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Etats-Unis : de nouvelles règles interdisent aux soldats de se rendre en Israël

La mise à jour de la réglementation du CENTCOM concernant les voyages d'agrément empêcheront la participation à Birthright, vraisembablement en raison de la COVID

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Lt. Gen. Michael E. Kurilla témoigne devant le comité des forces armées du Sénat lors de son audience de confirmation au Capitole de Washington, le 8 février 2022, pour devenir général à la tête du commandement central des États-Unis. (Crédit : AP Photo/Susan Walsh)
Le Lt. Gen. Michael E. Kurilla témoigne devant le comité des forces armées du Sénat lors de son audience de confirmation au Capitole de Washington, le 8 février 2022, pour devenir général à la tête du commandement central des États-Unis. (Crédit : AP Photo/Susan Walsh)

Les hommes et femmes des forces armées américaines ne pourront pas voyager, dans le cadre de leurs permissions, dans des pays de la zone de responsabilité du commandement central des États-Unis (AOR), qui comprend Israël, a appris le Times of Israel.

Le 8 septembre 2021, exactement une semaine après qu’Israël a été officiellement transféré dans l’AOR du CENTCOM, le Commandement a publié une mise à jour de ses directives sur les voyages, signées du chef d’état-major, le général de division Patrick D. Frank. Le règlement révisé 55-2 du Commandement central stipule que « les voyages non officiels dans l’USCENTCOM AOR ne sont pas autorisés ».

Selon la version précédente du document, datée du 9 juin 2020, les voyages non officiels – incluant les congés – vers les pays de l’AOR n’avaient besoin que de l’autorisation du premier O-6 de la chaîne de commandement du demandeur. Un O-6 est un capitaine dans la marine américaine et un colonel dans les autres branches de l’armée. L’autorisation était presque toujours accordée.

En vertu des nouvelles directives, plus restrictives, les militaires ont la possibilité de faire appel et demander l’autorisation d’urgence de leurs commandants, des officiers supérieurs du grade de général ou amiral. Cependant, il est très peu probable que ce soit autorisé. Les demandes doivent être soumises 30 jours à l’avance, exigence incompatible avec la plupart des situations d’urgence.

Il est possible de fournir une justification écrite pour les demandes de dernière minute. Mais même si le commandant l’approuve, la Cellule de coordination des voyages sur le théâtre du CENTCOM, généralement des employés civils qui ne connaissent pas les soldats, peut passer outre cette autorisation.

Des officiers supérieurs de l’armée israélienne (en blanc) rencontrent de hauts responsables du commandement central de l’armée américaine à Tampa, en Floride, le 1er décembre 2021. (Crédit : Armée israélienne)

Dans la version de 2020, seuls les voyages en Afghanistan, Iran, Irak, Syrie ou Yémen étaient répertoriés comme « non autorisés », par mesure de précaution. Depuis les mises à jour de 2021, des pays alliés des Etats-Unis, relativement sûrs et stables comme le sont les Émirats arabes unis ou Israël, sont répertoriés de la même manière.

Les restrictions n’affectent pas seulement les troupes en visite. Elles s’appliquent également aux réservistes américains vivant ou étudiant en Israël, qui sont en mission à l’extérieur et souhaitent rentrer chez eux et dans leur famille. Actuellement, quatre aumôniers militaires américains réservistes ont leur domicile en Israël.

Bien que la mise à jour 55-2 ait été publiée peu de temps après qu’Israël ait été transféré dans le CENTCOM AOR – l’inclusion d’Israël faisait partie des trois modifications énumérées en haut du document -, le CENTCOM assure que la nouvelle réglementation est liée à la COVID-19 et rien d’autre.

« Les changements… apportés à la réglementation du Commandement central (CCR) 55-2, ont été mis en œuvre en réponse directe aux restrictions liées à la Covid-19 dans notre zone de responsabilité », déclare le lieutenant-colonel Karen Roxberry, chef des opérations médiatiques du CENTCOM, au Times of Israel dans un courrier électronique.

« L’annonce par le Département de la Défense du réalignement d’Israël sur la responsabilité du Commandement central américain en septembre 2021 est purement fortuite », assure Roxberry, ajoutant que les changements provenaient directement de la direction du CENTCOM.

Questions COVID

La justification par la COVID-19 soulève d’autres questions. L’AOR du CENTCOM est loin d’avoir été l’un des principaux points chauds du coronavirus, car il a été bien moins touché que l’Europe, la région Asie-Pacifique ou encore l’Amérique du Nord.

Selon le New York Times et d’autres sources, le jour de la publication de la nouvelle réglementation 55-2, 15 pays – principalement en Europe et sur le continent américain – comptaient plus de cas actifs que l’Iran, pays de l’AOR du CENTCOM avec le plus grand nombre de cas. Israël, pays du CENTCOM avec le deuxième plus grand nombre de cas, était au 26e rang de la liste.

Une citoyenne israélienne reçoit une injection de vaccin contre la COVID-19, dans un centre de vaccination Clalit à Jérusalem, le 8 mars 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La situation est semblable aujourd’hui, huit mois plus tard. Selon l’université Johns Hopkins, Israël est le premier pays de l’AOR du CENTCOM en termes de cas de COVID au cours des quatre dernières semaines. Il est numéro 24 sur la liste, loin derrière les pays du monde occidental et de l’Asie.

Pour autant, les autres commandements régionaux des États-Unis, et notamment le Commandement européen et le Commandement indo-pacifique, n’ont pas émis de restrictions similaires sur les voyages en réaction à la pandémie. « Les dirigeants de l’EUCOM n’ont pas publié de réglementation en 2020 ou 2021 concernant les voyages non liés à l’AOR », a déclaré Chuck Prichard du bureau des affaires publiques de l’EUCOM.

En outre, bien que le Moyen-Orient soit brièvement devenu une zone sensible en matière de COVID-19 il y a un an, il ne l’est plus depuis de nombreux mois et est l’une des régions les moins problématiques du monde aujourd’hui. Pourtant, il n’y a pas eu de mise à jour des restrictions sur les voyages.

Par ailleurs, les mesures sont loin d’être temporaires et devraient n’expirer qu’en 2026. Les règlements du CENTCOM sont normalement révisés tous les deux ans, et il n’est pas prévu de revoir les directives de voyage, assure Roxberry.

Enfin, la version 2020 de 55-2 est sortie alors que la pandémie battait son plein. Il y avait alors plus de 7 millions de cas actifs dans le monde lorsqu’il a été publié le 9 juin, sans pour autant inclure de limites strictes sur les voyages dans la zone.

Le commandant de l’US CENTCOM Kenneth McKenzie (à droite) aux côtés du Maj. Gen. Hidai Zilberman, attaché de défense d’Israël aux États-Unis, après son débarquement en Israël, le 2 mars 2022 (Crédit : Armée israélienne)

Pendant des décennies, Israël a été dans la zone de responsabilité de l’EUCOM afin d’éviter d’éventuelles tensions entre le CENTCOM et les nations arabes et musulmanes relevant de sa compétence. Ces dernières années, les alliés du CENTCOM ont développé des relations avec Israël, certains de manière informelle, de sorte que ces questions se sont largement estompées.

Cinq jours avant de quitter ses fonctions en janvier 2021, le président américain Donald Trump a ordonné au CENTCOM d’inclure Israël. Bien qu’il s’agisse en partie d’un geste symbolique, l’inclusion d’Israël dans le CENTCOM devait améliorer les communications directes entre Tsahal et les troupes américaines dans la région et, par l’intermédiaire des États-Unis, d’autres armées de l’AOR.

L’AOR du CENTCOM couvre l’Afghanistan, Bahreïn, l’Égypte, l’Iran, l’Irak, Israël, la Jordanie, le Kazakhstan, le Koweït, le Kirghizistan, le Liban, Oman, le Pakistan, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Syrie, le Tadjikistan, le Turkménistan, les Émirats arabes unis, l’Ouzbékistan et le Yémen.

Conjonction parfaite

Le rabbin Irving Elson, directeur du Jewish Welfare Board, qui certifie et approuve les rabbins aumôniers militaires, se déclare « convaincu » que la COVID est effectivement l’un des motifs derrière ces restrictions.

Le rabbin Irving Elson, directeur du Conseil des aumôniers juifs du JWB, également directeur du Comité des forces armées et des services aux anciens combattants de l’Association des CCC. (Crédit : Avec la permission du JCCA)

« Il n’est pas facile de comprendre ce changement », reconnaît Elson, qui a servi comme aumônier dans la Marine et le Corps des Marines pendant 35 ans.

« Je suis convaincu que le CENTCOM n’agit pas par sentiment anti-israélien, et certainement pas par antisémitisme », assure-t-il. « Je suis dans ce milieu depuis longtemps, et je pense que je suis assez doué pour sentir quand j’ai affaire à une action anti-Israël, antisémite, et quand c’est autre chose. C’est clairement autre chose. »

Il attribue ces changements à une « conjonction parfaite » de la COVID, des événements régionaux et du début très récent des relations entre le CENTCOM et Israël.

« Je pense qu’il y a un temps d’apprentissage », affirme-t-il. « Le CENTCOM apprend tout juste à connaître Israël. »

Le Conseil des aumôniers juifs du JWB travaille avec l’aumônerie du CENTCOM pour expliquer le besoin des soldats et des officiers juifs de se rendre en Israël. Ce processus est quelque peu retardé par le fait qu’un nouvel aumônier du CENTCOM a pris ses fonctions la semaine dernière et qu’il a besoin d’un certain temps pour prendre ses marques.

« Nous devons reconnaître qu’il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas mais que eux savent, et nous devons travailler avec eux en ayant cette idée présente à l’esprit », explique Elson.

Birthright-Taglit sur pause

L’un des impacts les plus visibles de la mise à jour du CCR 55-2 concerne le programme Birthright-Taglit.

Il y a généralement des voyages d’hiver à ce titre en Israël tous les deux ans pour les cadets juifs des académies militaires et les étudiants participant au corps de formation des officiers de réserve d’autres écoles. En raison de la COVID, le dernier voyage en date a eu lieu au tout début de l’année 2020.

Des participants célèbrent le 15e anniversaire de Taglit-Birthright Israel, à Tel Aviv, en juin 2015. (Crédit : Autorisation)

Selon Israel Outdoors, prestataire chargé de l’organisation des programmes pour les cadets, aucun voyage de cette nature n’est pour l’heure prévu.

Les voyages, conçus pour donner aux jeunes Juifs (principalement des Américains) un aperçu de l’histoire et la culture israéliennes dans l’espoir de les convaincre de s’impliquer dans la vie juive et les causes pro-israéliennes, sont offerts à tout jeune Juif adulte âgé de 18 ans et plus qui n’est jamais allé en Israël, ou dont le dernier voyage en Israël a duré moins de trois mois.

« Y a-t-il des militaires agacés de ne pas pouvoir bénéficier de Birthright-Taglit ? Oui, il y en a. Mais nous étudions la question, nous allons y remédier », promet Elson.

« Quand on pense à tout ce qui se passe dans le monde, ce n’est pas en haut de la liste des priorités du CENTCOM. Ce n’est pas LE sujet. À nous de sensibiliser le bureau du Commandement à la question. »

Judah Ari Gross a contribué à cet article.

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