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Le père de Mahsa Amini, tuée en Iran, n’a pu voir que certaines parties du corps

En outre, l'homme a contredit l'affirmation du ministère iranien de l'intérieur selon laquelle sa défunte fille souffrait d'une pathologie particulière

Des manifestants dans la ville iranienne de Saqez après les obsèques de Mahsa Amini (à droite), décédée suite à son arrestation par la police des mœurs, le 17 septembre 2022. (Capture d'écran : : Twitter; autorisation)
Des manifestants dans la ville iranienne de Saqez après les obsèques de Mahsa Amini (à droite), décédée suite à son arrestation par la police des mœurs, le 17 septembre 2022. (Capture d'écran : : Twitter; autorisation)

Le père de Mahsa Amini, la jeune femme décédée en garde à vue après son arrestation par la police des mœurs pour un supposé manquement au strict code vestimentaire iranien, a déclaré, jeudi, que les autorités l’avaient empêché de voir certaines parties du corps de sa fille avant son inhumation.

Dans une interview accordée à BBC Persian hier, Amjad Amini a déclaré n’avoir pu voir que son visage, mais pas l’arrière de sa tête ni ses jambes.

Il a rappelé que sa fille ne souffrait d’aucune pathologie, contrairement aux affirmations du ministre de l’Intérieur.

Sa mort a déclenché des manifestations de grande ampleur dans tout le pays.

Les femmes mettent le feu à leur voile et les manifestants aux images de responsables religieux. Les manifestations qui s’étendent en Iran brisent un tabou et placent le pouvoir islamique en place à Téhéran devant un défi sans précédent.

La mort de Mahsa Amini, âgée de 22 ans et originaire de la région du Kurdistan (nord-ouest du pays), après son arrestation par la police des mœurs, a déclenché une nouvelle poussée de fièvre contestataire dans un pays où la dissidence est immédiatement et sévèrement réprimée.

L’Iran avait déjà connu le « mouvement vert » en 2009 après des élections contestées, puis plus récemment les manifestations de novembre 2019 consécutives à la hausse du prix de l’essence et à l’inflation généralisée.

Des manifestants iraniens protestent autour de pneus en feu lors d’une manifestation contre la hausse des prix de l’essence à Ispahan, le 16 novembre 2019. (Photo par – / AFP)

Mais les analystes estiment que la contestation actuelle pose un défi plus complexe encore au régime islamique de l’ayatollah Ali Khamenei, 83 ans.

« Ce sont les plus grosses manifestations depuis novembre 2019. Alors que les précédents mouvements nationaux étaient emmenés par les classes populaires et déclenchés par la dégradation des conditions socio-économiques, le déclenchement cette fois est socio-culturel et politique », estime Ali Fathollah-Nejad, expert de l’Iran à l’université de Beyrouth.

« Le régime ne s’attendait pas à ce que la détention fatale d’une ressortissante de province provoque une révolte nationale. »

Plus surprenant encore, la révolte vient des femmes. « Elles en sont les victimes, il est normal qu’elles protestent. Ce qui est beaucoup plus important, c’est que les hommes les soutiennent », explique à l’AFP Alexandre Grinberg, analyste de l’Institut pour la sécurité et la stratégie de Jérusalem (JISS), qui note une « sécularisation » croissante de la société.

« Cela inquiète aussi les religieux à tendance réformatrice. Ils comprennent que le résultat sera que les gens finiront par haïr l’islam et la religion. »

Mahsa Amini était à Téhéran en famille, la semaine passée, lorsqu’elle a été arrêtée par la police des mœurs pour violation des codes vestimentaires en vigueur depuis la révolution islamique de 1979.

Mahsa Amini, 22 ans, décédée après avoir été arrêtée par la police des mœurs iranienne. (Réseaux sociaux)

Elle est tombée dans le coma peu après son arrestation et a succombé à ses blessures vendredi. Les militants affirment qu’elle a été maltraitée en détention et possiblement blessée à la tête. Non confirmé par les autorités, ce scénario a déclenché un profond émoi et entraîné de violentes protestations.

Pour Ali Fathollah-Nejad, le mouvement actuel marque une double rupture par rapport d’une part au mouvement de 2009, marqué par des revendications politiques de la classe moyenne, et d’autre part à celui de 2019, provoqué par la colère des couches populaires. « Les conditions actuelles en Iran suggèrent une tendance d’unification des deux groupes », estime-t-il.

Les manifestations interviennent aussi à un moment hautement sensible pour le régime, fragilisé par les sanctions économiques internationales liées à son programme nucléaire. Les négociations pour revenir à l’accord de Vienne de 2015, dit « JCPOA », condition sine qua non pour la levée des sanctions, sont bloquées depuis des mois.

Parmi les slogans des manifestants ont été entendus des « mort au dictateur » et moult déclarations anti-régime, tandis qu’émergeait le cri de ralliement fédérateur « zan, zendegi, azadi » : « Femme, vie, liberté ».

Une manifestante tient un portrait de Mahsa Amini lors d’une manifestation de soutien à Amini, une jeune femme iranienne décédée après avoir été arrêtée à Téhéran par la police des mœurs de la République islamique, sur l’avenue Istiklal à Istanbul le 20 septembre 2022. (Crédit : Ozan KOSE /AFP)

Des images sans précédent ont même montré des manifestants mettant le feu à l’image du commandant des gardiens de la Révolution Qassem Soleimani, personnalité surpuissante du régime devenue une figure quasi-mythique depuis son assassinat en Irak par les Américains en janvier 2020.

Les militants ont aussi frontalement résisté aux forces de sécurité, les femmes refusant le port du voile tandis que les voitures de police partaient en fumée.

Au moins 31 personnes auraient déjà été tuées, selon un bilan publié jeudi par l’ONG Iran Human Rights basée à Oslo, faisant craindre une répression féroce semblable à celle de 2019, qui avait fait 321 morts en 2019 en l’espace d’une semaine, selon Amnesty International.

« Je pense qu’il va y avoir un raidissement du régime, que cela va en plus les pousser à ne montrer aucune flexibilité sur le JCPOA », estime un diplomate européen. « Ces manifestations sont de nature à mettre en jeu la survie du régime. En novembre 2019, ils n’ont pas hésité à tirer, je ne vois pas pourquoi ils hésiteraient cette année. »

Comme à l’accoutumée, les autorités ont limité l’accès à internet pour éviter la diffusion des images et appels aux manifestations. NetBlocks, un site basé à Londres qui surveille les blocages d’internet à travers le monde, affirme que l’accès à Instagram, unique réseau social majeur accessible en Iran, a été restreint – de même que Whatsapp.

La réaction du pouvoir « fait écho à ses réponses aux innombrables autres cas de décès en garde à vue, meurtres de manifestants et autres violations et crimes flagrants », dénonce Saloua Ghazouani, directrice pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’Article 18, un groupe de défense de la liberté d’expression.

« Cela reflète l’aggravation de l’impunité dans le pays et le recours à des niveaux toujours supérieurs de violence pour réprimer critiques et manifestations. »

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