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"Ce terme est joli ; il n'est plus acceptable"

En Allemagne, la Nuit de cristal porte un autre nom. En voici les raisons

De nombreux germanophones rejettent l'euphémisme, ou "nuit du verre brisé", pour désigner les événements des 8 et 9 novembre 1938 - car il y a eu bien plus que du verre brisé

Une projection de l'ancienne synagogue est vue à son emplacement historique à Dortmund, en Allemagne, le 9 novembre 2021, pour marquer le 83e anniversaire du pogrom anti-juif de la Nuit de cristal. (Crédit : Martin Meissner/AP)
Une projection de l'ancienne synagogue est vue à son emplacement historique à Dortmund, en Allemagne, le 9 novembre 2021, pour marquer le 83e anniversaire du pogrom anti-juif de la Nuit de cristal. (Crédit : Martin Meissner/AP)

JTA – Cette semaine, les communautés juives des États-Unis commémorent l’anniversaire de la Nuit de cristal, les émeutes anti-juives qui avaient marqué un tournant brutal dans la campagne de persécution nazie.

Ce jour sera aussi commémoré dans les villes et les villages de l’Allemagne, mais sous un autre nom. Là, les événements des 9 et 10 novembre 1938 sont appelées « le pogrom de novembre », ou quelque autre variante de ce type.  Pour beaucoup d’Allemands, le terme « Kristallnacht » – nuit du verre brisé – est devenu incongru.

« Ce terme a une belle sonorité », déclare Matthias Heine, un journaliste allemand qui a examiné dans son livre paru en 2019 le rôle des termes nazis dans le vernaculaire allemand contemporain. « Mais à partir du moment où on sait que ça a été un événement très grave, sanglant et violent, il n’est plus acceptable. »

En cette nuit d’automne, des émeutes anti-juives coordonnées par le gouvernement avaient eu lieu dans pratiquement toutes les villes et dans tous les villages de l’Allemagne nazie. Pendant plusieurs jours, des émeutiers avaient détruit des centaines de synagogues, pillé des milliers de commerces et tué au moins 91 Juifs ; 30 000 hommes juifs avaient été envoyés dans des camps de concentration.

L’événement a marqué un tournant décisif dans la mémoire des Juifs et des non-Juifs, dit Guy Meron, historien à la Open University of Israel et à l’Institute for Holocaust Research de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah en Israël.

« Jusqu’au pogrom, nous avions encore une sphère publique juive en Allemagne : Les organisations juives étaient actives et, dans certains secteurs de l’Allemagne, les Juifs se sentaient encore en sécurité », note Meron dont le dernier livre, « To Be a Jew in Nazi Germany », sortira en anglais l’année prochaine.

Sur cette photo du 19 juin 1938, le mot Jude (Juif) barre les fenêtres d’un magasin de Berlin tenu par des Juifs. (Crédit : AP)

Concernant « ce dont la population a été témoin, cela ne s’est jamais reproduit », ajoute-t-il. « L’opinion publique allemande n’appréciait pas la violence dans les rues ; elle n’était pas favorable aux Juifs mais la loi et l’ordre restaient primordiaux à ses yeux. » Le secret s’était intensifié au fur et à mesure de l’escalade du génocide. La plupart des déportations avaient eu lieu sous le couvert de la nuit.

La Nuit de cristal, ou le pogrom de novembre, s’était produit en plein jour ou à la lumière des flammes, la nuit. L’évolution des termes utilisés pour décrire les mêmes événements témoigne des nuances de la culture du souvenir en Allemagne et dans le reste du monde.

Pour Inge Auerbacher, qui avait grandi à Kippenheim, dans le sud-ouest de l’Allemagne, cette nuit-là avait été tragique.

Les conséquences du pogrom de la « Nuit de cristal » en Allemagne, en novembre 1938. Illustration (Crédit : domaine public)

« Toutes nos fenêtres ont été brisées et mon père et mon grand-père ont été envoyés à Dachau », se souvient Auerbacher, 87 ans, lors d’une récente interview accordée depuis sa maison du Queens, à New York. « C’était le début de la fin. »

« Je connais cet événement sous le nom de Nuit de cristal », insiste Auerbacher, qui a survécu au camp de concentration de Theresienstadt. « Je n’avais même pas 4 ans, mais je m’en souviens. »

Angelika Antpöhler, qui avait grandi à Berlin, s’en souvient aussi. À 6 ans, elle avait été étonnée par ce qu’elle avait vu en allant à l’école avec sa grand-mère, le 10 novembre.

« J’ai dit :  » Regarde tous ces gens qui jettent des boîtes de chaussures depuis les vitrines des magasins ! « . Il y avait une ambiance joyeuse. Je m’en souviens très bien », raconte Antpöhler, qui n’est pas Juive. « Ils essayaient toutes les chaussures. »

Elle ajoute que « ma grand-mère m’a dit : ‘Il ne faut pas regarder ça. C’est l’enfer, c’est le diable au travail’. »


Un homme regarde les décombres d’un magasin juif à Berlin le 10 novembre 1938, au lendemain de la Nuit de cristal, une attaque nationale organisée menée par les forces paramilitaires nazies et les civils allemands pendant deux jours. (Crédit : AP)

Cette semaine, Antpöhler partagera ses souvenirs avec Frank Laukötter lors d’un événement animé par ce dernier consacré à l’incendie de la synagogue Aumunder à Brême, ville où elle a vécu après la guerre avec son défunt mari, Hajo Antpöhler.

Cette cérémonie fait partie des centaines d’événements prévus à travers l’Allemagne pour marquer le 84e anniversaire du pogrom. Peu d’entre eux utiliseront le nom sous lequel il est connu dans le monde entier.

« La Nuit de cristal est un mot bien trop joli pour quelque chose d’aussi terrible, et je ne l’utilise plus », s’exclame Jessica Ohletz, directrice adjointe du lycée Julius-Leber de Breisach, une ville du sud-ouest de l’Allemagne. Ohletz emmènera pour la première fois des élèves participer à un programme sur « Les jours de terreur » à la Maison bleue, un établissement scolaire situé dans l’ancienne école religieuse juive et centre communautaire de la ville.

« Personnellement, je pense que tous les termes créent de fausses associations », estime Christiane Walesch-Schneller, qui préside le conseil d’administration de la Maison bleue. « Pour moi, il n’y a pas encore de terme qui me semble adéquat ».

La Maison bleue à Breisach, en Allemagne, le 9 juin 2012. (Crédit: Wikimedia commons/ CC BY-SA 3.0/ joergens.mi)

À Breisach, « la terreur a duré trois à quatre jours », dit-elle. « Ils pillaient les magasins juifs, ils attaquaient les Juifs dans la rue ». Soixante hommes juifs avaient été transportés au camp de concentration de Dachau. Et « la communauté juive a reçu la facture de l’essence qui avait été utilisée pour brûler la synagogue ».

En Allemagne, les termes « Pogrom de novembre », « Pogromnacht » ou « Reichspogromnacht » ont été introduits progressivement à la fin des années 1970, lorsque les générations allemandes de l’après-guerre avaient commencé à poser des questions sur la version aseptisée de l’histoire transmise par leurs parents.

Les origines du nom de la Nuit de cristal ne sont pas claires. Dans leur lexique de 1988, « >NS-Deutsch » (« Allemand national-socialiste »), les auteurs Karl-Heinz Brackmann et Renate Birkenhauer avaient affirmé que « ce nom à consonance inoffensive était également utilisé officiellement pour désigner les montagnes de verre brisé qui jonchaient les rues ». Mais en 1998, la linguiste allemande Cornelia Schmitz-Berning avait décidé de ne pas l’inclure dans son « Vocabulary of National Socialism », car elle n’avait trouvé « aucune preuve documentaire contemporaine de l’utilisation de ce terme. »

« Il n’a jamais été utilisé dans les discours ou les documents officiels de l’époque ; il faisait partie du jargon populaire », déclare Heine, dont le livre de 2019 « Burnt Words : When we still talk like the Nazis – and when we don’t » explore également l’étymologie des mots chargés.

Quelle que soit sa source, « il y a de bonnes raisons de rejeter ce terme », poursuit Heine. D’abord, il peut détourner l’attention de l’orateur : « En Allemagne, vous pouvez interrompre toute conversation sérieuse en disant que votre interlocuteur a utilisé un mot nazi ».

Il y avait même eu un tube en 1982 du groupe de rock allemand BAP intitulé Kristallnaach : où, dans le dialecte de Cologne, le groupe fulminait contre le populisme de droite, le matérialisme et autres maux de l’Allemagne moderne, avec le refrain : « Ça sent la Nuit de cristal ».

« La chanson banalise l’histoire : des gens sont morts », indique Frank Laukötter, historien de l’art et membre du conseil d’administration de la Kulturkirche St. Stephani Bremen. « Elle va dans la mauvaise direction ».

Les premières tentatives visant à effectuer un changement sémantique remontent à 1978, raconte le rabbin Andreas Nachama, historien basé à Berlin. À l’époque, Heinz Galinski, qui dirigeait alors la communauté juive de Berlin, avait déclaré dans une interview « qu’il n’y a pas eu que du verre brisé. Des gens ont été tués ».

La même année, à l’occasion du 40e anniversaire du pogrom, le législateur allemand Klaus Thüsing avait proposé de remplacer le terme « Reichspogromnacht » par « Reichskristallnacht« .

En 2007, la Fondation internationale Raoul Wallenberg avait lancé un appel public pour que le terme « Nuit de cristal » ne soit plus utilisé pour décrire « un événement aussi grave. … Nous devons reconnaître qu’il y a eu beaucoup plus que du verre brisé ».

« Ici, en Allemagne, les gens sont très prompts à banaliser cette histoire, ils disent : ‘Oh, c’était il y a longtemps' », explique Annemarie Werner, pasteure protestante à la retraite de Berlin, l’une des signataires de l’appel. « L’expression se concentre sur les dommages causés aux objets, et personne ne parle de ceux qui ont été assassinés ou envoyés dans des camps ».

Bien que le terme Kristallnacht ait été largement abandonné dans le langage officiel ou public en Allemagne, de nombreux universitaires anglophones ainsi que des institutions telles que le United States Shoah Memorial Museum « continuent à utiliser ce terme comme un mal nécessaire », confie Patricia Heberer Rice, historienne principale du musée Jack, Joseph and Morton Mandel Center for Advanced Holocaust Studies.

Juifs déportés de Baden Baden après la Nuit de cristal en Allemagne, 1938 (Crédit : domaine public)

L’utilisation de « nuit de pogrom » ou de « pogrom de novembre » pourrait semer la confusion chez les lecteurs américains, qui n’entretiennent pas les mêmes liens historiques avec l’événement que les Allemands », écrit-t-elle dans un courriel adressé au JTA. « La plupart des Américains ne comprendraient pas que Kristallnacht est un euphémisme, ou pourquoi c’en est un.  »

De plus, poursuit-elle, la plupart des Américains associent le mot « pogrom » à l’ancien empire russe, et non à l’Allemagne. Et pour finir, continue-t-elle, il y a une considération pratique : Kristallnacht est le terme de recherche que la plupart des anglophones utilisent, « un fait qui doit être pris en compte dans le cadre de projets tels que notre encyclopédie consultable en ligne ».

C’est une autre histoire en Israël, estime l’historien Meron.

« En hébreu, cela n’a jamais eu la même consonance que dans la langue des bourreaux », dit-il.  Mais après avoir discuté avec des collègues allemands, il a cessé d’utiliser le terme Kristallnacht – même si cela n’a pas été facile. « Chaque fois que j’écris un article, je dois ré-expliquer le pourquoi aux rédacteurs en chef ».

Dans le monde anglophone, le terme doit être considéré avec discernement, indique Charlotte Knobloch, responsable de la communauté juive de Munich et de Haute-Bavière, dans un courriel adressé à JTA.

« Il est devenu un marqueur si distinctif de toute les commémorations du 9 novembre 1938 » – journée dont elle avait vu les conséquences alors qu’elle était une enfant de 6 ans, marchant sur des tessons de verre, avec son père devant leur synagogue noircie par le feu à Munich. Mme Knobloch, aujourd’hui âgée de 90 ans, avait survécu à la guerre en se cachant chez une famille catholique.

« Ce qui compte le plus, et certainement plus que la question de l’étiquette, c’est que les gens perpétuent la tradition de la mémoire », dit-elle. « Si un terme bien établi peut servir cet objectif, alors je ne pense pas que le remplacer soit une bonne chose ».

À Graz, en Autriche, des badauds regardent une synagogue brûler, le lendemain de la Nuit de Cristal, le 10 novembre 1938 (Crédit : Domaine public)

Lorsque Mme Antpöhler s’adressera à la communauté de Brême, mardi, elle racontera l’histoire de son défunt mari, Hajo, dont la famille vivait à quelques pas de la synagogue Aumund. Hajo avait invité des amis d’école pour célébrer son huitième anniversaire en date du 10 novembre. Le fils d’un pompier local avait immédiatement refusé, comme Hajo Antpöhler l’avait rappelé dans un poème plusieurs décennies plus tard : « Le copain d’école ne pouvait pas venir à la fête d’anniversaire ; il voulait regarder son père, le pompier. La synagogue devait brûler, il fallait donc protéger les maisons voisines. »

Sur le terrain vague où se trouvait autrefois la synagogue, il avait décrit les « pensées bleues et les boutons d’or aux yeux brillants marchant entre les jeunes orties ; une valise ouverte, des boîtes de conserve vides jetées par-dessus le grillage. … Tous ceux qui ont prié et chanté des louanges ici ne sont plus que fumée ».

« Après la Nuit de cristal, j’ai réalisé que pour une raison ou pour une autre, on pensait que nous étions différents », déclare Auerbacher, qui a raconté son histoire dans de nombreux livres, interviews et discours, notamment au Bundestag allemand lors du dernier Yom HaShoah. « Le verre crépitait comme des cristaux qui tombent. Et c’était le cas, d’une certaine manière. Quand on pense aux cristaux, on pense à quelque chose de cher. On a voulu briser l’esprit, le cœur et l’âme d’un peuple. »

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