J’ai apprécié le carnaval d’Alost – puis j’ai cherché un logement en Israël
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Opinion

J’ai apprécié le carnaval d’Alost – puis j’ai cherché un logement en Israël

Le défilé aux certains relents antisémites n'est peut-être qu'une mauvaise blague - mais il intègre, en termes de sentiment antijuif, un changement plus large en Europe occidentale

Une caricature antisémite au festival d'Alost, en Belgique, le 23 février 2020 (Crédit : Nicolas MAETERLINCK/BELGA/AFP)
Une caricature antisémite au festival d'Alost, en Belgique, le 23 février 2020 (Crédit : Nicolas MAETERLINCK/BELGA/AFP)

ALOST, Belgique (JTA) — J’ai probablement passé trop de temps à réfléchir à la Shoah – jusqu’à ce que cela en devienne malsain.

Partiellement en raison de mon travail de journaliste d’information à destination de la communauté juive en Europe à une époque marquée par l’antisémitisme, des associations d’idée avec la Shoah me viennent souvent à l’esprit dans mon quotidien – les trains bondés, par exemple.

Mais je n’aurais jamais pensé que je tiendrais un jour une conversation qui se terminerait par ces mots : « Il faut que je raccroche, la Gestapo arrive ».

Et c’est arrivé dimanche au carnaval d’Alost, un carnaval annuel organisé dans cette petite ville située à 15 kilomètres à l’ouest de Bruxelles.

Ce défilé, une tradition appréciée ici, qui célèbre le Carême, cette période de 40 jours qui précède Pâques, fait l’objet de controverses en raison de l’habitude prise par certains participants de tourner en dérision les Juifs et la Shoah.

J’étais au téléphone avec Joel Rubinfeld, le président de la Ligue belge de lutte contre l’antisémitisme. Il faisait référence à un groupe de fêtards qui portaient de longs manteaux noirs brillants et des brassards rouges qui voulaient évoquer l’uniforme nazi. Il a dû raccrocher parce qu’il voulait photographier la scène pour les registres de la Ligue.

Cela a été, je pense, la seule référence faite, cette année, aux nazis lors du défilé. En revanche, des caricatures de Juifs, et notamment des costumes les dépeignant comme des insectes, ont figuré de façon proéminente dans le défilé de chars, et même parmi les spectateurs.

Les participants du carnaval d’Alost portant des costumes mélangeant des habits propres aux juifs ultra-orthodoxes et membres de fourmi à Alost, en Belgique, le 23 février 2020 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Certains ont porté des costumes – qui, selon de nombreuses personnes, étaient offensants – d’ultra-orthodoxes portant de fausses papillotes, des chapeaux démesurément grands en fourrure et des membres de fourmi rattachés dans le dos. La raison de la présence de ces membres d’insecte, m’a expliqué l’un des participants, est que le mot néerlandais pour désigner le mur Occidental, à Jérusalem, présente une certaine homophonie avec les mots « fourmi gémissante ». Ils portaient également un autocollant où était écrit « Obéis » à la boutonnière et poussaient un char ayant la forme du mur Occidental.

Ce participant pouvait-il comprendre le choc qui a pu être ressenti par certains observateurs face à ce qui ressemble à une référence faite à un pan de l’histoire tristement riche en ce qui concerne la description de Juifs en vermine dans les propagandes nazie et antisémite ?

« Ce n’est qu’une plaisanterie et on peut plaisanter de tout ici », m’a répondu un homme, qui a indiqué avoir 26 ans et travailler dans l’informatique. Il a dit s’appeler Fred van Oilsjt — un nom qui, je le pense, était un pseudo amusant adopté pour l’occasion, « Oilsjt » correspondant au nom de la ville dans le dialecte local.

Un autre char, conduit par des hommes portant des costumes de Juifs ultra-orthodoxes, de faux nez recourbés et le visage peint en argent, arborait une large bannière en parchemin proclamant six « règles » mises en place par le « comité juif du carnaval ». Parmi ces règles, « pas de Juifs dans la procession ; ne pas dénigrer les Juifs ; ne jamais dire la vérité au sujet des Juifs ; ce que veulent les Juifs se réalisera ; tout l’argent noir et issu des stupéfiants est à nous ».

Les dix hommes responsables du char attendaient sous un pont pour rejoindre la procession, buvant beaucoup de bière et dansant sur une playlist qui incluait du rock metal allemand – le genre de musique prisé par les néo-nazis – et des mélodies juives traditionnelles comme « Hava Nagila ».

C’est loin d’être la première fois que des chars du carnaval d’Alost sont considérés comme antisémites. En 2013, des participants, habillés en nazis, avaient défilé en portant des boîtes sur lesquelles était écrit « Zyklon B » – le poison utilisé par les nazis pour exterminer les Juifs dans les chambres à gaz.

L’année dernière, un char arborait deux effigies de Juifs ultra-orthodoxes portant des sacs remplis d’argent. Un rat était posé sur l’épaule de l’une d’entre elles.

Le char du carnaval d’Alost en Belgique représentant des caricatures de Juifs orthodoxes assis sur des sacs d’argent, le 3 mars 2019. (Crédit : FJO, via JTA)

Ce char avait conduit l’Unesco à ôter au carnaval son statut de patrimoine mondial immatériel. Le groupe à l’origine du char avait insisté sur le fait que ce dernier n’avait pas voulu être offensant.

Rejetant tout contexte historique rappelant les caricatures des Juifs qui étaient faites dans l’Europe avant la Shoah, les organisateurs avaient défendu la présence du rat et d’autres éléments antisémites en clamant qu’il ne s’agissait que d’une satire inoffensive.

Mais, pour les Juifs, ces chars ne sont pas seulement choquants en raison des stéréotypes qu’ils véhiculent, mais également parce qu’ils indiquent combien les limites ont été repoussées concernant le discours acceptable sur les Juifs, là même où ils ont été assassinés ou pourchassés il y a seulement 75 ans.

Pour un grand nombre d’entre nous, c’est ce changement plus profond – et pas tant l’imagerie qui le traduit aujourd’hui – qui nous fait douter de notre avenir dans l’Europe occidentale.

Certains participants ont protesté contre ce qu’ils ont considéré être des messages antisémites diffusés lors du carnaval. Greet Stevens, une chrétienne d’âge mûr originaire de Bruxelles, est venue au défilé en portant des lunettes noires – symbole, pour elle, de son « point de vue critique » face à ce qu’elle qualifie de « basses tentatives visant à blesser et à provoquer les Juifs ».

Le leader du groupe arborant des nez recourbés, Giovanni van de Boek, un chef-cuisinier d’un service de traiteur âgé de 41 ans, s’est montré réticent à évoquer avec moi le message transmis par son char.

« Vous pouvez appeler ça une manifestation », m’a-t-il dit. « Appelez-ça comme vous voulez : je m’en moque ».

Ces amateurs – la majorité d’entre eux des citoyens honnêtes avec familles et enfants – travaillent avec ardeur, chaque année, pour préparer les quelque 150 chars qui devront être prêts pour le carnaval, un événement vieux de 93 ans qui s’inscrit dans une longue tradition ancrée dans la religion qui est fêtée dans toute l’Europe catholique.

Les participants du carnaval d’Aolst portant des costumes mélangeant des habits propres aux juifs ultra-orthodoxes et membres de fourmi à Aolst, en Belgique, le 23 février 2020 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Certains chars présentent une créativité artistique spectaculaire et parfois hilarante, célébrant l’imagination et l’humour, avec des jeux de mot et des caricatures de responsables politiques locaux. Certains comptent des chœurs d’enfants, et d’autres des fanfares qui proposent un spectacle réjouissant. Ils impressionnent et plaisent aux spectateurs, en majorité aux familles, qui regardent les chars défiler devant un jury sur la place principale de cette ville d’environ 80 000 habitants.

Des gagnants sont désignés dans différentes catégories.

Ce ne sont pas pour ces chars que je suis venu à Alost ce week-end-là, en compagnie de 50 autres collègues de médias locaux et internationaux. À la suite de l’indignation de l’année dernière, nous étions plutôt venus voir la poignée de ceux affichant des éléments antisémites présumés ou les dix autres qui prétendaient protester, lors de cette édition, contre le retrait du carnaval de la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Nous nous sommes échangé des informations sur l’endroit où les trouver.

Le maire d’Alost, Christophe D’Haese, nous en a fait le reproche.

« Je lis vos articles sur le carnaval d’Alost et je me demande vraiment si on voit le même défilé, vous et moi », a-t-il dit aux journalistes lors d’une conférence de presse pendant l’événement, quelques heures après que les premières critiques se sont fait entendre.

Quelques heures plus tôt, le maire avait pris la pose pour des photos devant le char sur lequel était écrit « Ne dites jamais la vérité sur les Juifs ». Il avait également pris la défense de la performance, en 2019, qui avait été qualifiée d’antisémite par l’Unesco, estimant que cette condamnation « sort le spectacle du contexte, qui est la satire ».

Un char sur le thème du Brexit avec une caricature du Premier ministre britannique Boris Johnson est présenté lors du défilé annuel du carnaval d’Alost, en Belgique, le 23 février 2020. (AP Photo/Francisco Seco)

Devant les journalistes, il a souligné que, de plus, le carnaval d’Alost se moquait des chrétiens, des musulmans, des Asiatiques et des noirs, et que l’indignation ne portait que sur les moqueries anti-juives (il est vrai que certains chars présentaient des Asiatiques avec des têtes de vis à la place des yeux et des noirs avec des lèvres exagérément grosses).

Joel Rubinfeld m’a dit qu’il pensait que le maire faisait « une énorme erreur de calcul » en refusant d’effacer les références juives dans le défilé 2020.

« Il laisse quelques pommes pourries abîmer le cageot entier ».

Si c’est vrai, les effets se sont fait ressentir bien au-delà du cageot.

Suite au carnaval, le rabbin Binyomin Jacobs, grand-rabbin des Pays-Bas voisins, m’a indiqué qu’il avait rêvé, dimanche soir, qu’il était forcé de décider s’il devait dire à ses fidèles de quitter les Pays-Bas – un problème contre lequel il lutte depuis plusieurs années. Dans son rêve, il ressentait le poids de la responsabilité qui pesait sur les leaders communautaires juifs dans les années 1930 et 1940, a-t-il ajouté.

« Nous n’en sommes pas encore là, je n’active pas encore la sonnette d’alarme », m’a-t-il confié. « Nous pouvons vivre et prospérer en Europe. Mais le simple fait d’avoir cette idée en tête est une nouveauté qui me fait peur ».

J’ai, moi aussi, mes propres craintes – qui sont en moi depuis des années de vie à Amsterdam et qui sont réapparues à la suite du carnaval d’Alost. Si dépeindre les Juifs sous la forme d’un insecte est autorisé maintenant, aux abords de la capitale de l’Union européenne, et ce, alors que cela était tout simplement impensable il y a vingt ans, qui peut dire où nous en serons dans vingt ans ?

Le carnaval annuel d’Alost, en Belgique, le 23 février 2020 (Autorisation)

À un moment au cours du défilé, mes collègues belges ont pris conscience de ma présence ici – peut-être parce que mon reportage sur l’édition de l’année dernière avait été déterminant dans l’indignation qui avait entraîné le retrait du statut du carnaval à l’Unesco.

« Pensez-vous que cet événement est antisémite ? », m’a alors demandé l’un d’eux.

Non, ai-je répondu, mais il intègre des éléments antisémites qui me mettent mal à l’aise. Je ne soutiens pas son interdiction parce que je crois en la liberté d’expression, ai-je ajouté.

Je suis en train de passer un bon moment ici, ai-je poursuivi, notant que mon plus grand regret était que mes enfants ne puissent pas en profiter à mes côtés.

Et c’est la vérité. Je réfléchis en effet à les emmener avec moi, l’année prochaine, parce qu’ils passeront un merveilleux moment et qu’ils ne remarqueront même pas les quelques références juives que mes collègues et moi avons recherchées.

Avec une réserve toutefois : je ne sais pas si nous nous trouverons en Europe l’année prochaine.

Dans le train qui quittait Alost – et ce n’est pas la première fois ces dernières années – je me suis retrouvé à regarder les offres de logement en Israël.

Avec chaque incident qui vient refléter une certaine normalisation de l’antisémitisme en l’Europe occidentale, je réfléchis de plus en plus aux bénéfices d’un déménagement au sein de l’État juif avec ma famille.

Avec tous les problèmes qu’il y a en Israël, des événements comme le carnaval d’Alost équivalent à guère plus qu’une plaisanterie de mauvais goût faite dans des horizons lointains.

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