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La police israélienne accusée d’avoir utilisé Pegasus sur des civils sans supervision

Le logiciel-espion aurait été utilisé pour traquer des dissidents, des maires, des personnes non suspectes, en exploitant une faille juridique ; la police et NSO n'ont pas démenti

Une Israélienne utilise son iPhone devant l'immeuble du groupe israélien NSO, le 28 août 2016 à Herzliya, près de Tel Aviv. (AFP PHOTO / JACK GUEZ)
Une Israélienne utilise son iPhone devant l'immeuble du groupe israélien NSO, le 28 août 2016 à Herzliya, près de Tel Aviv. (AFP PHOTO / JACK GUEZ)

Selon une enquête publiée mardi par le site d’information économique Calcalist, la police israélienne utilise depuis des années des logiciels espions fabriqués par la firme privée NSO contre des civils israéliens, y compris des personnes qui ne sont pas soupçonnées de crimes, en exploitant une faille juridique et en maintenant la surveillance dans le plus grand secret, sans la supervision d’un tribunal ou d’un juge.

Parmi les cibles signalées figurent deux maires, des organisateurs de manifestations hebdomadaires contre le gouvernement de l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu, un associé d’un politicien de haut rang, des militants faisant campagne contre les Gay Pride et des employés d’entreprises gouvernementales.

Dans certains cas, le logiciel espion de la société a été installé sur les téléphones de civils pour obtenir des informations sans rapport avec une enquête en cours, dans le but de les utiliser ultérieurement comme moyen de pression contre des suspects en cours d’interrogatoire. Dans d’autres cas, la police a obtenu des informations compromettantes à l’aide du logiciel espion, puis a déclaré que la source de ces informations ne pouvait pas être révélée, car cela aurait exposé les ressources exploitées par les services de renseignement.

Le logiciel phare de la société privée israélienne, Pegasus, est considéré comme l’un des outils de cyber-surveillance les plus puissants du marché. Il permet aux opérateurs de prendre le contrôle total du téléphone d’une cible, de télécharger toutes les données de l’appareil ou d’activer sa caméra ou son microphone à l’insu de l’utilisateur.

Un logo orne un mur sur une succursale de la société israélienne NSO Group, près de la ville de Sapir, dans le sud d’Israël, le 24 août 2021. (Crédit : AP/Sebastian Scheiner)

La société a été impliquée dans d’innombrables scandales ces dernières années et a dû faire face à un torrent de critiques internationales sur des allégations selon lesquelles elle aide les gouvernements, y compris les dictatures et les régimes autoritaires, à espionner les dissidents et les défenseurs des droits. En novembre, le ministère américain du Commerce a inscrit NSO Group sur une liste noire, l’ajoutant à la liste des entreprises étrangères qui se livrent à des cyber-activités malveillantes.

NSO insiste sur le fait que son produit est uniquement destiné à aider les pays à lutter contre la criminalité et le terrorisme. En juillet dernier, son PDG, Shalev Hulio, a déclaré que son entreprise « a choisi de ne pas opérer contre les numéros de téléphone israéliens et américains ».

Mais le site d’information Calcalist indique que la police israélienne a acquis Pegasus dès décembre 2013, sous la direction du commissaire Yohanan Danino, et a commencé à l’utiliser pendant le mandat du successeur de Danino, Roni Alsheich, un ancien fonctionnaire du Shin Bet qui a été chef de la police de décembre 2015 à décembre 2018. Le site, qui ne cite pas de sources, ne dit pas si Pegasus est toujours utilisé aujourd’hui sous la direction du commissaire Kobi Shabtai, mais affirme qu’il a été utilisé jusqu’en 2020.

En réponse à l’enquête, NSO n’a pas nié que la police israélienne était un client, affirmant que la société n’était pas impliquée dans l’utilisation de son produit par les clients et qu’elle opérait légalement.

Shalev Hulio, PDG de NSO Group, parle avec le journal Calcalist, le 20 avril 2020. (Crédit : capture d’écran YouTube)

La police a déclaré que les allégations étaient « sans fondement », mais n’a pas nié qu’elle utilisait Pegasus. Elle a fait valoir que son activité est légale et a ajouté que, contrairement aux accusations du rapport, son utilisation des outils d’investigation reposait entièrement sur des ordonnances judiciaires et des « protocoles de travail méticuleux ».

Mais selon Calcalist, seule une poignée de hauts fonctionnaires a été impliquée dans l’utilisation du logiciel espion, sans contrôle judiciaire approprié et avec une utilisation déterminée uniquement par les enquêteurs de la police. L’article indique que la surveillance a été effectuée par une équipe d’opérations spéciales au sein d’une division informatique connue sous le nom de Sigint, dont l’ensemble des opérations est classifié.

Calcalist indique que Pegasus a été utilisé tout au long de l’année 2020 contre les dirigeants de la manifestation du mouvement « Drapeau noir », qui organisait chaque semaine des manifestations anti-Netanyahu.

Le logiciel espion a également été utilisé pour obtenir des preuves de corruption sur le téléphone d’un maire en exercice pendant la phase secrète d’une enquête, la police obtenant ensuite les mêmes informations par le biais d’ordonnances judiciaires. Elle a blanchi la source des preuves qui avaient motivé l’enquête secrète en la présentant comme une « information des services de renseignement ».

Des membres du mouvement « Black Flag » manifestent devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem, alors que le Premier ministre Benjamin Netanyahu passe en jugement pour des allégations criminelles de corruption, de fraude et d’abus de confiance, le 24 mai 2020 (Olivier Fitoussi/FLASH90).

Le téléphone d’un autre maire en exercice a été piraté, et la police a découvert des échanges de SMS qui laissaient soupçonner des relations illicites avec un entrepreneur, dans une affaire qui n’a finalement pas donné lieu à une mise en examen.

Pegasus a également été installé sur le téléphone d’un collaborateur d’un homme politique de premier plan pour tenter de trouver des informations dans le cadre d’une enquête sur la corruption.

Le site d’information indique que le logiciel espion de NSO a été utilisé comme un « raccourci » pour la police et une alternative au travail d’investigation professionnel pour obtenir des preuves. Après le meurtre de l’adolescente Shira Banki lors de la Gay Pride de Jérusalem en 2015 par un extrémiste ultra-orthodoxe, la police a utilisé Pegasus pour suivre des militants anti-LGBT considérés comme de futurs agresseurs potentiels.

Dans d’autres cas, le logiciel espion a été utilisé sans contrôle judiciaire contre un individu soupçonné du meurtre d’un homme d’affaires, contre un homme qui a affirmé dans des interviews dans les médias qu’il savait qui avait assassiné un de ses proches, et pour pirater le téléphone volé d’une personne dont des photos intimes avaient fuité en ligne.

La Gay Pride de Jérusalem passe par l’endroit où Shira Banki, 16 ans, a été assassinée en 2015, le 21 juillet 2016. (Crédit : Times of Israel)

Calcalist a affirmé que l’ancien chef de la police Alsheich a été le principal responsable à pousser à l’utilisation du logiciel espion de NSO. L’ancien chef adjoint du Shin Bet aurait fait entrer dans les forces de police des officiers des unités secrètes de renseignement de Tsahal dont les opinions sur la question étaient similaires aux siennes.

L’article indique que des employés de NSO ont été impliqués dans le piratage des téléphones et que, ce faisant, ils ont été exposés à des informations classifiées qu’ils n’étaient pas autorisés à consulter.

Calcalist ajoute que l’utilisation du logiciel espion était techniquement légale en raison de l’ambiguïté des lois existantes sur la localisation des téléphones, qui n’ont pas été adaptées aux progrès technologiques. La pratique n’était donc pas soumise aux lois exigeant que la police obtienne des mandats de perquisition et l’approbation d’un juge du tribunal de district avant de mettre un téléphone ou un autre appareil sur écoute.

En réponse, NSO Group a déclaré : « En règle générale, nous ne faisons pas de commentaires sur les clients existants ou potentiels. Nous tenons à préciser que la société n’exploite pas les systèmes en possession de ses clients et n’est pas impliquée dans leur fonctionnement. Les employés de la société ne sont pas exposés aux cibles, aux informations les concernant, aux activités opérationnelles des clients ou à toute information liée aux enquêtes menées par ces derniers.

Gilad Erdan, au centre, ministre de la Sécurité intérieure, Roni Alsheich, 2e à droite, chef de la police israélienne, Yoram Halevi, chef de la police de Jérusalem, à droite, et le maire de Jérusalem, Nir Barkat, 2e à gauche, pendant la cérémonie d’ouverture du nouveau poste de police du camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem Est, le 7 mai 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

« La société vend ses produits sous licence et sous supervision pour l’usage des autorités chargées de la sécurité de l’État et de l’application de la loi afin de prévenir le crime et le terrorisme en toute légalité et conformément aux mandats judiciaires et aux lois locales de chaque pays. »

La police a également réagi au révélations de Calcalist : « Les allégations formulées dans l’article n’ont aucun fondement. Toutes les opérations de police dans ce domaine sont légales, et basées sur des mandats judiciaires et des protocoles de travail méticuleux. L’activité fait l’objet d’une supervision et d’un contrôle permanents de la part du procureur général et de fonctionnaires juridiques qualifiés extérieurs à l’organisation. Naturellement, la police ne commente pas les outils qu’elle utilise. Nous regrettons la tentative sans fondement de porter atteinte à l’activité de la police. La police israélienne continuera à agir avec détermination pour faire respecter la loi dans l’État d’Israël. »

En réponse au reportage, le ministre de la Sécurité intérieure Omer Barlev a tweeté qu’après une « enquête » sur la question, « il n’y a pas de pratique de suivi, ou de piratage d’appareils, par la police israélienne sans l’approbation d’un juge ».

Le ministre de la Sécurité publique Omer Barlev, le 9 novembre 2021. (Crédit : Michael Giladi/Flash90)

« Par ailleurs, j’ai l’intention de m’assurer qu’aucun détail ne soit négligé sur la question de NSO et que le moindre détail soit vérifié et approuvé par un juge », a-t-il ajouté.

Barlev n’a fait aucun commentaire sur l’utilisation de Pegasus dans le passé.

Le député Mossi Raz (Meretz) a déclaré que tous les législateurs de son parti ont contacté Barlev, demandant à ce qu’Israël « cesse immédiatement toute utilisation de l’outil Pegasus contre des civils ».

« Une enquête ne s’achève pas en une seule matinée, et lorsque les droits civiques sont en jeu, il faut de la transparence et un débat public approfondi », a ajouté Raz.

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