La Pologne accusée de ne pas en faire assez pour les survivants de la Shoah
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Interview/ « Un pays qui avance doit, avant de considérer le futur, se confronter à son passé ».

La Pologne accusée de ne pas en faire assez pour les survivants de la Shoah

Le pays qui accueillait trois millions de Juifs avant la guerre n'a aucun programme pour les survivants, ni pour la restitution des biens spoliés

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Le directeur des opérations de l'Organisation juive mondiale pour la restitution donne un discours au Forum international de coordination pour la restitution des biens de la période de la Shoah, à Jérusalem, le 8 juin 2016. (Crédits : Elram Mandel / Ministère des Affaires étrangères)
Le directeur des opérations de l'Organisation juive mondiale pour la restitution donne un discours au Forum international de coordination pour la restitution des biens de la période de la Shoah, à Jérusalem, le 8 juin 2016. (Crédits : Elram Mandel / Ministère des Affaires étrangères)

Les maisons minuscules des petites villes polonaises ne valent pas beaucoup d’argent. Mais pour de nombreux survivants de la Shoah, dont les familles ont un jour possédé ces maisons, elles représentent quelque chose qui n’a pas de prix : un lien à l’histoire de la famille, et une chance d’obtenir justice.

Cette chance diminue au fur et à mesure que la mémoire s’estompe, que les documents sont perdus, et que les gouvernements échouent à légiférer ou appliquer des lois sur la restitution.

“Nous vivrons bientôt dans un monde sans survivants de la Shoah”, prévient Gideon Taylor, directeur des opérations de l’Organisation juive mondiale pour la restitution (OJMR). « Dans un sens, alors que nous sommes confrontés à la mortalité des survivants sous nos yeux, les cas qui nous motivent sont ceux-là : nous rencontrons des gens qui peuvent marcher, regarder dans la rue et désigner une maison en disant, ‘J’ai vécu ici’ ».

Derrière chaque dossier, il y a une personne, a expliqué Taylor au Times of Israel à Jérusalem, avant l’historique première rencontre du Forum international de coordination pour la restitution des biens de la période de la Shoah, qui s’est déroulée au ministère des Affaires étrangères les 8 et 9 juin.

Ému par la situation désespérée des survivants de la Shoah – et des injustices qui leur sont toujours faites dans leur pays de naissance – Taylor s’est porté bénévole à l’OJMR, un regroupement d’associations qui représentent les Juifs du monde entier dans leur quête pour retrouver des propriétés juives saisies pendant la Shoah en Europe de l’Est.

Avec sa petite équipe de professionnels et le soutien de diplomates et avocats bénévoles, Taylor attire l’attention sur les violations des droits de l’Homme perpétrées par de nombreux pays dans leur récalcitrance à se saisir du problème de la restitution des biens, et fait du lobbying auprès des gouvernements pour faire passer des lois plus justes.

Gideon Taylor, directeur des opérations de l’Organisation juive mondiale pour la restitution, dans les bureaux de Jérusalem du Times of Israel le 7 juin 2016. (Crédits : Amanda Borschel-Dan / Times of Israel)
Gideon Taylor, directeur des opérations de l’Organisation juive mondiale pour la restitution, dans les bureaux de Jérusalem du Times of Israel le 7 juin 2016. (Crédits : Amanda Borschel-Dan / Times of Israel)

“Ce n’est pas une question d’argent. Ce que nous cherchons, c’est l’équité, la justice, le rendu de ce qui a été pris », explique Taylor, avec un accent irlandais légèrement étouffé par ses nombreuses années aux Etats-Unis. « C’est une reconnaissance. A la fin, tout est symbolique ; cela ne ramène pas une vie ou une famille – car elles ont été perdues ».

La question du “pourquoi maintenant” est, au-delà du vieillissement des survivants, aussi une conséquence de l’Histoire. Les pays d’Europe de l’Est, verrouillés derrière le rideau de fer de l’Union soviétique, étaient coupés des efforts de restitution à l’Ouest.

Après leur transition vers la démocratie, certains pays ont rapidement résolu ces problèmes de restitution, continue Taylor, citant la Bulgarie.

« Tôt après la chute du communisme, la Bulgarie s’est chargée des propriétés communes et privées – souvent en les restituant, et a créé un programme plus large de restitution », décrit-il.

Cependant, à l’opposé du spectre, on trouve la Pologne.

« Presque tous les autres pays d’Europe de l’Est ont une sorte de législation ou de fonds [pour les survivants]. En Pologne, il y a eu plusieurs tentatives, mais elles ne sont jamais arrivées jusqu’au gouvernement et ne sont jamais passées », explique Taylor.

Foyer de trois millions de Juifs avant la Seconde Guerre mondiale, la Pologne, qui, ironiquement, a ouvert le très acclamé POLIN – Musée de l’Histoire des Juifs polonais, ne s’est pas proprement confrontée à son rôle dans la confiscation des biens pendant l’occupation nazie et le régime communiste, critique-t-il.

« C’est à propos de l’histoire – comment les gens sont perçus, ce qu’il s’est dit. Ils [les Polonais] se considèrent comme des victimes. Et il s’est passé des horreurs en Pologne, où de nombreux non-Juifs ont péri, comme des Juifs. Mais c’est simplement une question de ‘cette propriété appartenait à cet individu’, au-delà des croyances religieuses de cet individu », poursuit-il. « Un pays qui avance doit, avant de considérer le futur, se confronter à son passé ».

La structure du toit de la synagogue de Gwoździec, avec des peintures du plafond et une bimah, est installée dans la galerie Ville Juive du POLIN – Musée de l’Histoire des Juifs polonais. (Crédits : Magda Starowieyska)
La structure du toit de la synagogue de Gwoździec, avec des peintures du plafond et une bimah, est installée dans la galerie Ville Juive du POLIN – Musée de l’Histoire des Juifs polonais. (Crédits : Magda Starowieyska)

C’est un passé qui affecte profondément le présent. Aujourd’hui, une partie significative des survivants de la Shoah vit en dessous du seuil de pauvreté. Beaucoup de communautés juives européennes soutiennent leurs aînés grâce à de l’argent issu de la restitution de propriétés juives communes. Les Juifs de Pologne n’ont pas cette option.

« Nous parlons aux officiels polonais et leur disons, ‘Cela fait partie de l’histoire juive – les moments glorieux et les moments douloureux’. Il est important que, pour la relation entre la Pologne et les Juifs, pour leur rôle en tant que société démocratique moderne, ils ne s’occupent pas que de certaines parties de l’histoire, mais de la totalité de l’expérience juive polonaise », plaide Taylor.

L’OJMR voit la restitution des biens de la Seconde Guerre mondiale comme un problème de droit humanitaire, et non comme un souci purement juif, et travaille étroitement avec des organisations non-juives parallèles.

« Ce problème a tendance à être considéré, à tort, comme un problème juif. Ce n’est pas une question juive, c’est une question polonaise », pose Taylor.

Une session du forum international de coordination pour la restitution des biens de la période de la Shoah, qui s’est déroulé au ministère des Affaires étrangères les 8 et 9 juin. (Crédits : Elram Mandel / Ministère des Affaires étrangères)
Une session du forum international de coordination pour la restitution des biens de la période de la Shoah, qui s’est déroulé au ministère des Affaires étrangères les 8 et 9 juin. (Crédits : Elram Mandel / Ministère des Affaires étrangères)

De ce fait, l’OJMR essaie de rallier les gouvernements à sa cause, et le forum de cette semaine est un nouvel effort international. Il est soutenu par le ministère israélien des Affaires étrangères et le ministère pour l’Egalité sociale, et inclut des envoyés spéciaux et des représentants pour les problèmes liés à la Shoah de différents pays.

En plus de Taylor, étaient présents des représentants de la Conférence pour la réclamation des biens juifs contre l’Allemagne et de l’Institut européen de l’héritage de la Shoah, ainsi que des diplomates de divers pays européens, des Etats-Unis et d’autres.

Après la session de clôture jeudi, le forum a publié un communiqué, déclarant que « nous sommes témoins aujourd’hui d’une montée sans précédent de l’antisémitisme, du négationnisme, du racisme et de la xénophobie en Europe, tandis que la communauté internationale ne fait pas assez pour faire face à l’héritage de la Shoah et du problème de la restitution ou de la compensation pour des biens, des droits et des propriétés confisqués pendant la période de la Shoah (1933-1945) et après. »

Le forum a fait l’éloge des « récents développements positifs sur la restitution des propriétés en Serbie, en Roumanie et en Lettonie, et encourage ces Etats et les autres à continuer leurs progrès ». Il pousse également, entre autres, « à promouvoir l’héritage de la Shoah, la restitution et la compensation pour les propriétés fixes, l’art, l’art judaïque, et d’autres biens culturels dérobés pendant la Shoah et après, dans l’agenda de l’Union Européenne et dans l’opinion publique ».

Et c’est là que se trouve le cœur du problème : sans sanctions pour imposer et sans forte pression politique, les organisations comme l’OJMR ne peuvent que « promouvoir » ou « faire l’éloge de » la bonne volonté des pays. Taylor reconnaît la difficulté, expliquant qu’il s’agit « d’un problème moral ».

Mais avec trois victoires importantes dans trois pays rien qu’en 2016, peut-être que la moralité est suffisante. « C’est un élan et une reconnaissance », conclut Taylor.

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