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Des statistiques mesureront les inégalités entre Juifs mizrahis et Juifs ashkénazes

Une nouvelle politique israélienne permettra d'en savoir beaucoup plus sur les différences en matière de richesse, d'éducation et autres entre les Juifs des différentes ethnies

Environ 400 000 Israéliens manifestent dans le centre de Tel Aviv pour protester contre les prix du logement croissants et contre les inégalités en Israël, le 3 septembre 2011. (Crédit : Jack Guez/AFP)
Environ 400 000 Israéliens manifestent dans le centre de Tel Aviv pour protester contre les prix du logement croissants et contre les inégalités en Israël, le 3 septembre 2011. (Crédit : Jack Guez/AFP)

JTA — Imaginez qu’il n’y ait finalement que peu d’informations sur l’ampleur des inégalités raciales aux États-Unis parce que le gouvernement aurait choisi de mettre en place une politique ne faisant aucune distinction entre les Afro-américains, les Blancs, les Hispaniques et les Asiatiques dans les statistiques officielles.

En Israël, c’est pourtant une telle politique qui est en vigueur depuis des décennies, ce qui rend plus difficile la compréhension des inégalités entre les Juifs d’ethnies différentes.

Mais les choses sont sur le point de changer.

Après des décennies où les statistiques n’ont pas divulgué les différences socio-économiques entre Juifs ashkénazes ou d’origine européenne et les Juifs mizrahis – qui viennent d’Afrique du nord ou du Moyen-Orient – le Bureau national des statistiques israélien (CBS) a pris la décision, le mois dernier, de mettre en lumière l’une des divisions les plus chargées au niveau politique au sein de la société israélienne.

Il deviendra ainsi possible d’en savoir bien davantage que ce n’est le cas actuellement sur les écarts en matière de richesse, d’éducation et autres qui peuvent exister entre Juifs ashkénazes et Juifs mizrahis.

Les Juifs ashkénazes ont toujours formé dans l’Histoire israélienne – et ce, de manière significative – les classes les plus aisées du pays tandis que les Juifs mizrahis sont plus pauvres dans l’ensemble, avec des politiques discriminatoires datant des toutes premières années de l’État qui seraient responsables de la perpétuation de ces inégalités. Un modèle qui dessine le paysage électoral israélien et façonne aussi la politique dans le pays.

L’année dernière, Sigal Nagar-Ron, sociologue, avait écrit un article universitaire expliquant la manière dont le CBS avait aidé à inscrire deux catégories ethniques juives au cours des premières décennies d’existence d’Israël, abandonnant ensuite une telle mesure parce qu’il était persuadé que les différences entre Juifs de différentes origines disparaîtraient avec le temps dans le melting-pot de l’État juif.

Photo d’illustration : Le bureau central des statistiques à Jérusalem, le 1er décembre 2019. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Elle avait toutefois affirmé dans son article que les décisions prises par le CBS avaient entraîné « une cécité statistique » face aux inégalités d’aujourd’hui. Les écarts entre Juifs et Arabes, avait-elle noté, étaient bien mieux connus dans la mesure où le CBS publie de nombreuses statistiques comparant les différences qui existent entre les membres de ces deux communautés au sein de la société israélienne.

Néanmoins, ce parti-pris théorique n’équivalait pas à absoudre le Bureau de ses responsabilités concernant les inégalités entre les Juifs d’origine différente, avait aussi confié Nagar-Ron au journal israélien Haaretz, l’année dernière. Elle avait estimé dans l’article que la politique israélienne « entrave la capacité à examiner le rôle de l’ethnie dans les mécanismes des inégalités en Israël aujourd’hui, et à régler le problème ». D’autres activistes mizrahis, comme les membres de l’Arc en ciel démocratique mizrahi ou ceux du mouvement féministe Ahoti [« Ma soeur » en hébreu], avaient avancé des arguments similaires dans le passé.

Les chercheurs ont pu être en capacité d’évaluer le niveau des inégalités entre les Juifs israéliens à travers des indicateurs intermédiaires comme l’éducation, concluant que les Juifs ashkénazes sont largement surreprésentés dans les universités et parmi les diplômés de l’enseignement supérieur. Ces études tentent d’informer un public qui s’enflamme régulièrement lorsque les politiciens et les célébrités évoquent les relations entre les Juifs ashkénazes et mizrahis.

Quand Nagar-Ron avait demandé au CBS de mettre à disposition les données sur les différences entre les Juifs ashkénazes et mizrahis, en décembre dernier, elle avait été rabrouée par l’homme qui dirigeait le Bureau à ce moment-là, Danny Pfeffermann. « Mizrahis et Ashkénazes ? Cette histoire a 50 ans. Elle n’a plus de pertinence aujourd’hui. Tout le monde se mélange », avait-il dit, selon Nagar-Ron.

L’impression de Pfeffermann, si on s’en tient au taux de natalité dans les couples mixtes, semble pourtant ne pas être justifiée. Les recherches récentes ont estimé qu’en 2018, seulement 15 % des Juifs israéliens âgés de 25 à 43 ans étaient d’origine mixte. La proportion d’Israéliens nés d’une union mixte semble augmenter mais il faudrait des décennies pour qu’ils deviennent majoritaires.

Un Juif ultra-orthodoxe et une femme discutent sur un banc sur une place du centre de Jérusalem, le 27 janvier 2021. (Crédit : MENAHEM KAHANA / AFP)

Et en juillet, quand l’Association pour les droits civils en Israël a pris l’initiative de porter officiellement plainte sur la question, une autre personnalité se trouvait à la barre du CBS. Il a finalement fallu moins d’un mois à son nouveau chef, Yoel Finkel, pour écrire une lettre annonçant un changement de politique.

« Nous comprenons l’importance énorme de ce sujet pour l’analyse de la société israélienne et des questions qui s’y rattachent et nous sommes conscients du fait que l’ethnie, au sein de la société israélienne, est une variable déterminante dans la stratification sociale et dans la création et la perpétuation des écarts », a écrit Finkel.

Le courrier a ajouté qu’au cours des mois qui allaient suivre, une équipe formée de démographes et d’autres experts au sein du CBS allaient travailler sur un plan de calcul de données basées sur l’ethnie qui seraient ensuite publiées.

Le plan se concentre sur la dite troisième génération israélienne – ceux dont les grands-parents avaient immigré au sein depuis l’État juif de différentes parties du monde. Ce groupe, qui constitue plus de la moitié de la population juive israélienne, est actuellement invisible dans les statistiques nationales.

Une manière de collecter ce type de données est de demander aux Israéliens de définir leur origine – mizrahie ou ashkénaze. Mais il y a aussi un instrument de mesure objectif qui est déjà bien présent et accessible : Pour 94 % des Israéliens, le gouvernement a d’ores et déjà connaissance non seulement de leur lieu de naissance, mais aussi du pays d’où sont venus leurs parents et leurs grands-parents. En effet, l’Autorité chargée de la Population et le ministère de l’Intérieur assurent le suivi de l’immigration, des naissances, des décès et des mariages. Le CBS aurait simplement besoin de recouper les données des autres agences avec les siennes pour obtenir des statistiques socio-économiques.

Parmi les activistes qui se battent au nom des mizrahis, la décision du CBS est considérée comme une importante victoire, note Lihi Yona, experte au sein de l’Université de Haïfa qui travaille sur la manière dont l’absence de reconnaissance gouvernementale de l’identité des Juifs mizrahis affecte leur statut dans le système judiciaire.

« Prendre conscience de manière plus précise de la façon dont les Juifs mizrahis rencontrent encore des obstacles et des discriminations peut aider les activistes à mieux savoir où diriger des ressources, et à amener le débat là où il doit être : Comment lutter contre les discriminations plutôt que comment prouver qu’elles existent bien », dit Yona.

Photo d’illustration : Des Israéliens circulent en scooter et en vélo à Tel Aviv, le 9 juin 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Elle explique que le déni de l’existence de réelles discriminations à l’encontre des mizrahis est tellement omniprésent que les tribunaux ont tendance à le négliger.

« De la même manière, quand la loi israélienne affirme que les politiques dites de discrimination positive garantissent la représentation des femmes, des citoyens palestiniens d’Israël, des Juifs éthiopiens et d’autres minorités, les Juifs mizrahis ne sont pas considérés comme un groupe important en matière de discrimination positive », continue-t-elle. « L’une des raisons à l’origine de cette croyance erronée, c’est que les données concernant les discriminations contre les mizrahis sont rares ».

Certains modèles de discrimination peuvent apparaître dans des domaines inattendus, selon Yona qui cite l’exemple d’une étude récente qui a établi que suite à un accident de la route, les victimes ashkénazes étaient mieux dédommagées par les tribunaux israéliens que les victimes mizrahies.

« Il y a tant d’autres dynamiques obscures de discrimination que l’absence de données nous a empêchées de reconnaître », poursuit-elle. « Cette décision prise par le Bureau pourra lever le voile sur ces dynamiques et mettre en lumière ces domaines qui nécessitent une attention immédiate de notre part ».

En même temps, reconnaît Yona, les données pourraient également mettre en lumière les avancées qui ont pu être réalisées par les mizrahis en Israël cours des dernières décennies. Elles apporteront aussi des informations supplémentaires sur le contexte qui a permis, à terme, aux mizrahis d’être mieux représentés dans l’industrie des médias et du divertissement et dans la catégorie très visible et ultra-riche des milliardaires dans le pays.

Dans l’arène politique, l’identité ethnique peut être un facteur efficace dans la manière dont les électeurs voteront – et dans la manière dont les politiciens articuleront une campagne. Par exemple, le Likud, le parti de Benjamin Netanyahu, se réjouit depuis longtemps d’avoir le soutien d’un grand nombre d’électeurs mizrahis.

Toutefois, la force électorale des mizrahis ne se traduit pas directement en une représentation au sein du gouvernement. Une analyse faite en 2021 par le groupe à but-non lucratif Hashorim, qui se consacre à l’actualité, a établi que les Juifs mizrahis sont encore sous-représentés. Par exemple, les Juifs ashkénazes ont été deux fois plus présents à la tête de ministères majeurs que les Juifs mizrahis au cours des 20 dernières années.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid et le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu à la Knesset, le 8 novembre 2021. (Crédit: Olivier Fitoussi/Flash90)

L’initiative du CBS doit être considérée comme une rupture avec l’insistance mise en avant par le pays dans son Histoire sur l’idée de melting-pot selon laquelle les différences entre Juifs sont supposées s’effacer dans la société d’Israël, explique Tamar Hermann, chercheuse au sein de l’Institut israélien de la Démocratie.

Elle dit que ce sont des sociologues qui se sont efforcés, au fil du temps, de démontrer que cette théorie du melting-pot échouait en pratique, et qu’ils ont exercé de fortes pressions pour que le gouvernement reconnaisse enfin les inégalités.

« L’idée était d’appréhender le groupe juif dans son intégralité et de ne pas encourager la fragmentation – mais aujourd’hui, la réalité de la situation s’impose dans le cadre de l’ordre du jour politique », commente-t-elle.

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