Le jour où Netanyahu a donné de la crédibilité aux Démocrates anti-israéliens
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Analyse

Le jour où Netanyahu a donné de la crédibilité aux Démocrates anti-israéliens

L'interdiction d'entrée signifiée à Omar et Tlaib renforce l'argument préalablement marginal qu'Israël ne doit pas être traité comme l'un des plus grands alliés de l'Amérique

Eric Cortellessa

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Les représentantes Rashida Tlaib et Ilhan Omar au Capitole, le 13 mars 2019. (Crédit : Tom Williams/CQ Roll Call/Getty Images, via JTA)
Les représentantes Rashida Tlaib et Ilhan Omar au Capitole, le 13 mars 2019. (Crédit : Tom Williams/CQ Roll Call/Getty Images, via JTA)

WASHINGTON — Autant que ce soit dit : la décision prise jeudi par le Premier ministre Benjamin Netanyahu d’interdire à deux femmes membres du Congrès américain de pénétrer sur le territoire israélien a créé une opposition unanime au sein du parti Démocrate.

Les représentantes nouvellement élues Ilhan Omar et Rashida Tlaib — qui soutiennent toutes les deux le mouvement du BDS (Boycott, Divestment, and Sanctions) anti-Israël – ont été des personnalités clivantes dans le groupe depuis leur arrivée au Capitole, au mois de novembre 2018.

Les leaders Démocrates, comme la présidente de la chambre, Nancy Pelosi, et le chef de la majorité à la chambre, Steny Hoyer, ont répété à maintes reprises que les positionnements adoptés par les deux législatrices sur le Moyen-Orient étaient marginaux et qu’ils ne représentaient pas le parti.

Et cela semble être encore le cas : Une résolution a été adoptée à la chambre condamnant le mouvement BDS avec une majorité écrasante il y a à peine quelques semaines. Dix-sept membres seulement du Congrès – dont Tlaib et Omar – ont voté contre.

Mais après que Netanyahu a apparemment cédé à la demande émise par le président américain Donald Trump d’interdire la venue sur le sol israélien d’Omar et de Tlaib – selon une loi adoptée en 2017 qui permet à l’Etat juif d’interdire l’entrée de tout étranger faisant la promotion, en toute connaissance de cause, du boycott d’Israël – le Premier ministre est parvenu à transformer deux personnalités qui étaient à l’origine de discordes au sein du parti Démocrate en victimes de l’oppression israélienne.

En conséquence, affirment les activistes pro-israéliens à Washington, justifier les postures de soutien traditionnelles à l’Etat juif sera dorénavant plus difficile à faire. En d’autres mots, Netanyahu vient d’offrir aux activistes anti-israéliens des Etats-Unis l’une des plus importantes dynamisations qu’il leur était possible d’imaginer.

Le directeur général de J Street, Jeremy Ben-Ami, pendant la conférence de l’association, à Washington, le 21 mars 2015. (Crédit : JTA/J Street)

« Le débat politique concernant Israël dans ce pays va devenir plus robuste et encore plus large », estime Jeremy Ben-Ami, qui dirige le groupe influent de gauche J-Street. « Ceux qui ont de graves critiques à émettre sur les actions du gouvernement israélien vont avoir la liberté de dire ce qu’ils veulent. Il y aura moins de craintes à faire part de ces critiques ».

« Les circonstances inattendues de la décision de Netanyahu », a-t-il continué, « font qu’il permet dorénavant aux critiques de lancer leurs idées dans l’espace politique, ce qu’ils ne pouvaient pas faire jusqu’à présent ».

En effet, vendredi, l’un des principaux candidats démocrates à la présidentielle 2020 a intensifié une idée qui est depuis longtemps débattue dans les cercles progressistes, tout en étant restée un sujet tabou pour les responsables politiques élus.

Le sénateur américain Bernie Sanders répond à une question lors d’une réunion de mairie à Jackson, Mississippi, le 4 avril 2018. (AP Photo/Rogelio V. Solis)

« Si Israël ne veut pas que des membres du Congrès des Etats-Unis viennent visiter leur pays pour voir de leurs propres yeux ce qu’il s’y passe », a commenté le sénateur du Vermont Bernie Sanders, « alors peut-être que le pays peut respectueusement refuser les milliards de dollars que nous lui donnons ».

La représentante Ilhan Omar durant un meeting de la commuauté Sabathani à Minneapolis, Minnesota, le 18 juillet 2019. (Crédit : Kerem Yucel / AFP)

Omar, pour sa part, a écrit vendredi sur Twitter que « comme un grand nombre de mes collègues l’ont déclaré au cours des dernières vingt-quatre heures, nous donnons à Israël plus de trois milliards de dollars en aides, chaque année. Ce qui suppose que le pays est un allié important dans la région et qu’il est la ‘seule démocratie’ du Moyen-Orient ».

« Refuser les visites de membres du Congrès qui ont été élues en bonne et due forme, c’est n’être ni un allié, ni une démocratie. Nous devrions peser, par ces aides, à faire cesser les implantations et à faire garantir leurs droits aux Palestiniens », a-t-elle ajouté dans sa publication.

Et après ?

Tandis que la décision de Netanyahu d’interdire à deux membres du Congrès en exercice de venir en Israël est profondément controversée, c’est également le cas des circonstances dans lesquelles cette même décision a été prise.

Au mois de juillet, le gouvernement israélien avait promis de permettre à Omar et à Tlaib de venir visiter l’Etat juif et la Cisjordanie.

« Par respect pour le Congrès américain et pour la formidable alliance unissant Israël et l’Amérique, nous n’interdirons l’entrée d’aucun membre du Congrès en Israël », avait déclaré l’ambassadeur israélien aux Etats-Unis Ron Dermer à ce moment-là.

Puis Trump avait écrit sur Twitter : « Cela serait un signe de grande faiblesse qu’Israël autorise la représentante Omar et la représentante Tlaib à venir. Elles haïssent Israël & les Juifs & et il n’y a rien qui puisse être dit ou fait pour leur faire changer d’avis ».

Peu après, Jérusalem avait annoncé ne pas donner son feu vert à la venue des deux députés.

Et pour les Juifs démocrates qui, pour certains, sont les défenseurs les plus acharnés d’Israël dans l’espace progressiste, le partenariat établi entre Netanyahu et Trump visant à prendre pour cible les opposants politiques du président rendra leur mission d’autant plus difficile.

La décision suggère également, si ce n’est la volonté du Premier ministre d’aider Trump à transformer Israël en cause républicaine, l’existence d’une profonde réticence à risquer d’irriter Trump, même au prix énorme des dommages faits au soutien bipartisan pour Israël aux Etats-Unis – un intérêt vital pour l’Etat juif.

« Il est indubitable que ce qu’il s’est passé entre dans le cadre de l’initiative prise par Trump de continuer à utiliser Israël comme facteur de division et de continuer à politiser Israël, parce que tout cela fait partie d’un calcul pour son intérêt propre », estime Halie Soifer, directrice du JDCA (Jewish Democratic Council of America).

Trump, ajoute Soifer, veut utiliser Omar et Tlaib pour peindre le parti Démocrate tout entier comme étant anti-israélien – puis utiliser cette thématique lors de la campagne de l’élection présidentielle de 2020, la majorité de l’électorat américain conservant sa sympathie pour la cause israélienne.

Halie Soifer, à la tête du Jewish Democratic Council of America. (Autorisation : JDCA)

« Il veut se présenter en 2020 contre un parti démocrate fictif, l’un qui, clame-t-il, ne soutient pas Israël », explique-t-elle au Times of Israel. « Il utilise donc ces deux membres du Congrès comme illustrations de ce parti démocrate fictif alors, qu’en fait, elles n’en représentent pas la majorité ».

Le désir de Trump de parvenir à ses fins a été si fort, continue Sofer, qu’il est allé jusqu’à « narguer Netanyahu, en disant qu’autoriser l’entrée des députées en Israël le ferait paraître faible ».

Et aujourd’hui, l’état des relations entre les Etats-Unis et Israël sont dans un état de précarité jamais connu depuis des décennies.

Ne pas abandonner

Mais les sionistes américains libéraux ne sont pas fatalistes. Amanda Berman, qui dirige le mouvement Zioness, affirme que la majorité des Américains progressistes n’abandonneront pas totalement Israël, même avec Benjamin Netanyahu comme Premier ministre, de la même manière qu’ils n’abandonneront pas l’Amérique, malgré la présence de Trump.

Le président américain Donald Trump présente un décret signé reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, sous le regard du Premier ministre Benjamin Netanyahu dans la salle de réception diplomatique de la Maison Blanche à Washington, le 25 mars 2019. (Saul Loeb/AFP)

« Nous soutenons l’Amérique qui a emprunté une direction autoritaire qui est décidément non-démocratique aujourd’hui », dit-elle. « Le problème avec Israël est que la critique devient souvent un référendum sur le droit à l’existence du pays. Et ce n’est jamais la direction prise dans une conversation lorsqu’on critique les politiques d’un autre pays, quel qu’il soit ».

« Mais l’un des quelques bons côtés de ce qu’il s’est passé cette semaine, c’est que la communauté entière – à quelques exceptions notables – a livré le même message : Nous ne soutenons pas cette politique d’interdiction à l’égard de législatrices critiques qui voulaient visiter Israël, mais nous soutenons encore l’Etat d’Israël », ajoute-t-elle.

Ceci étant dit, il y aura dorénavant plus d’oxygène pour avancer des idées politiques qui permettront de repenser la nature des liens entre les Etats-Unis et Israël, notamment en exerçant davantage de pressions en faveur d’un changement de comportement de l’Etat juif si ce dernier veut continuer à jouir du même niveau d’amitié avec Washington.

« C’est l’une des raisons, en partie, de la création de J-Street – permettre à cette discussion de continuer », explique Ben-Ami. « De manière surprenante, ce sont les actions de la droite qui, en fait, auront créé l’espace nécessaire pour le faire ».

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