israéliens "modernes orthodoxes" dans divers partis politiques au fil des ans a laissé une minorité messianique à la tête de leur parti autrefois pacifiste

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Le parti HaBayit HaYehudi vote en faveur d'une alliance préélectorale avec Otzma Yehudit à Petah Tikva, le 20 février 2019. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)
Le parti HaBayit HaYehudi vote en faveur d'une alliance préélectorale avec Otzma Yehudit à Petah Tikva, le 20 février 2019. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)

Quelques jours avant le déclenchement de la guerre des Six Jours en 1967, le comité central du Parti national religieux s’est réuni à Jérusalem pour adopter une résolution déclarant qu’il ne serait pas un partenaire d’un gouvernement qui n’aurait pas placé la recherche de la paix avec ses voisins arabes en tête de son agenda.

Lors de la première réunion du cabinet qui a suivi la guerre, à la suite de laquelle la superficie d’Israël a plus que doublé, le PNR (connu sous son acronyme hébreu Mafdal) a fait partie de ceux qui ont soutenu la décision du gouvernement de négocier la paix en échange des territoires capturés.

Cette semaine, le comité central du parti national religieux s’est réuni à nouveau, bien que sous la bannière actualisée de HaBayit HaYehudi. Les membres ont voté massivement en faveur d’un accord permettant à leur parti de fusionner avec la faction d’extrême droite Otzma Yehudit, qui non seulement s’oppose aux efforts de paix entre Israël et les Palestiniens, mais encourage les non-juifs à émigrer d’Israël et préconise d’expulser ceux qui refusent de déclarer leur loyauté et d’accepter un statut inférieur.

Le climat politique actuel contribue à expliquer en partie la décision de HaBayit HaYehudi de s’associer à un groupe de partisans de la ligne dure depuis longtemps décriés.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’efforce de maintenir son emprise sur le pouvoir et, si en 2015 cela se traduisait par son avertissement à ses partisans que les Arabes israéliens étaient transportés « en masse » dans des bus pour aller voter, en 2019, il semble qu’il soit prêt à élargir sa coalition pour y inclure ceux qui voudraient bien transporter en bus ces mêmes Arabes en Jordanie.

Les partis HaBayit HaYehudi, Ihoud Leoumi et Otzma Yehudit déposent leur liste commune « Union des partis de droite » auprès de la Commission électorale centrale le 21 février 2019. (Raoul Wootliff/Times of Israel)

Mais plus que la politique contemporaine, ce sont les deux tendances concurrentes des cinquante dernières années dans le camp national religieux qui peuvent le mieux expliquer la fusion HaBayit HaYehudi-Otzma Yehudit.

Le pacifisme du parti Mafdal s’est avérée de courte durée. La prise de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, du plateau du Golan et de la péninsule du Sinaï par Israël en 1967 a rapidement conduit à la montée du mouvement des implantations Gush Emounim, qui a réussi à modifier le discours du camp national religieux pour mettre en lumière la question du caractère sacré de la terre d’Israël.

Au fil des années, les Israéliens sionistes religieux – contrairement à la majorité des Juifs ultra-orthodoxes, ou Haredim – sont restés intégrés dans la société, nombre d’entre eux se dispersant dans des partis de l’ensemble de l’échiquier politique. En même temps, disent les experts, l’évacuation des implantations par l’Etat, dans un retour en arrière apparent sur ce que beaucoup d’orthodoxes croyaient être l’accélération de la rédemption messianique qui a commencé en 1967, a provoqué la montée d’un sous-groupe de plus en plus religieux et nationaliste, les Hardalim.

L’idéologie de Hardal, acronyme de « Haredi et national », est incarnée par Bezalel Smotrich et le rabbin Rafi Peretz, qui ont fusionné leurs partis Ihoud Leoumi et HaBayit HaYehudi le mois dernier.

Des résidents d’implantations israéliens sionistes religieux dansent, en 1975. (Avec l’aimable autorisation de Ian Black)

« Le Mafdal a toujours été un parti bourgeois dont les membres résidaient dans les villes, mais ils ont aussi commencé à s’installer au sommet des collines (de Cisjordanie) », explique Dov Schwartz, professeur de philosophie à l’université Bar Ilan et chercheur à l’institut Shalom Hartman.

Alors que l’idéologie sioniste religieuse s’est rapidement développée au lendemain de la guerre des Six Jours, Schwartz a expliqué qu’elle maintenait un élément de « pragmatisme » dû à l’intégration de ses membres dans la société.

« Ils ont été capables de faire la différence entre leur idéologie et ce qui était pragmatique », a-t-il dit. « Quand ils ont commencé à travailler comme avocats, médecins ou comptables, ils ne pensaient pas au Grand Israël ».

Parallèlement à leur conviction de l’importance de construire des implantations sur toute la Terre d’Israël, l’idée que tous les humains – juifs et non-juifs – ont été créés à l’image de Dieu était encore quelque chose de « naturel » pour les membres du camp national religieux, dit le Professeur Avi Sagi, collègue de Schwartz à Bar Ilan et à l’Institut Hartman.

Le professeur Avi Sagi prend la parole à l’Université Bar Ilan le 1er décembre 2015. (Capture d’écran/YouTube)

Cependant, avec l’évacuation de l’implantation de Yamit par Israël en 1982, dans le cadre de la restitution de la péninsule du Sinaï à l’Egypte, les sionistes religieux ont alors éprouvé une « dissonance cognitive », explique Sagi.

Plutôt que de remettre en question leur idéologie messianique qui ne prévoyait pas de recul dans la marche vers le Grand Israël, une grande partie du camp national religieux a revu son dogme et « a préféré une version métaphysique d’Israël à une autre plus pragmatique », a-t-il ajouté.

Cette perspective du Hardal a culminé en 2005 avec le désengagement de Gaza, au cours duquel Israël a unilatéralement évacué toutes les implantations de Gaza et quatre en Cisjordanie du nord sans même la promesse de paix en échange.

Les Hardal, de plus en plus nationalistes et religieux, s’éloignèrent de plus en plus du reste des sionistes religieux, tout en restant fidèles au Mafdal, puis à HaBayit HaYehudi.

Ceux qui ont quitté le parti étaient les sionistes religieux plus modérés, pour qui l’idée d’une maison politique sectorielle avait perdu sa pertinence. Ce camp est aujourd’hui représenté dans des factions de tout l’éventail politique, de Naftali Bennett avec HaYamin HaHadash à Yuli Edelstein au Likud, Elazar Stern avec Kakhol lavan, et Yaya Fink au Parti travailliste.

Michael Ben Ari (à droite) et Itamar Ben Gvir du parti Otzma Yehudit devant la Commission électorale centrale le 21 février 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Une minorité de membres plus traditionnels du Mafdal sont restés au sein du parti sous sa forme actuelle de HaBayit HaYehudi. Ces politiciens – les députés Moti Yogev, Nissan Slomianksy et Eli Ben Dahan – ont été parmi ceux qui, ces dernières semaines, se sont opposés à l’idée d’une fusion avec les kahanistes d’Otzma Yehudit.

En s’adressant au comité central de HaBayit HaYehudi avant le vote sur la fusion mercredi soir, ils ont souligné leur dégoût pour les positions d’Otzma Yehudit, qui incluent le soutien à un transfert de population des citoyens arabes d’Israël.

« Ce qui a longtemps différencié les sionistes religieux des partisans de Meir Kahane, c’est la reconnaissance (des premiers) que l’État appartient à ses citoyens et non l’inverse », a expliqué Sagi.

Cependant, chaque législateur a expliqué, l’un après l’autre, que la mauvaise performance du parti depuis son abandon par les anciens dirigeants Bennett et Ayelet Shaked, ainsi que les postes ministériels que Netanyahu a fait miroiter en contrepartie de la fusion avec Otzma Yehudit, a simplement rendu trop difficile de dire « non » à une alliance.

Réunion du comité central du parti HaBayit HaYehudi à Petah Tikva, le 20 février 2019. (Jacob Magid/Times of Israël)

Parmi les quelque 250 membres de HaBayit HaYehudi qui ont écouté leurs députés justifier la décision « douloureuse » qu’ils ont dû prendre, le sentiment n’était pas vraiment unanime. Mais alors que les déclarations en faveur de la fusion tout au long de la soirée ont été accueillies par un tonnerre d’applaudissements, ceux qui ont tenté de soulever des doutes ont été conspués par leurs camarades.

« Il est possible que la volonté de HaBayit HaYehudi de fusionner avec Otzma Yehudit démontre que la rhétorique (de la première), qui semble beaucoup plus modérée, n’est que rhétorique », a déclaré Sagi.

Quand est venu le temps du vote mercredi soir, il était déjà clair que l’alliance avec les disciples de Kahane allait être adoptée de manière écrasante. Mais peut-être que pour ceux qui prêtent attention au nombre croissant de sionistes religieux abandonnant le parti au fil des ans, cela n’aura pas été une trop grande surprise.

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