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Jean-Yves Camus : Marine Le Pen est “indifférente à l’histoire des Juifs”

Sans appuyer la thèse de l'antisémitisme, le politologue Jean-Yves Camus décrit une Marine Le Pen assimilationniste, et peu concernée par l'histoire des Juifs, une raison majeure de se “défier” de la candidate

Journaliste Société-Reportage

Le politologue Jean-Yves Camus, président de l'Observatoire des radicalités. (Crédit : capture d'écran Youtube/Arte)
Le politologue Jean-Yves Camus, président de l'Observatoire des radicalités. (Crédit : capture d'écran Youtube/Arte)

Jean-Yves Camus est directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP), membre de la Fondation Jean Jaurès, son dernier ouvrage est Far Right Politics in Europe (avec Nicolas Lebourg, Harvard University Press, mars 2017).

Il décrit pour le Times of Israël les liens complexes qu’entretient Marine Le Pen avec les milieux (et les idées) antisémites qu’elle fréquente.

Le Times of Israël : Les exemples sont tellement nombreux : Marine Le Pen au côté du député russe antisémite Vitali Milonov, en 2006 ; elle sourit sur des clichés encadrée de militants néo-nazis ; en 2012 elle valse au gala d’un en compagnie des fascistes autrichiens. Comment séparer l’anecdote, de la tendance de fond qui montrerait par ses fréquentations qu’elles sont ses véritables opinions ?

Jean-Yves Camus : Ce ne sont pas des anecdotes mais des révélateurs. Pas de son antisémitisme car je suis persuadé qu’elle ne l’est pas. De son indifférence à la spécificité de l’histoire des juifs européens, à ce qu’ils peuvent ressentir après la Shoah.

Pour elle, tout ce qui est arrivé aux juifs dans leur histoire en Europe n’est finalement pas fondamental. Et l’antisémitisme de certains de ses proches ne la conduit pas à rompre des amitiés personnelles. Je le répète: elle n’est ni antisémite, ni négatrice du génocide.

Elle est finalement comme la majorité de ceux qui à certains moments de l’histoire, ont jugé que cela ne les concernait pas. Ce sont peut-être ceux dont il faut se défier le plus.

Pourtant cette façade semble avoir craqué de nombreuses fois chez Marine Le Pen : faire siffler le nom d’Attali et de la banque Rothschild en meeting, la sortie chez Guillaume Durand,en 2012, « sur ces gens qui vivent ensemble » et qui ont accaparé le pouvoir, en référence au patron juif de Publicis… Tout cela montre-il un tropisme antisémite ?

Non, il ne faut pas nous voiler la face: cette vision des juifs reste profondément enracinée chez nombre de Français qui ne sont pas des antisémites par idéologie mais que l’irréductible différence juive irrite, parce qu’ils ne la comprennent pas, ne l’admettent pas. Ceux qui veulent, comme elle, que nous nous fondions totalement dans la masse.

Pour Marine Le Pen « tout ce qui est arrivé aux juifs dans leur histoire en Europe n’est finalement pas fondamental »

Cette manie de l’uniformité des Français, elle l’applique à tous les groupes minoritaires. Nous sommes tous les deux de Bretagne. Dans nos deux familles voici trois générations au début du XXe siècle, la langue habituelle était le breton, pas le français, que l’on apprenait à l’école.

Dans nos deux familles, le breton ne nous a pas été retransmis, parce qu’il était vu comme un obstacle à l’assimilation. Je lui ai dit un jour que je le regrettais, pour ma part. Elle m’a répondu que cela avait été la condition qui avait permis l’assimilation.

Je suis persuadé qu’elle pense la même chose du yiddish par exemple. Et de nos traditions religieuses. Il est vrai que souvent, nous-mêmes avons joué le jeu de cette assimilation, comme si elle était un gage de « modernité », alors qu’elle n’est qu’une fausse assurance-vie.

Vous êtes un habitué des meetings et des manifestations que vous arpentez en tant que directeur de l’Observatoire des radicalités. Lors de ces meetings FN justement, il suffit souvent d’interroger des militants, quelques secondes seulement, pour que les poncifs anti-juifs ou anti-israéliens n’apparaissent. En quoi Marine Le Pen est-elle redevable de ces militants-là, ce noyau dur du FN, comment les convainc-elle qu’elle est bien la fille de son père, alors qu’elle d’un autre côté souhaite dédiaboliser le FN ?

Je suis plus nuancé, parce que c’est tout de même la détestation de l’islam qui domine, désormais. Et que les poncifs anti-israéliens, voire anti-juifs, sont visibles ailleurs, en milieu culturellement musulman comme dans la gauche radicale : les attentats et BDS, ce n’est quand même pas le FN !

Les militants sont divers et certains sont étrangers à ces préjugés. Ce qui reste, c’est un fonds finalement très partagé en France, qui ne voit pas bien pourquoi les Juifs veulent garder leur singularité tout en étant totalement Français.

Pour Israël, c’est plus subtil : courtiser Israël dans l’espoir qu’il normalise le FN aux yeux de la diaspora revient finalement à reprendre le préjugé selon lequel c’est à Jérusalem qu’on décide de ce que doivent penser et faire les Juifs français.

Le FN a-t-il une position ferme sur le conflit israélo-palestinien, où reste-il divisé entre militants identitaires anti-impérialistes plutôt pro-palestiniens, et la nouvelle mouvance (Aliot, Collard) intéressé à une ouverture vers Israël et les juifsJ?

Louis Aliot déteste sincèrement les antisémites mais en même temps, il endosse totalement les idées de son parti sur l’interdiction de la shechitah [abattage rituel] et de la kippa.

On peut lui reconnaître un autre avantage : il ne cherche pas à se faire passer pour juif, et dit bien que si sa mère l’est à moitié, son grand-père déjà avait refusé d’être enterré dans le carré juif du cimetière d’Alger, ce qui témoigne d’un éloignement peu commun dans la communauté juive algérienne de l’époque.

Le FN est pour une solution à deux états, avec prise en compte du droit d’Israël à la sécurité et dans les frontières de 67. Depuis 2011 et l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du FN, l’aile antisémite/antiimpérialiste et pro-palestinienne a été marginalisée, ses cadres expulsés.

Ce qui n’empêche pas certains cadres frontistes de laisser parfois leurs penchants s’exprimer. Ou alors ils passent au travers des mailles du filet, comme ces quelques-uns qui, après avoir écrit dans la très « antisioniste » revue Terre et Peuple, font aujourd’hui carrière dans le FN « dédiabolisé ».

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