En Syrie, guerre et déplacements massifs redessinent la carte démographique
Rechercher

En Syrie, guerre et déplacements massifs redessinent la carte démographique

Avec 11 millions de Syriens réfugiés à l'étranger ou déplacés dans le pays et sans perspective claire de retour, le remaniement démographique risque de perdurer

Des manifestants pro-régimes dressent un drapeau à l'entrée du quartier de Hajar al-Aswad, en périphérie de Damas, le 24 mai 2018. (Crédit : AFP/Louai Beshara)
Des manifestants pro-régimes dressent un drapeau à l'entrée du quartier de Hajar al-Aswad, en périphérie de Damas, le 24 mai 2018. (Crédit : AFP/Louai Beshara)

Sept ans de guerre et de déplacements massifs ont redessiné la carte démographique en Syrie, érigeant des frontières entre les communautés ethniques, religieuses et politiques du pays qui seront difficiles à abolir.

Dans cette nouvelle Syrie, les opposants au régime ont été chassés de nombreuses régions, les minorités sont davantage fédérées et les communautés géographiquement plus homogènes, décrivent à l’AFP déplacés, analystes et défenseurs des droits humains.

Avec environ 11 millions de Syriens réfugiés à l’étranger ou déplacés à l’intérieur du pays et sans perspective claire de retour dans leur foyer d’avant-guerre, le remaniement démographique risque de perdurer, soulignent-ils.

Abou Moussab al-Moukassar, un rebelle de 25 ans, craint de ne plus jamais pouvoir retourner dans sa ville natale de Homs (centre), désormais entièrement contrôlée par les troupes du président Bachar al-Assad.

Des forces de sécurité dans la ville de Rastan dans la province de Homs, avec des portraits de Bashar el-Assad, sur la place principale, le 16 mai 2018, après l’évacuation des rebelles. (Crédit : AFP/Louai Beshara)

« Je ne pourrais jamais vivre sur un territoire acquis au régime ou cohabiter avec les alaouites », dit-il, en référence à la minorité religieuse à laquelle appartient le président dans un pays à majorité sunnite.

« Je raconterai tout cela à mon fils pour qu’il déteste, à son tour, ces gens qui nous ont fait tant de mal », dit ce combattant, contacté par l’AFP via une messagerie en ligne.

La guerre en Syrie a débuté en 2011 après la répression par le régime de manifestations réclamant des réformes démocratiques. Elle s’est complexifiée avec l’entrée d’acteurs régionaux, de puissances étrangères et de groupes jihadistes.

De confession sunnite, Abou Moussab a quitté Homs pour la première fois en 2014 vers des zones rebelles rurales alentours.

La semaine dernière, un autre retrait négocié l’a contraint à un nouveau déplacement avec sa famille, vers la province d’Idleb (nord-ouest).

Celle-ci est devenue un refuge pour les centaines de milliers de rebelles et leurs familles, à majorité sunnite, après la reprise de leurs fiefs par le régime.

« La structure démographique a changé sans même que nous le remarquions: le pays a été divisé », déplore Abou Moussab.

Echange de populations

« Le Nord est sunnite, le Nord-Est kurde et les alaouites et les chiites sont essentiellement concentrés à Lattaquié, Tartous et Homs », poursuit-il.

Pour Fabrice Balanche, universitaire expert du conflit syrien, « il y a clairement une stratégie d’éviction des opposants politiques ».

Néanmoins, la chasse aux « adversaires » ne concerne pas uniquement le régime alaouite. Les rebelles syriens ont expulsé de leurs zones les minorités alaouite et chrétienne perçues comme loyales à Assad, affirme-t-il à l’AFP.

Avant la guerre, les Arabes sunnites représentaient 65% de la population, les Kurdes environ 15% et toutes les minorités religieuses près de 20%.

Si le régime a perdu du terrain, le soutien des alaouites, des chiites et des chrétiens lui a permis de jouir d’une assise populaire plus solide, explique M. Balanche.

Des combattants de l’opposition et leurs familles évacuées des villes de Yalda, Babila, et Beit Saham au sud de la capitale syrienne, et se dirigent vers la ville de Jarabulus, aux mains des rebelles, le 8 mai 2018. (Crédit : AFP/George Ourfalian)

« Aujourd’hui, 70% de la population syrienne vit dans des zones contrôlées par le régime, dont plus d’un tiers est issue des minorités », précise-t-il.

Certains des changements démographiques ont eu lieu via des accords politiques entre régime et rebelles.

Une évacuation croisée amorcée en 2015 a concerné des milliers d’habitants de Foua et Kafraya, des localités chiites dans la province d’Idleb encerclées par les rebelles, et celles de Zabadani et Madaya, proches de Damas, assiégées par le régime.

En 2017, le président Assad avait indiqué à l’AFP que ce déplacement était « obligatoire » mais temporaire.

Repeuplement

Mais les habitants de ces localités n’envisagent pas de rentrer chez eux.

Abbas Abbas, 36 ans, a fui Kafraya pour Sayeda Zeinab, un quartier près de Damas abritant un sanctuaire chiite. « Ici au moins je n’ai pas peur d’être kidnappé », dit-il.

Par le passé, la population chiite de Kafraya se mélangeait à celles d’autres villages. « Mais après huit ans de guerre, les choses sont différentes », explique cet ingénieur du son.

Un syrien arbore un tatouage « Je suis Kurde » à Afrine, le 18 mai 2018. (Crédit : AFP PHOTO / Nazeer AL-KHATIB)

Dans le nord-ouest, une offensive menée par la Turquie début janvier a chamboulé les frontières ethno-démographiques: 137 000 habitants de l’enclave d’Afrine, à majorité kurde, ont fui vers des zones contrôlées par le régime ou l’administration autonome kurde dans le nord-est.

Certaines de leurs maisons accueillent désormais d’autres déplacés, notamment depuis qu’environ 35.000 habitants de l’ex-bastion rebelle dans la Ghouta orientale, près de Damas, se sont installés à Afrine.

Les Kurdes accusent la Turquie de vouloir changer la composition ethnique. Des analystes affirment qu’Ankara cherche à réinstaller dans la zone sous son contrôle les 3,5 millions de réfugiés syriens vivant en Turquie.

L’opposition syrienne accuse elle les Kurdes d’avoir expulsé les Arabes des villes sous leur domination.

En l’absence de justice transitionnelle et de mea culpa, de part et d’autre, la situation risque de s’aggraver, met en garde Diana Semaan de l’ONG Amnesty International: « Les communautés se recroquevilleront davantage sur elles-mêmes ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...