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La Jordanie irritée du départ possible des Palestiniens depuis l’aéroport d’Eilat

Cette ligne concurrente contourne Amman, que les résidents de Cisjordanie utilisent depuis longtemps comme pôle pour leurs voyages à l'international

Des résidents palestiniens vivant dans les territoires de l'Autorité palestinienne se préparent à embarquer à l'aéroport Ramon pour des vols à destination d'Antalya, en Turquie, le 22 août 2022.  (Crédit : Flash90)
Des résidents palestiniens vivant dans les territoires de l'Autorité palestinienne se préparent à embarquer à l'aéroport Ramon pour des vols à destination d'Antalya, en Turquie, le 22 août 2022. (Crédit : Flash90)

Les responsables jordaniens ont exprimé leur colère et leur frustration face à l’initiative prise par Israël d’utiliser son aéroport Ramon, dans le sud d’Israël, pour des voyages effectués par les Palestiniens à l’étranger, affirmant qu’elle mettait en danger les intérêts économiques du pays, qu’elle violait la souveraineté aérienne du royaume hachémite et qu’elle normalisait la situation critique des Palestiniens.

Malgré la rencontre qui a eu lieu, le mois dernier, entre le Premier ministre Yair Lapid et le roi Abdallah II de Jordanie à Amman – qui avait laissé entrevoir un esprit de coopération entre les deux pays –, les déclarations qui ont été faites par les officiels jordaniens et les informations qui ont filtré du monde arabe semblent indiquer que les deux pays, en paix depuis 1994 et qui partagent une frontière significative, pourraient connaître une période de tension dans leurs relations.

Jusqu’à une période récente, les Palestiniens qui souhaitaient se rendre à l’étranger devaient se rendre en Jordanie et prendre un vol là-bas, ou parvenir à obtenir – ce qui est difficile – un permis d’entrée en Israël pour aller jusqu’à l’aéroport Ben Gurion.

Mais dans le cadre d’un effort visant à réduire les flux trop nombreux au poste-frontière du roi Hussein, le seul point de passage frontalier de la Cisjordanie avec la Jordanie, l’Autorité israélienne des aéroports a récemment annoncé qu’elle permettrait aux Palestiniens de se rendre en Turquie via l’aéroport Ramon, leur permettant ainsi d’emprunter les vols qui décollent des pistes d’Eilat.

Alors que le plan initial de confier cette ligne au transporteur Turkish Airlines a été retardé, c’est Arkia Airlines, une compagnie israélienne, qui a pris en charge le premier vol reliant l’aéroport Ramon à Chypre, lundi.

Ces vols signifient qu’il y aura moins de déplacements potentiels des Palestiniens en Jordanie et, en conséquence, moins de revenus issus du tourisme pour le royaume.

Des résidents palestiniens de Cisjordanie prêts à embarquer sur un vol à l’aéroport Ramon, le 22 août 2022. (Crédit : Flash90)

Les intérêts économiques jordaniens

Selon la Société du Tourisme jordanienne et des Agents de voyage, environ 500 000 Palestiniens entrent dans le pays chaque année via le pont du Roi Hussein, connu aussi sous le nom de pont Allenby, pour y faire du tourisme ou pour se rendre dans les aéroports.

L’ouverture de l’aéroport Ramon aux voyageurs palestiniens est susceptible de faire baisser le nombre des Palestiniens entrant en Jordanie de 55 % à 65 %, selon les médias jordaniens.

Cette donnée est perçue par certains officiels et analystes jordaniens comme entrant en contradiction avec l’esprit de coopération et de paix entre les deux pays.

Le média panarabe Al-Araby Al-Jadeed, dont le siège est à Londres, a cité jeudi la déclaration faite par le député jordanien Samih Al-Maaytah qui a critiqué le vol ayant emmené à Chypre des Palestiniens dans la journée de lundi en affirmant que le transit par la Jordanie pâtirait, à terme, de ce nouvel arrangement.

Le nouvel aéroport Ramon lors de la cérémonie d’ouverture officielle, le 21 janvier 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Un autre membre du parlement Jordanien, Khalil Attia, a partagé le même point de vue en affirmant que le plan israélien permettant aux Palestiniens d’utiliser l’aéroport Ramon allait nuire aux transporteurs jordaniens « qui comptent depuis longtemps sur le transfert d’une grande partie des Palestiniens dans les pays voisins ».

Cette initiative pourrait nuire ou retarder les projets stratégiques existants entre Israël et son voisin – notamment les projets d’exportation de gaz israélien vers l’Europe via le Gazoduc arabe qui traverse la Jordanie, selon des analystes cités mercredi par la chaîne qatarie d’information Al Jazeera.

Des passagers dans une salle d’attente du côté jordanien du poste-frontière du pont Roi Hussein (également connu sous le nom de pont Allenby) qui sépare la Cisjordanie et la Jordanie, le 19 juillet 2022. (Crédit : Khalil Mazraawi/AFP)

Souveraineté jordanienne

Ces analystes auraient aussi dit que l’aéroport Ramon violait la souveraineté jordanienne dans la mesure où il affecte « la navigation aérienne à partir de l’aéroport du Roi Hussein qui est situé dans la ville d’Aqaba, dans le sud de la Jordanie, et qu’il entre dans l’espace aérien jordanien au cours de l’atterrissage et du décollage des avions israéliens et des autres avions à l’approche ».

Devant les caméras d’Al Jazeera, évoquant le sujet, l’ancien ministre de l’Information jordanien Muhammad al-Momani a expliqué que la coopération entre Israël et la Jordanie était basée sur l’idée « de l’exploitation de l’aéroport international du Roi Hussein d’Aqaba plutôt que sur l’établissement d’un nouvel aéroport », ajoutant que ces derniers, en concurrence dans la région, « nuiront à la perspective du processus de paix entre les deux pays ».

La Jordanie s’était opposée, dès le début, à l’établissement de l’aéroport Ramon, citant sa trop grande proximité avec l’aéroport du Roi Hussein. Le royaume avait fait part de son inquiétude auprès de l’Organisation internationale de l’Aviation civile en 2019.

La normalisation du problème palestinien

Selon des informations, la Jordanie considère également l’initiative prise par Israël de laisser les Palestiniens voyager à l’international depuis le territoire de l’État juif comme une tentative visant à normaliser la situation actuelle des Palestiniens, mettant à distance la perspective d’une solution à long-terme.

Un avion de la compagnie aérienne jordanienne, Royal Jordanian, à l’aéroport d’Aqaba en Jordanie, à 10km d’Eilat. (Crédit : Berthold Werner/Wikimedia Commons/CC BY 3.0)

Pendant l’inauguration officielle d’une centrale électrique dans la vallée du Jourdain qui devrait renforcer l’approvisionnement en électricité des Palestiniens en Cisjordanie, le Premier ministre du royaume, Bisher Al Khasawneh, a répété mercredi son soutien à la cause palestinienne.

Pendant cet événement, le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh a indiqué que « ni Ramon, ni aucun autre aéroport ne sont une alternative à la profondeur des relations que nous entretenons avec la Jordanie en matière de transport et de déplacement », affirmant que si Israël avait seulement voulu alléger les restrictions appliquées aux Palestiniens, l’État juif aurait rouvert l’aéroport international situé entre Jérusalem et Ramallah. L’aéroport avait été fermé au trafic des avions civils après l’éclatement, en l’an 2000, de la Seconde intifada.

Sur les réseaux sociaux, les activistes jordaniens ont eux aussi fait part de leur mécontentement suite au premier vol de Palestiniens partis de l’aéroport Ramon en utilisant le Hashtag « #Palestinian_normalization_betrayal ».

Selon Al Jazeera, certains activistes jordaniens ont évoqué l’utilisation de l’aéroport d’Eilat par les Palestiniens en le qualifiant de « trahison et de coup de poignard dans le dos de la Jordanie, pour tous les positionnements adoptés par le royaume à l’égard des Palestiniens dont il défend la juste cause ».

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