Des parents israéliens veulent que leurs enfants soient diagnostiqués « surdoués »
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Des parents israéliens veulent que leurs enfants soient diagnostiqués « surdoués »

Une fuite des tests de précocité révèle qu'en Israël, pays qui teste presque tous les enfants dans les écoles, il existe des "parents-tigres" prêts à tout

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Photo d'illustration d'enfants passant un examen à l'école (Crédit : Shutterstock)
Photo d'illustration d'enfants passant un examen à l'école (Crédit : Shutterstock)

Ces dernières années, une série d’examens nationaux ont fait l’objet de fuites sur la Toile. L’année dernière, le problème est devenu si grave que le ministère de l’Education a publié un appel d’offres pour des entreprises de sécurité – avec le renfort de gardes armés – afin de préserver les examens du baccalauréat dans le pays.

Jusqu’à récemment, la majorité de ces fuites avaient lieu au niveau du lycée ou de l’enseignement supérieur, quand l’issue d’un examen décisif peut décider de tout l’avenir d’un élève ou d’un étudiant. Mais il y a quelques semaines, le 23 octobre, des parents de CE1 et de CE2, dans tout Israël, ont reçu un courrier du ministère de l’Education les informant qu’un examen national permettant d’identifier les élèves « surdoués » avait fuité.

« Chers parents », disait la lettre, « le test permettant d’identifier les enfants précoces a été rendu public, le test qui était donc prévu jeudi a été annulé ». L’examen reprogrammé a eu lieu le lundi suivant.

Après la fuite, de nombreux parents, dans des groupes WhatsApp, se sont interrogés sur la ou les personnes susceptibles d’avoir été à l’origine de la fuite et sur leurs motivations. A-t-il pu y avoir de la corruption autour du programme pour les enfants précoces mis en place par le ministère de l’Education ? Les parents des enfants de 7 ans désespèrent-ils tellement de donner un coup de pouce à leurs enfants qu’ils sont prêts à payer pour un test volé sur le marché noir ?

Une porte-parole du ministère de l’Education a déclaré au Times of Israel : « Nous nous penchons sur la question. Nous pensons que la fuite du test a été organisée par quelqu’un dans l’une des écoles où nous l’avions envoyé et, de là, il a commencé à se propager sur les réseaux sociaux ».

Elle a ajouté : « nous avons annulé le test parce qu’il est inacceptable que des enfants puissent obtenir une note élevée de manière illégitime ».

Mais quel type de parents pourrait bien apprendre à ses enfants à tricher à un tel test ? « Il y a toutes sortes de parents en Israël », a répondu la porte-parole. « Certains croient en une éducation humaniste, d’autres en une éducation démocratique ou dans la pédagogie développée par Waldorff, puis il y a des parents qui ne jurent que par l’excellence. Ces parents veulent véritablement que leurs enfants intègrent l’un des programmes d’éveil à destination des petits surdoués ».

Photo d’illustration : des élèves israéliens, le 27 août 2013 (Crédit : Yossi Zamir/Flash90/File)

Chaque année, les élèves de CE1 (et parfois les CE2, selon la municipalité concernée) passent un test pour déterminer s’ils sont qualifiés pour prendre part aux programmes du ministère de l’Education pour les enfants précoces. 30 % des élèves reçus – les meilleurs au classement – au test national passent alors un deuxième examen.

Environ 1,5 à 3 % des enfants, à chaque niveau, réussissent les deux tests et intègrent alors les programmes pour enfants précoces, qui consistent habituellement en une journée par semaine passée dans une classe spéciale, ou qui donnent l’opportunité de choisir parmi de multiples activités extra-scolaires subventionnées par le ministère de l’Education et ouvertes uniquement aux enfants répondant aux critères des « surdoués ».

De tels programmes peuvent comprendre des matières telles que l’électronique, la robotique, le débat, le Chinois et les cultures anciennes.

Israël est l’un des seuls pays à tester presque tous les enfants pour la précocité, a récemment expliqué Menachem Nadler, chef de la division des enfants précoces au ministère de l’Education au journal Makor Rishon.

D’un côté, les études montrent qu’un « dépistage » universel permet au système éducatif de mieux identifier les enfants surdoués venant de milieux défavorisés. De l’autre, « la signification de tout cela, c’est que les CE1 de tout le pays vont passer le premier examen de leur vie et que la majorité absolue d’entre eux va échouer, et donc gagner l’étiquette permanente de ‘non-surdoué’, » note le journaliste Rakefet Gross dans Makor Rishon.

Noam Gruber, économiste au Conseil économique national au bureau du Premier ministre et lui-même père d’un enfant scolarisé en CE1 qui devait passer le test le 25 octobre, pense que dans l’ensemble, les programmes pour élèves surdoués sont une bonne chose parce qu’ils mettent au défi et cultivent les esprits d’élèves qui, le cas échéant, s’ennuieraient à l’école.

« Etre précoce est un besoin particulier », ajoute-t-il. « Si ces élèves s’ennuient, alors ils peuvent aller dans la direction opposée ».

« En tant que parent, si mon enfant était accepté dans un programme pour enfants précoces, je serais heureux s’il est heureux », dit Gruber, qui travaille sur les questions liées aux résultats scolaires.

Noam Gruber (Crédit : Institut Shoresh)

« Mais je crois aux capacités de mon enfant, quoi qu’il arrive. Participer à un tel programme est peut-être une bonne chose mais cela ne fera pas de différences fondamentales pour sa réussite future ».

Gruber explique qu’un parent désireux de voir son enfant considéré comme précoce au point d’être prêt à obtenir un test volé relève d’un « comportement extrême ».

Mais les motivations, précise-t-il, sont compréhensibles.

« L’ego peut jouer là-dedans : cela donne un sentiment de réussite si votre enfant est identifié comme intelligent. Il y a aussi l’effet d’imitation. Au moment où vous mettez votre enfant en compagnie d’autres enfants dotés de très fortes capacités, il est probable que celles du vôtre vont également s’améliorer ».

L’industrie autour du test de précocité

En fait, c’est une industrie entière qui s’est développée autour de la préparation des enfants à l’examen. Cette industrie a été au coeur d’une audience de la Knesset, le 7 novembre, à la commission des Droits de l’enfant.

« Nous sommes conscients de l’existence de cette industrie de préparation à l’examen depuis un moment et elle ne cesse de croître », a déclaré Nadler, du ministère de l’Education, devant les parlementaires. « Nous avons reçu une visite d’éducateurs de Hong Kong qui rencontrent le même problème. L’idée de voir leurs enfants intégrer ces programmes pour élèves précoces fait perdre toute mesure à certains parents. Nous avons entendu que c’était aussi le cas dans d’autres pays. Aucune recherche sur l’aide effective apportée par ces instituts préparatoires dans la réussite au test n’a été menée. Et s’ils ont véritablement aidé certains, alors ils ont fait beaucoup de dégâts parce que cela signifie que nous avons retenu un enfant qui n’est pas doué et que nous l’avons placé dans un programme où les exigences cognitives sont très élevées ».

La porte-parole du ministère de l’Education qui s’est exprimée auprès du Times of Israel a expliqué que les examens de précocité mesurent des capacités innées et que les parents ne devraient pas préparer les enfants à les passer.

Mais Gruber, l’économiste, semble ne pas être d’accord.

« C’est un mythe. Bien sûr, on peut se préparer pour ces tests. Je pense qu’il y a un spectre. Je pense que le type d’enfant qui parviendra à les réussir avec l’aide de ces cours est limité pour commencer, et que la préparation lui permet de franchir le seuil. Ce qui signifie que l’enfant est probablement très intelligent, et que l’attention individuelle et intellectuelle, l’environnement stimulant apporté par ces classes, lui permettront d’exprimer tout son potentiel ».

D’un autre côté, dit Gruber, les responsables du ministère de l’Education, dans certains cas, ont raison et un enfant ayant intégré le programme en raison d’une pression exacerbée et d’une intervention parentale peut finalement trouver le cursus inintéressant et l’abandonner.

Gruber ajoute que le phénomène des « mères-tigres » décrit par Amy Chua, aux Etats-Unis – des parents qui exercent sur leurs enfants une pression énorme pour réussir – n’est en aucun cas aussi extrême en Israël, tout simplement parce qu’il n’y a pas de différences importantes en termes de qualité entre les écoles.

« En Israël, si un enfant va à l’école à – disons – Holon, tous les enfants auront plus ou moins le même niveau d’éducation et de ressources ».

Toutefois, les parents qui en ont les moyens sont en quête d’enrichissement supplémentaire pour leurs enfants.

En août 2017, une étude réalisée par le Centre d’information et de recherche de la Knesset a établi que l’ampleur de l’industrie de préparation aux tests de précocité ne pouvait pas être déterminée réellement, mais que de tels cours existaient beaucoup plus dans les villes centrales, comme Tel Aviv et Hod Hasharon, que dans la périphérie géographique et sociale du pays.

Maria Rabinovich, auteure de l’étude, avait indiqué au panel de la Knesset au mois de novembre 2017 qu’en règle générale, plus de garçons que de filles passaient le test, et que les enfants issus de villes et de villages favorisés obtenaient de meilleurs résultats que les élèves vivant dans des zones plus pauvres, mais que le ministère de l’Education corrigeait certains de ces résultats pour permettre une plus grande diversité dans les programmes.

Parents de « non-précoces », courage

Une voix contraire lors de cette réunion à la Knesset, au mois de novembre 2017, a été celle de la psychologue spécialiste de l’éducation Hanna David. Elle a expliqué ne voir aucune corrélation entre les enfants identifiés comme « surdoués » par le ministère de l’Education en CE1 ou en CE2 et leurs réussites universitaires ultérieures.

« Je connais un garçon qui a échoué au test de précocité à trois occasions. Il est maintenant âgé de 13 ans et il termine sa seconde année d’université en biologie-médecine. J’ai des douzaines d’exemples d’enfants qui ont passé et repassé le test et qui ont échoué. L’un d’entre eux est aujourd’hui à l’université, et il a 11 ans ».

Dans un essai publié en 2013 sur internet (en hébreu), David a écrit avoir organisé un atelier de travail pour les parents dont les enfants sont identifiés comme « précoces ». Elle a eu le sentiment que l’expérience pouvait leur apporter de faux espoirs.

« J’entends souvent les parents dire : ‘j’ai été identifié comme surdoué quand j’étais enfant et aujourd’hui, je suis quadragénaire. J’ai un salaire raisonnable de comptable, ou de gérant-adjoint d’un hôtel, ou en tant qu’agent immobilier. Mais qu’est-ce que m’aura apporté le fait d’être diagnostiqué enfant précoce ? Que sont devenues toutes les promesses sur tout ce que je pourrais faire, tout ce que je serais capable de faire, quand on me disait que je serais apte à conquérir le monde ? », a-t-elle écrit.

Le Times of Israel a demandé à Noam Gruber si Israël était une méritocratie, où la réussite universitaire est proportionnelle au succès remporté dans une future carrière.

« Il y a une corrélation forte entre éducation et revenu », dit-il. « Il est vrai que dans de nombreux segments de la société israélienne, l’intelligence peut être moins importante qu’un réseau ou que la volonté de se salir les mains, mais il y a aussi des secteurs méritocratiques dans l’économie, comme c’est le cas de l’industrie high-tech« .

Pour les 97 % de parents dont les enfants ne seront pas reconnus comme précoces, il y a des raisons de se montrer patient. Selon David, ne pas être diagnostiqué comme précoce à l’âge de 7 ou 8 ans pourrait finalement être une chance qui ne dit pas son nom.

« D’après mon expérience, les enfants qui ont passé le test et qui ont échoué sont les mêmes qui apprennent à travailler dur, qui apprennent que la motivation, la détermination et la persévérance sont les pierres d’achoppement de la réussite », dit-elle à Makor Rishon. « Ce sont ceux qui figurent parmi les gens qui ont le mieux réussi que j’ai pu rencontrer ».

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