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La harpiste qui a joué sur un titre des Beatles s’éteint à l’âge de 92 ans

Sheila Bromberg avait été payée neuf livres pour sa session sur "She’s Leaving Home" et a travaillé, entre autres, avec Sinatra, les Bee Gees ou les Monty Python

Sheila Bromberg, à droite, rit aux côtés de Ringo Starr dans une émission de la  BBC au mois de mai  2011. (Capture d'écran : YouTube/Screenshot)
Sheila Bromberg, à droite, rit aux côtés de Ringo Starr dans une émission de la BBC au mois de mai 2011. (Capture d'écran : YouTube/Screenshot)

JTA — Sheila Bromberg a été une harpiste prisée dans les années 1960 et, lorsqu’elle a été sollicitée par le studio d’EMI, sur Abbey Road, pour une session qui durerait de 21 heures à minuit, elle n’avait pas pu refuser : elle était, après tout, une mère célibataire de deux jeunes enfants.

Et pourtant, ce n’était que lorsque la harpiste juive a entendu une voix masculine, derrière elle, à l’accent de Liverpool, qu’elle a pris conscience qu’elle allait rentrer dans l’histoire.

« Eh bien, qu’avez-vous à nous donner ? », lui a demandé Paul McCartney au cours de cette soirée de 1967. McCartney, qui se savait pas lire une partition, voulait qu’elle joue celle qu’il avait dictée à Mike Leander, l’arrangeur.

Bromberg, qui s’est éteinte le 17 août dans une maison de retraite d’Aylesbury, en Angleterre, à l’âge de 92 ans, a été la première femme à apporter sa contribution à une chanson des Beatles. Elle a ainsi accompagné le groupe à la harpe sur « She’s Leaving Home », sur le sujet douloureux du néant qui peut séparer parents et enfants, pour l’album qui allait changer le monde musical, « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ».

Dans un portrait de 2011 présenté par la BBC, Bromberg, qui avait un don pour l’imitation, avait imité McCartney qui tentait de lui expliquer précisément ce qu’il attendait d’elle et de l’orchestre d’instruments à corde.

« Non, non, je veux quelque chose, hé… », avait-il dit, selon elle. « Il ne parvenait pas à le décrire, il ne parvenait pas à l’exprimer et il attendait que nous le réalisions comme ça, sans orientation préalable. »

George Martin, le producteur du groupe légendaire, était – ce qui était inhabituel – dans un autre studio. McCartney était seul, sans l’homme qui aurait pu expliquer ce qu’il attendait.

Bromberg et l’orchestre ont travaillé trois heures. À minuit, s’était rappelé Bromberg, le premier violoniste, un Juif né en Allemagne, qui avait fait sa formation dans la Palestine mandataire et qui était également très sollicité comme musicien de session, « a mis son instrument sous le bras et a dit : ‘Maintenant, il est minuit ; nous allons retourner chez nous parce que nous avons du travail demain matin.' »

« Bon, je suppose que nous avons terminé », lui avait répondu McCartney, selon Bromberg.

Et quand l’album est sorti, elle a réalisé que McCartney avait utilisé sa première prise, l’arrangeant simplement pour produire un effet de doublage. « C’est ce qu’il cherchait », avait-elle pensé. « Et c’était génial ! »

Ses arpèges délicats avaient planté le décor d’une jeune femme « fermant silencieusement la porte de sa chambre à coucher, laissant la note dans laquelle elle aurait aimé dire davantage ».

L’angoisse de ses parents – « Papa, notre bébé est parti », sanglote la mère dans la chanson – avait intimement touché une génération de parents observant leurs enfants s’éloigner. « Ce quelque chose à l’intérieur qui a toujours été refoulé pendant tant d’années », chante McCartney, tandis que la harpe de Bromberg se refait entendre doucement à la fin de la chanson.

« Je suis connue pour quatre mesures de musique », avait-elle déclaré à une occasion. « J’ai toujours trouvé ça un peu bizarre »

Bromberg est née à Londres. Son grand-père paternel était un musicien juif renommé en Ukraine, un pays qu’il avait quitté pour fuir les pogroms. Son père et son fils étaient aussi musiciens dans des orchestres.

Bromberg a enregistré aux côtés d’autres artistes tels que Frank Sinatra, Dusty Springfield et les Bee Gees. Elle a fait une apparition dans le « Monty Python’s Flying Circus » jouant de la harpe dans une brouette, et a participé à la bande originale de deux films de James Bond.

Elle a été payée 9 livres pour sa session auprès des Beatles – ce qui correspond à la somme d’environ 190 dollars aujourd’hui. Elle avait paru regretter, pendant une période de sa vie, que la chanson soit considérée comme l’apogée de sa carrière.

« Je suis connue pour quatre mesures de musique », avait-elle déclaré à une occasion. « J’ai toujours trouvé ça un peu bizarre. »

La présentation qu’elle a elle-même rédigé sur un site Web où elle proposait ses services en tant que professeure de musique se concluait ainsi, après l’énoncé de ses qualifications : « J’ai étudié la harpe avec Gwendolin Mason pour qui Ravel avait écrit son Septuor. J’ai aussi travaillé avec les Beatles. »

Mais lorsqu’elle a pris sa retraite à Lane End, un village du Buckinghamshire, dans le centre de l’Angleterre, elle avait paru se sentir plus à l’aise en évoquant cette contribution qui semblait résumer une carrière par ailleurs très riche. « C’était il y a très longtemps mais c’est un projet qui vraiment valu la peine et j’ai adoré jouer avec le groupe », avait-elle expliqué à un journal local en 2013. L’article avait noté que Bromberg, qui était alors âgée de 84 ans, proposait encore ses services de professeure de musique et donnait son adresse courriel. À cette époque-là, elle s’était formée à la thérapie par la musique auprès des enfants atteints de handicap mental.

À la BBC, en 2011, elle était apparue en direct dans le studio avec Ringo Starr et avait surpris le musicien par une reprise à la harpe de « Yellow Submarine », l’une des quelques chansons des Beatles interprétée par le batteur.

« C’est un souvenir agréable », avait-elle dit à la BBC concernant sa participation à « Sgt. Pepper’s ». « Quand j’y pense aujourd’hui, je me sens très heureuse d’y avoir participé. »

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