Des photos incroyables de survivants de la Shoah du SS Exodus aux enchères
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Des photos incroyables de survivants de la Shoah du SS Exodus aux enchères

L'album du journaliste Robert Gary sur la vie post-Holocauste dans les camps des personnes déplacées est l'un des témoignages de survie de plus haute qualité

Des enfants posent pour une photo portant des casquettes sur lesquelles il y a écrit  'Exodus 1947' dansd un camp pour personnes déplacées en Allemagne, au mois de septembre 1947 (Crédit : Robert Gary/via JTA)
Des enfants posent pour une photo portant des casquettes sur lesquelles il y a écrit 'Exodus 1947' dansd un camp pour personnes déplacées en Allemagne, au mois de septembre 1947 (Crédit : Robert Gary/via JTA)

TEL AVIV (JTA) — Pendant l’été 1947, lorsque les Britanniques ont détourné le SS Exodus du rivage de la Palestine, le monde entier a observé.

Devant les médias internationaux, les troupes britanniques ont forcé avec violence les passagers du navire – qui étaient pour la plupart des survivants de l’Holocauste – à remonter dans des bateaux à destination de l’Europe. Les articles et reportages qui ont suivi ont aidé à retourner l’opinion publique en faveur du mouvement sioniste et cette dernière a été scandalisée par la politique britannique pro-arabe qui visait à limiter l’immigration juive en Palestine.

Mais beaucoup d’autres choses étaient en train d’arriver dans le sillage de la Deuxième guerre mondiale et l’attention s’est rapidement tournée ailleurs. En plus de la photographe et journaliste innovatrice Ruth Gruber, l’une des quelques journalistes à continuer à s’intéresser à l’histoire, il y a eu le correspondant de l’Agence juive Robert Gary, qui a réalisé une série de reportages sur les personnes déplacées dans les camps d’internement en Allemagne.

Soixante-dix ans plus tard et des décennies après sa mort, Gary attire une nouvelle fois l’attention sur les « Juifs de l’Exodus » en Israël.

Un album de 230 de ses photographies a été vendu à la société de vente aux enchères Kerem de Jérusalem le 31 octobre, et un certain nombre d’images révèlent la réalité vécue à l’intérieur des camps où les Juifs continuaient à se préparer à la vie en Palestine dans des conditions pénibles.

Certaines photos – qui ont peu ou pas du tout de légendes – capturent les similarités envoûtantes qui existaient entre les camps de déplacés et ces camps dans lesquels les nazis avaient enfermé et tué des millions de Juifs durant l’Holocauste. Un cliché montre ainsi des Juifs de l’Exodus en train de réparer des clôtures en barbelés sous le regard des gardiens.

Mais d’autres photos montrent également les Juifs participant à des activités communautaires et se préparant pour leur avenir tant espéré en Palestine. Sur l’une d’entre elles, des émissaires sionistes du territoire – des jeunes femmes habillées en chemise et en short blanc – semblent entraîner les Juifs de l’Exodus dans une danse folklorique populaire.

Shay Mendelovich, chercheur à Kedem, dit qu’il s’attend à ce que cet album, vendu par un collectionneur anonyme qui l’avait acquis auprès de la famille Gary, suscite un grand intérêt. Mendelovich prédit qu’il pourrait être cédé pour la somme de 10 000 dollars.

« Les photos sont vraiment uniques », commente-t-il. « Il y avait d’autres personnes dans ces camps. Mais Robert Gary était l’un des rares à posséder un appareil photo et à savoir comment prendre des clichés ».

Des Juifs dansant dans un camp de personnes déplacées en Allemagne, au mois de septembre 1947 (Crédit : Robert Gary/via JTA)
Des Juifs dansant dans un camp de personnes déplacées en Allemagne, au mois de septembre 1947 (Crédit : Robert Gary/via JTA)

Entre 1945 et 1952, plus de 250 000 Juifs ont vécu dans des camps de personnes déplacées et dans des centres urbains en Allemagne, en Autriche et en Italie qui étaient supervisés par les autorités alliées et l’administration de l’ONU en charge du secours aux victimes de la guerre et de leur réintégration. Malgré leur libération des camps nazis, ces Juifs ont continué à vivre en Europe sous la surveillance de gardiens, dans des camps entourés par des clôtures de fer barbelé.

Gary était un Juif américain qui avait été envoyé par JTA pour couvrir les conséquences de la Deuxième guerre mondiale en Europe. Il avait alors détaillé les conditions de vie dans les camps plus d’un an avant le voyage de l’Exodus, racontant l’alimentation inappropriée, le froid, les pièces surpeuplées, les violences des gardiens et l’ennui. Il avait rapporté en septembre 1946 que la plus grande préoccupation parmi les Juifs était de fuir l’Europe, majoritairement pour la Palestine.

« Il est certain que les personnes déplacées sont sensibles au matériel et qu’elles se plaignent lorsque les choses vont mal [ce qui est normal] mais par dessus tout le reste, il y a ce désir de commencer une nouvelle vie ailleurs, pour la plupart en Palestine, et pour les autres aux Etats-Unis ou dans d’autres contrées », avait-il écrit. « Mettez ensemble n’importe quel groupe de personnes déplacées et elles ne cesseront de vous poser la question numéro un : Quand partirons-nous ? »

Au mois de juillet 1947, plus de 4 500 Juifs du camp ont embarqué à bord de l’Exodus en France et ont appareillé vers la Palestine sans certificat légal d’immigration. Ils espéraient rejoindre les centaines de milliers de Juifs qui construisaient un état pro-Juif.

Organisée par la Haganah, une force paramilitaire sioniste en Palestine, la mission a été la plus importante parmi des dizaines de tentatives ratées d’immigration juive clandestine durant les décennies d’administration britannique du territoire, suite à la Première guerre mondiale. Les Britanniques ont largement cherché à limiter l’arrivée des Juifs en Palestine par égards pour l’opposition souvent violente de la majorité arabe.

Le Haganah avait équipé l’Exodus dans l’espoir de leurrer la marine britannique et de décharger les passagers sur la plage. Mais alors que la fin de ce voyage d’une semaine s’achevait, les Britanniques ont intercepté le navire au large de la Palestine et l’ont fait venir dans le port de Haïfa. Les troupes ont affronté les passagers qui résistaient, blessant des douzaines de personnes et faisant trois morts, et les ont chargés sur trois navires qui retournaient en Europe.

Les Juifs réparant des clôtures dans un camp de personnes déplacées en Allemagne, en septembre 1947 (Crédit : Robert Gary/via JTA)
Les Juifs réparant des clôtures dans un camp de personnes déplacées en Allemagne, en septembre 1947 (Crédit : Robert Gary/via JTA)

Même après deux mois passés en mer sur l’Exodus, les passagers ont refusé de remettre le pied sur le continent européen. Lorsque les Britanniques les ont finalement obligés à redescendre sur terre au mois de septembre 1947 et les ont installés dans deux camps de personnes déplacées dans le nord de l’Allemagne occupée – à Poppendorf et à Am Stau — un grand nombre d’entre eux ont entonné l’hymne sioniste « Hatikvah » en signe de protestation. Une bombe à retardement qui n’avait pas explosé – qui devait apparemment exploser lorsque les passagers étaient à terre – a été retrouvée plus tard sur l’un des bateaux.

Ces informations largement rapportées ont créé un mouvement de sympathie dans le monde entier pour les Juifs européens et leurs aspirations nationales. Un journal américain a ainsi titré un article sur l’Exodus : « Retour au Reich ». Le délégué yougoslave de la Commission spéciale des Nations unies sur la Palestine a qualifié l’affaire de « meilleure preuve possible que nous ayons pour permettre le retour des Juifs en Palestine ».

L’Exodus a plus tard acquis un statut légendaire, notamment parce qu’il a inspiré et donné son nom au best-seller écrit en 1958 par Leon Uris qui a été suivi par un film réalisé en 1960 avec Paul Newman en tête d’affiche. Certains, parmi lesquels l’ancien ministre des Affaires étrangères israélien Abba Eban, estiment que l’Exodus a tenu un rôle majeur dans la fondation de l’Etat d’Israël en mai 1948.

Gary, qui était stationné à Munich, entretenait des liens proches avec les activistes sionistes. Il s’est penché très tôt – et à de multiples reprises – sur la situation critique vécue par les Juifs de l’Exodus dans les camps. Ses reportages mettaient en lumière les défis qu’ils étaient sans cesse appelés à relever – la malnutrition, et cette impatience, sans relâche, d’immigrer en Palestine.

Dans un reportage réalisé à Poppendorf quelques jours après l’arrivée des Juifs de l’Exodus, Gary a déclaré que la plaisanterie macabre qui courait dans le camp était que l’alternative à la Palestine était simple : « Tout le monde choisirait un arbre auquel se pendre ».

« Les Juifs d’Allemagne demandent et attendent une chance de pouvoir recommencer à zéro leur vie dans des circonstances qui soient relativement sécurisées », avait-il écrit.

« Ils ont le sentiment qu’ils trouveront cela principalement en Palestine et aux Etats-Unis. Et ils sont décidés à s’y rendre, que ce soit par des moyens légaux ou illégaux, ou simplement en montrant ce qu’est la bonne vieille patience ».

Pnina Drori, devenue plus tard l’épouse de Gary, était l’une des émissaires envoyées par l’Agence juive pour Israël dans les camps afin de préparer les Juifs en vue de l’Alyah. Institutrice dans un jardin d’enfants, elle avait appris aux plus petits des chants hébreux et sionistes. D’autres émissaires, avait-elle raconté, avaient offert une formation militaire en préparation des conflits de plus en plus nombreux opposant les Juifs à la majorité arabe en Palestine.

« Sur les photos, vous voyez un grand nombre de jeunes en shorts, qui portent des habits israéliens », avait-elle expliqué. « Nous sommes en train de les apprêter pour la vie israélienne, ce qu’elle a de bon et de mauvais. Il faut se rappeler qu’Israël était en guerre à ce moment-là ».

Une photo en 1947 du faux certificat identifiant Robert Gary comme un passager du SS Exodus. (Autorisation de la société de vente aux enchères /via JTA)
Une photo en 1947 du faux certificat identifiant Robert Gary comme un passager du SS Exodus. (Autorisation de la société de vente aux enchères /via JTA)

Gary avait été l’un des rares journalistes à continuer de visiter les camps de personnes déplacées dans les semaines qui avaient suivi le retour en Europe des Juifs de l’Exodus. Il était parvenu à obtenir un certificat qui l’identifiait comme l’un des anciens passagers du navire. Mais à la fin du mois de septembre 1947, JTA avait fait savoir que les autorités britanniques étaient lassées de la couverture critique des événements de Gary et qu’il lui était dorénavant interdit d’entrer dans les camps.

« Le fait que Gary et [le journaliste du PM à New York Maurice] Pearlman ont été les seuls correspondants qui s’occupaient encore de cette histoire et qu’ils restaient dans les camps a réveillé les autorités qui les ont accusés de ‘trop fureter », selon JTA.

Israël a déclaré son indépendance en mai 1948 et après que la Grande-Bretagne a reconnu l’Etat juif en janvier 1949, la majorité des passagers qui restaient de l’Exodus ont pu finalement rejoindre la nouvelle nation. Presque tous les camps de personnes déplacées en Europe ont été fermés en 1952 et les Juifs se sont dispersés à travers le monde, en particulier en Israël et aux Etats-Unis.

Gary a rapidement immigré lui aussi en Israël. Il a épousé Drori en 1949, quelques mois après l’avoir rencontrée à une fête organisée à l’occasion de Hanoukka au siège, à Munich, de l’Agence juive. Le couple s’est installé à Jérusalem et ils ont eu deux filles. Robert Gary a accepté un emploi au Jerusalem Post et il a plus tard travaillé pour l’agence Reuters. Pnina Gary, aujourd’hui âgée de 90 ans, a continué pour sa part sa carrière d’actrice.

Elle a expliqué que son époux prenait toujours un appareil photo avec lui lorsqu’il faisait un reportage et que leur maison était remplie d’albums de photographies.

Des décennies après la mort de Robert Gary en 1987, à Tel Aviv, à l’âge de 67 ans, Pnina Gary a écrit et interprété le rôle d’une pièce qui s’est jouée à guichets fermés : « Une histoire d’amour israélienne ». Elle était basée sur sa romance avec le premier homme qu’elle devait épouser, tué par des Arabes locaux dans une embuscade dans leur kibboutz.

« Nous savions que la vie ne serait pas facile en Israël », avait-elle commenté alors. « Ce n’est pas pour ça que les gens viennent ici ».

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