Des Juifs américains s’opposent à l’expulsion des migrants africains par Israël
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Des Juifs américains s’opposent à l’expulsion des migrants africains par Israël

Un fils de rescapés de la Shoah qui a donné des millions à l'état hébreu, insiste sur le fait que "vous ne pouvez pas faire quelque chose comme ça au nom des Juifs et d'Israël"

Yikealo Beyene, à gauche, réfugié érythréen et Joey Low, philanthrope juif américain à Washington, le 8 janvier 2018 (Crédit : Ron Kampeas via JTA)
Yikealo Beyene, à gauche, réfugié érythréen et Joey Low, philanthrope juif américain à Washington, le 8 janvier 2018 (Crédit : Ron Kampeas via JTA)

WASHINGTON (JTA) — L’histoire de Yikealo Beyene est, jusqu’à un certain point, une source parfaite pour un discours du samedi matin à la synagogue.

En tant que réfugié d’Erythrée, il a lu le journal intime d’Anne Frank dans sa langue maternelle et l’a traduit, l’a raconté aux enfants dans un camp de réfugiés éthiopien. Il s’est tourné vers Israël pour trouver le refuge promis par l’Etat juif et ne peut s’empêcher de parler des gentillesses que les Israéliens lui ont accordées une fois qu’il est arrivé. Il a vécu en Israël pendant huit ans, obtenu une licence et une maîtrise, et il vit maintenant à Seattle et est un chef de file de sa communauté.

Mais l’histoire de Beyene, qu’il a relatée dans un discours prononcé un samedi matin à Ohev Shalom, une synagogue orthodoxe connue pour sa congrégation politiquement impliquée, s’est heurté à un obstacle vers la fin. C’est lorsqu’il a évoqué sa mission, soutenue par le philanthrope Joey Low, basé à New York, consistant à empêcher le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu d’expulser ou d’emprisonner des dizaines de milliers de réfugiés d’Afrique que les choses se sont compliquées.

« Je considère maintenant Israël comme ma deuxième patrie et je me sens obligé de la défendre », a-t-il déclaré. « Maintenant, si j’arrête mon discours ici, je serais un peu malhonnête. »

Quelque 60 000 migrants africains sont entrés en Israël avant la construction d’une barrière à sa frontière sud avec le Sinaï en 2012. Israël, qui les considère comme des migrants économiques et non comme des réfugiés fuyant la persécution, a encouragé les Africains à partir en leur donnant environ 3 500 dollars — et un billet d’avion. Environ 20 000 migrants ont accepté l’offre, laissant derrière eux près de 40 000 migrants en Israël, la plupart vivant librement.

Ce mois-ci, Netanyahu a déclaré que ceux qui n’acceptaient pas l’offre risquaient la prison. Le Rwanda et l’Ouganda seraient les destinations les plus probables pour les déportés, bien que les deux gouvernements aient nié l’exactitude de cette information.

Au cours des dernières années, les réfugiés se sont rendus en Israël depuis différents pays, notamment le Soudan, l’Érythrée et la Somalie.

« Même si j’aime Israël, je ne veux pas cacher à quel point je suis profondément préoccupé par la décision récente du gouvernement d’expulser les réfugiés africains et les demandeurs d’asile en Israël vers le Rwanda », a déclaré Beyene, 33 ans. (L’événement était officiel mais comme c’était Shabbat, aucun enregistrement ou prise de notes n’étaient autorisés. Un journaliste du JTA était présent et on lui a donné une copie des remarques préparées de Beyene.)

Low, un investisseur qui a donné des millions de dollars à des causes israéliennes au cours des années, affirme que les chances de réussir à convaincre les Juifs américains de faire pression sur Israël sur la question des migrants est mince mais il est déterminé à essayer.

« Mon coeur est en Israël », a déclaré Low, qui passe plusieurs mois par an dans le pays et a investi dans des start-ups là-bas.

C’est particulièrement douloureux, a-t-il confié, d’autant plus que la fondation philantropique qu’il a fondée a donné des millions de dollars à Israel at Heart, une ONG qui envoie de jeunes Israéliens autour du monde pour améliorer l’image du pays.

« Vous ne pouvez pas faire quelque chose comme ça au nom des Juifs et d’Israël », a déclaré Low à propos des déportations.

Ses parents étaient des réfugiés de l’époque de l’Holocauste, originaires d’Allemagne et d’Autriche, et ils ont joué un grand rôle dans ses revendications. Low, 66 ans, est également le fondateur du Centre interdisciplinaire, un centre de recherche à Herzliya.

Les manifestations des Juifs américains contre la déportation planifiée ont été relativement discrètes et confinées aux groupes juifs qui sont moins réticents à critiquer le gouvernement israélien sur les questions de politique. Une récente lettre adressée au ministère israélien des Affaires étrangères a été signée par l’HIAS, le principal groupe de défense de l’immigration juive, les dirigeants du mouvement réformé, le Conseil national des femmes juives et J Street, le groupe politique libéral du Moyen-Orient, entre autres groupes.

Même ces groupes, luttant contre ce qu’ils considèrent comme des menaces pour les immigrés et les minorités sous l’ère du président américain Donald Trump, manquent de moyens pour faire de cette question une question prioritaire.

« La communauté juive américaine peut être touchée par ces problèmes », a déclaré Libby Lenkinski, vice-présidente pour l’engagement public du New Israel Fund, qui finance des groupes d’aide aux réfugiés africains en Israël. « Mais entre cela et en faire une cause célèbre ? Il y a une certaine distance. »

« Nous sommes évidemment en train de nous battre sur de nombreux fronts pour l’équité et la justice pour les réfugiés », a déclaré Melanie Nezer, vice-présidente des affaires publiques du HIAS. « Ce serait bien de n’avoir qu’un problème mais ce n’est pas le cas. »

De gauche à droite, du côté droit de la fenêtre : Joey Low, le rabbin Shmuel Herzfeld et Yikealo Beyene remettent une lettre à l’ambassade du Rwanda à Washington, pressant le pays de ne pas accepter les expulsés d’Israël africains, le 8 janvier 2018 (Autorisation de Low via JTA)

Russel Neiss, un activiste basé à Saint-Louis, tient une liste en ligne des organisations qui ont défendu les réfugiés soudanais du Darfour au milieu des années 2000 — alors qu’il s’agissait d’une question juive bien connue en Amérique — mais qui se taisent maintenant qu’Israël pourrait expulser les Africains confrontés à des dangers similaires. La liste s’appelle « Never Again is a Lie » [Plus jamais est un mensonge].

« Ce n’est pas quelque chose qui devrait être particulièrement difficile à défendre en termes de ce qui est juste. Cela n’a jamais été historiquement un problème de droite ou de gauche », a-t-il analysé. « Il y a une douzaine d’années, la communauté juive s’est engagée dans des activités pour de nombreux réfugiés qui se trouvent actuellement en Israël. Nous n’avons pas respecté nos propres promesses. »

JTA a contacté trois des groupes bien ancrés que Neiss a listés dans sa colonne « aucun commentaire ». L’un, l’Anti-Defamation League, a répondu. Le PDG Jonathan Greenblatt a déclaré que le groupe était « très troublé » par le plan de Netanyahu.

« Nous exhortons le gouvernement israélien à s’abstenir de mettre en œuvre ce plan, et à se concentrer plutôt sur la recherche d’une solution plus appropriée et humaine à ce problème », a-t-il déclaré.

Le Comité juif américain et la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines n’ont pas répondu, l’ambassade d’Israël non plus.

Low veut que l’establishment juif soit impliqué et il s’est lancé dans une croisade seul pour se faire entendre, faisant venir des activistes d’Israël et d’anciens réfugiés comme Beyene pour rencontrer des acteurs importants. Il est même allé jusqu’à menacer de suspendre son don annuel de 100 000 $ à l’UJA-Federation of New York si le groupe n’acceptait pas de le rencontrer.

(L’UJA-Fédération a pris part à la réunion, et Low a indiqué qu’il ferait probablement son don. « Joey nous a présenté à la garderie », a déclaré la porte-parole de l’UJA-Fédération, Emily Kutner, faisant référence à Unitaf Israël. « Ils font un travail important, c’est sur : l’UJA finance plusieurs organisations qui travaillent avec des réfugiés en Israël. »)

Low confie cependant qu’il sait qu’il a besoin d’une percée.

« Si Sheldon Adelson appelait Netanyahu et lui déclarait que cela était préjudiciable à Israël, [Netanyahu] arrêterait [cela] », a déclaré Low, faisant référence au magnat du casino de Las Vegas qui a une influence considérable sur la politique israélienne. Low a tenté plusieurs fois de contacter Adelson — sans toutefois y parvenir.

La réaction à Ohev Shalom, une congrégation remplie de partisans de la politique de Washington et des communautés académiques de Washington, reflète le scepticisme auquel les défenseurs des réfugiés seraient confrontés parmi les juifs conventionnels pro-israéliens. Certains congréganistes ont posé des questions à Beyene (Pourquoi Israël ? Qu’est-ce qui ne va pas au Rwanda ?), tandis que d’autres ont exprimé une réelle sympathie.

Le rabbin Shmuel Herzfeld, qui a invité Beyene à prendre la parole, a reconnu l’existence de cette réticence mais a déclaré qu’Israël devait répondre de ses actes.

« Ce n’est pas comme la question israélo-palestinienne, aussi compliquée soit-elle » et « où il y a deux parties » responsables, a-t-il expliqué. « Il s’agit de s’assurer les demandeurs d’asile sont en sécurité ».

Netanyahu a qualifié le problème de menace à la sécurité, et les Américains pro-israéliens centristes et de droite hésitent souvent à aborder les questions de sécurité israéliennes.

“Aujourd’hui, nous faisons ce que nous avons promis : rétablir le calme, le sens de la sécurité personnelle, et l’ordre pour les résidents du sud de Tel Aviv et à d’autres quartiers », a déclaré Netanyahu lors d’une réunion du cabinet du 3 janvier, pour discuter de l’expulser des 40 000 « inlitrés illégaux », comme il a décrit les réfugiés.

Les défenseurs des réfugiés ont décrié l’usage du terme « infiltrés », autrefois réservés aux terroristes, parce que raciste. Un responsable israélien, qui a échangé avec les détracteurs américains libéraux du projet a fait preuve de plus de retenue, indiquant dans une lettre que « l’écrasante majorité des migrants illégaux qui sont arrivés en Israël au cours de la dernière décennie ne sont ni réfugiés ni demandeurs d’asile, mais plutôt des migrants économiques qui sont venus en Israël pour y trouver du travail ».

Yossi Abramowitz avec sa fille Hallel et son fils Zamir, qui tient une matzah, manifestent contre l’expulsion des migrants africains du centre israélien de détention de Holot. (Autorisation : Abramowitz via JTA)

Les défenseurs des Africains ont déclaré que le gouvernement sous-estime grandement le nombre de migrants qui serait considérés par le droit international comme réfugiés, indiquant que dans d’autres pays où les Africains ont temporairement trouvé refuge, 56 % des candidats soudanais et 84 % des candidats soudanais ont reçu le droit d’asile. En Israël, ils ne dépassent pas les 1 %.

Ils ont également souligné que les pays desquels proviennent les Africains sont véritablement assaillis, pas seulement par la détresse économique, mais par de sévères persécutions basées sur l’ethnie, la religion, et les croyances politiques.

Les détracteurs remettent également en cause l’urgence de ces expulsions, s’interrogeant sur le timing. Une barrière, érigée par le précédent gouvernement de Netanyahu en 2012, a réduit à néant le nombre de demandeurs d’asiles africains. L’idée que la criminalité fleurit la où les réfugiés s’installent semble être corroborée davantage par des preuves anecdotiques que par des statistiques. Les défenseurs ajoutent que la surpopulation au sud de Tel Aviv, qui est déjà frappé par la pauvreté, fait montre d’un échec à répartir les réfugiés dans le pays.

Les Africains, qui ont accepté l’offre du gouvernement, à savoir une somme d’argent et un billet d’avion pour l’Afrique, ont indiqué qu’ils restent souvent sans papiers, et risquent de se faire cambrioler, voire pire. En 2015, des militants islamiques ont décapité devant une caméra trois Erythréens en Lybie qui cherchaient à se frayer un chemin en Europe, après avoir passé du temps en Israël et accepté l’offre du gouvernement.

D’autres indiquent que Netanyahu avait vanté les incursions qu’il a réussi à faire sur le continent africain. Les expulsions de masse ou l’incarcération d’Africains entacheraient les accords commerciaux et les visites en Afrique que Netanyahu a effectué par le passé, a indiqué Yosef Abramovitz, un activiste israélien, au nom des réfugiés africains, qui a fait des affaires en Afrique dans le domaine de l’énergie solaire.

« Nous vivons dans un monde numérique et connecté, et il n’y a aucun moyen qu’ils trainent les gens hors de chez eux en Israël, et que ces relations soient maintenues », a-t-il dit.

Les réfugiés ne cherchent pas à obtenir un statut permanent en Israël, a indiqué Beyene, mais bien la chance qui lui avait été donnée : Avoir le statut de réfugié dans un pays tiers. Mais ce processus est long et les Africains doivent rester en Israël pendant des années, reconnaissent des avocats.

Abramowitz et Low affirment de manière individuelle que si Netanyahu devait mettre en place les emprisonnements et les déportations, des Israéliens sont d’ores et déjà prêts à descendre dans les rues. Low anticipe la présence de manifestants bloquant la montée dans les avions des déportés. Selon Abramowitz, des militants israéliens organisent des maisons qui serviraient de refuge pour les réfugiés.

Low pourrait pour sa part ne pas participer aux mouvements de protestation.

« Si on commence à expulser ces gens », dit-il, « je ne me vois plus retourner en Israël ».

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