Rechercher
Analyse

La victoire d’Orban renforce sa capacité à défier l’UE – sur Israël aussi

Le leader nationaliste hongrois est accusé d'être un allié de Poutine et de saper la démocratie, mais les Hongrois gardent les yeux rivés sur leurs intérêts avant tout le reste

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban à Jérusalem, au mur Occidental, le 20 juillet 2018. (Crédit : AFP/ MENAHEM KAHANA)
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban à Jérusalem, au mur Occidental, le 20 juillet 2018. (Crédit : AFP/ MENAHEM KAHANA)

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban a remporté une éclatante victoire lors des élections, dimanche dernier, protégeant la super-majorité de son parti Fidesz face à une large coalition constituée de formations de l’opposition.

Orban est le poil à gratter des politiciens libéraux européens, un symbole de gouvernance aux tendances nationaliste et autoritaire qui se trouve aux antipodes des valeurs revendiquées par Bruxelles.

Et certaines accusations lancées contre Orban sont graves : il éroderait la démocratie hongroise ; il chercherait à minimiser la complicité de la Hongrie dans les crimes commis pendant la Shoah ; il ferait le commerce des tropes antisémites, il serait un allié du président russe Vladimir Poutine. Ces accusations continueront, bien entendu, à faire l’objet de débat en Europe et ailleurs.

Mais en ce qui concerne Israël et les membres du gouvernement soucieux de realpolitik, la victoire d’Orban est une victoire diplomatique : La Hongrie, sous Orban, s’est révélée être une amie solide de l’État juif au sein des institutions européennes.

Au mois de janvier, le Premier ministre Naftali Bennett avait remercié Orban pour « le soutien constant apporté par la Hongrie à Israël au sein des institutions internationales ». Jeudi, le président Isaac Herzog s’est fendu d’un courrier adressé au Premier ministre hongrois pour le féliciter de sa victoire, dans lequel il l’a qualifié « d’ami » et « d’allié ».

La victoire électorale indubitable d’Orban offre au leader hongrois un mandat sans ambiguïté de la part de ses électeurs, lui demandant de défendre son pays contre divers positionnements adoptés par l’UE – notamment sur la question israélienne.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban salue ses partisans lors d’un meeting électoral à Budapest, en Hongrie, le dimanche 3 avril 2022. (Crédit : AP Photo/Petr David Josek)

« Un nouveau mandat fort »

Budapest a été, ces dernières années, le soutien le plus fervent de Jérusalem au sein de l’Union européenne, bloquant plusieurs initiatives de condamnation des politiques adoptées par l’État juif. En 2020, la Hongrie a été l’un des seuls pays à n’avoir pas condamné ouvertement le plan israélien d’annexion unilatérale de certains pans de la Cisjordanie – un plan qui a depuis été abandonné.

En raison de la nature même de la procédure européenne en matière de politique étrangère, même les pays les plus petits ont le pouvoir de déjouer des initiatives européennes. Le bloc prend des décisions sur la base du consensus, ce qui signifie que les condamnations d’Israël doivent être approuvées par les 27 États-membres – et notamment par le Groupe Visegrad, pro-israélien par tradition, qui est formé par la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque.

L’ambassadeur hongrois en Israël, Levente Benkő, a fait allusion à la confiance en soi accrue de la Hongrie dans ses discussions avec Bruxelles au lendemain de ce scrutin.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, au centre, avec le Premier ministre tchèque Andrej Babis, à gauche, et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, à droite, à Jérusalem, le 11 mars 2021. (Crédit : Haim Zach / GPO)

« Avec un taux de participation parmi les plus forts à avoir été enregistrés lors d’un scrutin depuis la chute du communisme, les Hongrois ont transmis un message très clair et sans équivoque et ils ont accordé au gouvernement actuel un mandat fort », a déclaré Benkő jeudi au Times of Israel.

« Il s’agit là d’une légitimité démocratique qui ne pourra être ignorée par nos partenaires dans les débats en cours entre la commission européenne et la Hongrie. En particulier parce que de nombreux aspects de ces débats impliquent des questions qui se trouvent encore sous la compétence exclusive des États-membres – et que nous souhaitons que cela ne change pas ».

« Les élections n’ont d’aucune manière changé le soutien ferme apporté par la Hongrie à Israël au sein des organisations internationales ou à la reconnaissance par notre pays du droit inaliénable d’Israël à se défendre », a continué Benkő.

De plus, Orban est moins isolé en Europe que peuvent le penser de nombreux observateurs.

Le problème de l’Ukraine

La Hongrie a été blâmée sur le continent pour son opposition à un embargo écrasant sur le gaz naturel et sur le pétrole russes. Lourdement dépendante des sources énergétiques russes pour chauffer ses foyers et pour alimenter ses usines, la Hongrie s’oppose ouvertement à la fermeture des pipelines russes, sans aucune alternative réaliste en place. De plus, Budapest transporte actuellement du gaz naturel vers l’Ukraine et si un embargo contre les importations russes devait être décidé, le pays couperait probablement ses approvisionnements vers l’Ukraine avant de laisser ses propres citoyens dans le froid.

Le pétrolier Sun Arrows charge sa cargaison de gaz naturel liquéfié du projet Sakhalin-2 dans le port de Prigorodnoye, en Russie, le 29 octobre 2021. (Crédit : AP Photo, File)

Mais un grand nombre d’autres pays de l’Union européenne, alors qu’ils tentent de promouvoir la transition vers les énergies renouvelables au détriment des énergies fossiles, ne sont pas non plus dans une position leur permettant de se passer des énergies russes.

L’Allemagne, qui ferme ses centrales nucléaires, a aussi besoin de la Russie pour alimenter son économie massive et le pays s’oppose publiquement à un embargo à grande échelle. L’Autriche, la Bulgarie et d’autres pays d’Europe centrale ont fait savoir qu’ils étaient, eux aussi, en désaccord avec un possible embargo.

En même temps, Orban a montré qu’il souhaitait soutenir toutes les sanctions européennes qui ont été jusqu’à présent mises en place contre la Russie, évoquant la nécessité de l’union en Europe.

Le président russe Vladimir Poutine, à droite, serre la main au Premier ministre hongrois Viktor Orban pendant une conférence de presse conjointe après leurs discussions au Kremlin à Moscou, le 18 septembre 2018. (Crédit : AP Photo/Alexander Zemlianichenko, Pool)

Et même si Orban ne donnera pas d’armes létales à l’Ukraine, ou qu’il ne permettra pas à ces dernières de transiter par la Hongrie pour entrer directement en Ukraine, il a autorisé des armes létales à passer par le pays pour aller en Pologne, d’où elles pénètreront sur le territoire ukrainien. La Hongrie a également accepté un plus grand nombre de réfugiés ukrainiens par tête que n’importe quel autre pays européen.

De manière plus significative encore, Orban a permis à des milliers de soldats de l’OTAN d’entrer en Hongrie alors que l’alliance tente de renforcer son pouvoir de dissuasion contre Moscou.

Ce qui n’a pas pour autant empêché le leader hongrois d’entrer publiquement dans une joute verbale violente avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Avant les élections, le leader ukrainien avait qualifié Budapest de « branche de la Russie en Europe », ajoutant que Bruxelles devait « cesser d’écouter les excuses » de la Hongrie.

Pendant son discours de victoire, Orban s’en est pris à Zelensky en le classant parmi les adversaires qu’il estime avoir battus au cours des élections, faisant référence à « la gauche en Hongrie, la gauche à l’international, tout autour de nous ; les bureaucrates de Bruxelles ; l’empire Soros et tout son argent ; les médias mainstream à l’international et, finalement, même le président ukrainien ».

Une famille de réfugiés ukrainiens et d’autres réfugiés arrivent au poste-frontière de Tiszabecs, entre la Hongrie et l’Ukraine, le 27 février 2022. (Crédit : Attila Kisbenedek/AFP)

Inquiétudes face à l’extrême-droite

Malgré ses attaques constantes à l’encontre du milliardaire libéral juif George Soros – une rhétorique qui a été condamnée par les groupes juifs hongrois, qui la considèrent comme antisémite – Orban s’est largement exprimé sur sa répugnance à l’égard de l’antisémitisme. Pendant une conférence de presse organisée mercredi, il a souligné que la politique de tolérance zéro appliquée dans la lutte contre la haine anti-juive resterait en place.

Il a aussi vaincu une alliance d’opposition qui avait accueilli en son sein le parti d’extrême-droite Jobbik.

Bloc politique similaire à celui qui avait permis d’écarter du pouvoir, l’année dernière, Benjamin Netanyahu, l’alliance Unis pour la Hongrie s’était formée avec pour seul objectif de déchoir Orban. Elle comprenait, à gauche, le parti des Verts et le parti Socialiste hongrois et, sur son flanc droit, Jobbik – une formation considérée par ses critiques comme néo-nazie.

Les partisans du parti Jobbik lors de la commémoration du soulèvement contre la gouvernance des Habsburg rule à Budapest, en Hongrie, le 15 mars 2015. (Crédit :AP Photo/MTI, Tamas Kovacs)

Un plan qui a échoué de manière spectaculaire. De nombreux électeurs d’extrême-droite ont refusé de voter pour des communistes et les partisans de la gauche ont refusé d’apporter leur soutien à des fascistes.

V4, ou V3+1?

Malgré la victoire clairement établie d’Orban, il y a toutefois des signes inquiétants pour Israël. La guerre en Ukraine a mis en lumière des lignes de fracture dans le Groupe Visegrad entre la Hongrie et la Slovaquie d’un côté et la République tchèque et la Pologne de l’autre, ces dernières étant farouchement anti-Russie.

« Suite à la guerre ukrainienne, il semble que la Pologne soit en train de faire virage à 180 degrés et qu’elle retourne dans le giron de l’EU », explique Maya Sion-Tzidkiyahu, directrice du programme des relations Israël-Europe au sein de Mitvim. « Ce qui isole la Hongrie – avec l’Europe qui a commencé à utiliser l’Article 7 à son encontre. »

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse au Congrès américain par visio pour demander son soutien alors que son pays est assiégé par les forces russes, au Capitole américain, le 16 mars 2022, à Washington, DC. (Crédit : AP/J. Scott Applewhite, Billard)

En 2018, le Parlement européen avait initié la procédure dite de l’Article 7 contre Budapest pour avoir, avait affirmé le bloc, sapé les valeurs démocratiques et de l’État de droit de l’Union – une procédure qui, à terme, pourrait ôter à la Hongrie son droit de vote. Des mesures similaires ont été prise contre la Pologne et, dans les deux cas, la procédure n’a pas atteint un stade avancé.

« Sans le soutien apporté par la Pologne de manière à ce que la procédure n’avance pas davantage, Orban va se retrouver en confrontation encore plus directe avec l’UE », continue Sion-Tzidkiyahu. « Il y a déjà un conflit budgétaire avec l’Union européenne ».

Quarante-huit heures après la victoire d’Orban dans les urnes, la Commission européenne a déclaré qu’elle couperait ses financements en direction de la Hongrie en raison de ses violations des normes définissant l’État de droit.

Le président russe Vladimir Poutine, à droite, et le Premier ministre israélien Naftali Bennett pendant leur rencontre à Sotchi, en Russie, le 22 octobre 2021. (Crédit : Evgeny Biyatov, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Et pourtant, malgré les tensions apparues dans le bloc pro-Israël, la Hongrie ne devrait pas disparaître ou renoncer à son soutien apporté à Jérusalem. Les quatre pays, comme d’autres qui appartenaient au bloc soviétique dans le passé, représentent des populations qui sont bien plus conservatrices, nationalistes et souvent religieuses que les États situés en Europe de l’Ouest.

Les politiques mises en place en Hongrie peuvent bien entraîner la colère de l’Ukraine et de nombreux pays européens mais Orban a montré que les Hongrois voulaient que leurs dirigeants placent leurs intérêts avant tout le reste, en particulier s’agissant de la Russie. Si un grand nombre de citoyens hongrois nourrissent de la sympathie à l’égard des Ukrainiens, ils savent que ce combat n’est pas le leur et ils ne voient aucune raison de provoquer la Russie en prenant des mesures qui, de toute manière, n’arrêteront pas la guerre.

Ce qui, en fin de compte, n’est pas très différent de ce qu’attendent les Israéliens de Bennett concernant la Russie et l’Ukraine.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...