Latifa Ibn Ziaten : « Je dois rester debout pour la mémoire de mon fils »
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Interview'Vous connaissez Mohammed Merah ?' - 'Il a tué mon fils froidement'

Latifa Ibn Ziaten : « Je dois rester debout pour la mémoire de mon fils »

Franco-marocaine de 57 ans, elle parcourt la France depuis 5 ans, parle aux jeunes dans les cités, les écoles, les prisons, pour les convaincre de ne pas tomber dans "une secte terroriste" - Un docu consacre son travail

Latifa Ibn Ziaten a créé l’association « Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix » (Crédit : Facebook)
Latifa Ibn Ziaten a créé l’association « Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix » (Crédit : Facebook)

L’assassinat de son fils Imad par Mohamed Merah a fait d’elle une messagère de la paix.

Pour « rester debout », Latifa Ibn Ziaten, Franco-marocaine de 57 ans, parcourt la France depuis cinq ans, parle aux jeunes dans les cités, les écoles, les prisons, pour les convaincre de ne pas tomber dans « une secte terroriste ».

Sa défense de la jeunesse des quartiers et son combat contre la haine sont au centre de « Latifa, le coeur au combat », un documentaire d’Olivier Peyon et Cyril Brody produit par Haut et Court, qui sort en salles en France le 4 octobre.

Elle a pris l’habitude d’un dialogue frontal et sans fard avec les personnes qu’elle rencontre, parfois qu’elle affronte.

« Vous connaissez Mohammed Merah ? » demande-t-elle face aux classes de collèges et de lycées à qui elle s’adresse. « Il a tué mon fils froidement ». Ainsi, commence le dialogue avec de jeunes élèves français chez qui elle s’efforce parfois de déconstruire certains préjugés.

Suite à cette tragédie, elle fonde l’Association Imad pour la jeunesse et la Paix. « Je voudrais sauver ceux qui sont à l’origine de ma souffrance, » écrit Latifa en préambule du site de son association. Depuis, elle rencontre des jeunes de tout horizon et s’emploie à combattre les préjugés raciaux.

En 2015, Latifa Ibn Ziaten lance un projet éducatif autour du vivre-ensemble entre les jeunesses française, israélienne et palestinienne : 15 jeunes collégiens français sont invités à découvrir Israël et les Territoires palestiniens.

Latifa Ibn Ziaten réitère son projet en février 2017 mais souhaite cette fois proposer à six jeunes issus des trois cultures de participer ensemble à un voyage éducatif à Paris qui leur permettra, à leur retour, d’être les ambassadeurs de cette expérience humaine et culturelle auprès de leur entourage et de leurs établissements scolaires.

Arrivée à Paris de la délégation des jeunes Israéliens et Palestiniens participant au voyage pour le vivre ensemble, le 20 février 2017. (Crédit Facebook/page officielle de Latifa Ibn Ziaten)
Arrivée à Paris de la délégation des jeunes Israéliens et Palestiniens participant au voyage pour le vivre ensemble, le 20 février 2017. (Crédit Facebook/page officielle de Latifa Ibn Ziaten)

Un mois après la mort de votre fils, vous créez une association [Imad, Association pour la Jeunesse et pour la Paix] pour venir en aide aux jeunes, promouvoir le dialogue interreligieux, la laïcité. Quel a été le moteur de votre combat ?

J’avais un fils joyeux, brillant. Il était militaire, on était fier de lui. J’ai appris à mes enfants que lorsqu’on prend une claque, il faut se relever, avancer. Mon fils a refusé de se mettre à genoux devant Merah, il est mort debout.

Quand je suis allé au gymnase où il a été tué pour voir s’il m’avait laissé quelque chose, je n’ai rien trouvé, si ce n’est du sang que j’ai frotté avec du sable, avec mes propres mains et j’ai crié de toute ma force. Et je me suis dit, voilà le message que je cherchais : il m’a laissé une mort debout. Il a laissé ce message au monde entier, c’est ça mon moteur.

Je dois rester debout pour la mémoire de mon fils, pour ne pas avoir un autre Merah, une autre mère qui souffre, pour tendre la main à cette jeunesse dans la souffrance, l’oubli, le manque d’amour et pour qu’elle ne tombe pas dans ces sectes terroristes.

Quel bilan tirez-vous de votre action ?

Quand vous travaillez avec des jeunes prêts à partir en Syrie et que vous arrivez à les dissuader, vous vous dites : j’ai réussi. Quand je passe dans les prisons et que des prisonniers créent un mouvement pour la paix entre eux, je me dis : je dois continuer.

Le vide créé par la mort de mon fils ne se remplira jamais, mais à chaque vie que je peux sauver, Imad grandit à travers mon association.

Je ne suis pas une professionnelle, je parle avec mon coeur. On a tous quelque chose dans notre coeur, même si on est violent, dans la souffrance. Cela m’arrive dans les prisons de rencontrer des terroristes qui ne parlent pas et je les fais parler. Ma force, c’est d’être sincère.

Après la mort de votre fils, vous dites avoir souffert d’être traitée comme une coupable par la police.

C’est quelque chose que je ne peux pas oublier.

Ils nous ont humiliés : Est-ce que mon fils ramenait de l’argent, est-ce qu’il faisait du trafic d’armes ? C’était des questions très lourdes. Et je ne savais même pas si c’était bien mon enfant qui était à la morgue.

J’ai dit au policier : je ne répondrai plus à vos questions, je veux voir mon fils. Il m’a dit : c’est bien le vôtre, la morgue est fermée, il faut attendre demain. Imad a servi la République, a été un militaire exemplaire mais aux yeux de ce policier, c’était juste un Arabe, un petit immigré.

« Imad a servi la République, a été un militaire exemplaire mais aux yeux de ce policier, c’était juste un Arabe, un petit immigré »

Latifa Ibn Ziaten

Vous dites avoir pardonné à Mohamed Merah. Avez-vous compris ce qui l’a conduit à commettre ces assassinats ?

J’ai compris. Il fallait que j’enquête sur lui pour savoir qui il était, c’était important pour moi.

Voir son parcours, parce que c’était un jeune livré à lui-même, plein de haine.

J’ai pardonné ce qu’il était. S’il avait eu une famille, un cadre, peut-être qu’il serait encore là et nos enfants aussi. Mais pour ce qu’il a fait, c’est Dieu qui le jugera, pas moi.

Qu’attendez-vous du procès de son frère Abdelkader ?

J’attends qu’il parle. Je voudrais qu’il me regarde en face. C’est très important de regarder une mère en souffrance. S’il est humain, est-ce qu’il va réfléchir à sa complicité avec son frère.

Je voudrais que la lumière soit faite lors du procès pour que nos enfants reposent en paix.

Latifa Ibn Ziaten, au centre, présidente de l'association IMAD et mère d'Imad Ibn Ziaten, soldat français assassiné par Mohamed Merah en 2012, pendant la cérémonie d'hommage à son fils, au Maroc, à M'diq, le 11 mars 2017. (Crédit : Fadel Senna/AFP)
Latifa Ibn Ziaten, au centre, présidente de l’association IMAD et mère d’Imad Ibn Ziaten, soldat français assassiné par Mohamed Merah en 2012, pendant la cérémonie d’hommage à son fils, au Maroc, à M’diq, le 11 mars 2017. (Crédit : Fadel Senna/AFP)
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