Le premier centre de recherche juif éthiopien vise à préserver les traditions
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Le premier centre de recherche juif éthiopien vise à préserver les traditions

Dirigé par le populaire rabbin Sharon Shalom, le nouvel institut cherche à aller au-delà de la simple "preuve" des liens de la communauté avec le judaïsme ancien

Le rabbin Sharon Shalom, (au centre), et les chefs religieux éthiopiens fixent la mezuzah sur la porte du nouveau Centre international pour l'étude du judaïsme éthiopien au Collège académique Ono à Kiryat Ono, le 6 janvier 2019. (Avec l'aimable autorisation de Ono Academic College)
Le rabbin Sharon Shalom, (au centre), et les chefs religieux éthiopiens fixent la mezuzah sur la porte du nouveau Centre international pour l'étude du judaïsme éthiopien au Collège académique Ono à Kiryat Ono, le 6 janvier 2019. (Avec l'aimable autorisation de Ono Academic College)

Les chefs religieux israéliens éthiopiens espèrent que le nouveau centre universitaire « créera une nouvelle langue » pour parler de la richesse de la culture et des traditions éthiopiennes, après des décennies de discrimination niant la contribution du judaïsme éthiopien.

Le rabbin Sharon Shalom, leader de la communauté israélo-éthiopienne et auteur à succès, a inauguré le Centre international pour l’étude du judaïsme éthiopien au Ono Academic College à Kiryat Ono dimanche soir, disant aux centaines de personnes que sa création était « le rêve de toute une communauté ».

Le centre proposera notamment un Beit Midrash [maison d’études] en coopération avec les kessim, les chefs religieux de la communauté, une revue universitaire sur le judaïsme éthiopien, des conférences et des voyages d’étude en Ethiopie.

« Nous allons changer la méthodologie de la recherche sur le judaïsme éthiopien », a déclaré Shalom. Il ne s’agira pas de ‘prouver’ que les Juifs éthiopiens sont juifs, mais d’examiner la culture et les traditions juives éthiopiennes », a-t-il expliqué.

Pendant trop d’années, a dit M. Shalom, la recherche universitaire sur le judaïsme éthiopien s’est concentrée sur une seule question : les Juifs éthiopiens sont-ils ou non de « vrais Juifs » ? Des chercheurs juifs ont essayé de comprendre comment un groupe de Juifs est arrivé en Éthiopie, en se concentrant sur les moyens de « prouver » le lien de la communauté avec Israël et le judaïsme ancien. Des chercheurs éthiopiens ont essayé de comprendre comment un groupe d’Éthiopiens de souche est devenu juif.

Le moment est venu d’aller au-delà de la question de savoir « comment le judaïsme éthiopien a commencé ? » et de mesurer le développement organique d’une branche unique du judaïsme qui est imbriquée dans le tissu de la culture éthiopienne, a dit Shalom. « Nous devons passer de l’explication à la compréhension, a-t-il précisé.

Le Président Reuven Rivlin salue les notables éthiopiens lors de la célébration du Sigd à Jérusalem le 7 novembre 2018. (Kobi Gideon/GPO)

Des personnalités politiques, dont la ministre de l’Égalité sociale Gila Gamliel (Likud) et la députée Pnina Tamanu-Shata (Yesh Atid), des chefs religieux, des universitaires et des militants ont salué l’ouverture du centre lors d’un événement festif au Ono Academic College.

L’ambassadeur d’Éthiopie en Israël, Tsegay Berha, l’a qualifiée d’initiative « sacrée » et a promis que le gouvernement éthiopien soutiendrait la coopération.

M. Shalom a souligné qu’il existe des coutumes éthiopiennes uniques qui méritent le même traitement universitaire et de recherche que le judaïsme européen. Le judaïsme éthiopien est considéré comme le « judaïsme pré-talmudique », ce qui signifie que la communauté juive d’Éthiopie s’est séparée des autres branches du judaïsme avant l’introduction des interprétations rabbiniques et des lois dans la Mishna et le Talmud qui ont évolué au cours des 2 000 ans écoulés. Par conséquent, le judaïsme éthiopien offre l’occasion d’étudier l’une des interprétations de la tradition les plus proches du judaïsme ancien qui existent aujourd’hui, a expliqué M. Shalom.

La famille Gewurz de Montréal, au Canada, est le principal bailleur de fonds du Centre international pour l’étude du judaïsme éthiopien. Ilan Gewurz, qui faisait partie de la même unité de l’armée israélienne que Shalom il y a des années, a déclaré que sa famille tenait beaucoup à « donner une voix aux minorités, à rechercher et à comprendre toutes les minorités d’Israël et pas seulement la majorité », a-t-il ajouté.

« Donner [aux Éthiopiens-Israéliens] une tribune renforcera toute la nation d’Israël », a-t-il déclaré.

Ilan Gewurz, (à gauche), félicite le rabbin Sharon Shalom, lors de l’inauguration du Centre international pour l’étude du judaïsme éthiopien à Kiryat Ono, le 6 janvier 2019. (Avec l’aimable autorisation de Ono Academic College)

L’un des principaux objectifs du centre sera d’élaborer un programme d’études sur le judaïsme éthiopien à l’intention des lycées juifs des États-Unis.

L’idée est de construire un programme d’études sur l’histoire, le sionisme et les perspectives juives qui sont difficiles à trouver dans le monde juif, afin de créer l’égalité, l’acceptation et le soutien de « l’autre », a dit Shalom. Il s’agit d’affiner le programme d’études aux États-Unis, qui est plus « tolérant et pluraliste », avant de l’introduire en Israël, a ajouté Shalom.

M. Shalom lui-même incarne une part importante du pluralisme et du respect mutuel qu’il essaie d’apporter à la société israélienne. Depuis 2008, Shalom est le grand rabbin de la synagogue Kdoshei Israel, une synagogue ashkénaze orthodoxe fondée par des survivants de la Shoah. Tout en dirigeant une congrégation ashkénaze, Shalom est aussi un philosophe et une voix religieuse de premier plan au sein de la communauté juive éthiopienne, notamment en écrivant un livre en 2012 intitulé “From Sinai to Ethiopia : The Halachic and Conceptual World of Ethiopian Jewry” [« Du Sinaï à l’Ethiopie : Le monde halakhique et conceptuel des juifs éthiopiens »]. Le livre fondateur, appelé le « Choulhan Aroukh » [Code de la loi juive] pour les Éthiopiens israéliens, a codifié de nombreuses traditions juives éthiopiennes et discuté des façons dont les Ethiopiens devraient respecter et observer leurs coutumes juives uniques dans l’actuel Israël.

Le centre prendra en charge la gestion de l’actuelle « Société internationale pour l’étude du judaïsme éthiopien », un groupe informel de chercheurs qui n’avaient pas de locaux universitaires. Il prévoit également de conduire des étudiants éthiopiens-israéliens en Ethiopie pour des voyages de recherche, ce qui renforcera immanquablement la communauté juive qui se trouve toujours en Ethiopie.

Il y a encore environ 8 000 Juifs en Éthiopie qui attendent d’immigrer en Israël. Ces juifs ne sont pas considérés comme juifs selon la loi du retour d’Israël, parce qu’ils ont des parents qui se sont convertis au christianisme, souvent sous la contrainte, des générations auparavant.

Bien que le Premier ministre Benjamin Netanyahu ait annoncé à l’origine un plan gouvernemental en 2015 visant à faire venir environ 1 000 Juifs d’Ethiopie chaque année pendant cinq ans, le budget d’un milliard de shekels (250 millions d’euros) ne figurait pas au budget de 2018, gelant l’immigration au cours des 13 derniers mois. La semaine dernière, la Commission de l’immigration et de l’intégration de la Knesset a annoncé que l’immigration éthiopienne devrait reprendre le 4 février avec l’arrivée de 84 nouveaux immigrants. Environ 300 Éthiopiens sont attendus en février et un total de 1 000 en 2019.

Des membres de la communauté juive éthiopienne en Israël participent à une prière de la fête de Sigd sur la promenade Armon Hanatziv surplombant Jérusalem, le 16 novembre 2017. (Crédit : Yaniv Nadav / Flash90)

La députée Tamanu-Shata (Yesh Atid), elle-même diplômée de Kiryat Ono, a déclaré que le centre est essentiel pour la communauté éthiopienne israélienne, car elle est encore en butte aux autorités rabbiniques qui se demandent si les Ethiopiens sont « de vrais Juifs » et à de nombreuses autres formes de discrimination.

Le député Oren Hazan (Likud), a créé un scandale en qualifiant Tamanu-Shata d’“immigrante de compagnie”, lors d’une audience enflammée à la Knesset, il y a deux semaines.

La question de savoir si les Éthiopiens israéliens sont de « vrais Juifs » est toujours à l’ordre du jour, au grand dam des dirigeants de la communauté. En juin, de nombreuses personnes ont été scandalisées par la décision du domaine viticole Barkan de ne pas autoriser les travailleurs éthiopiens à manipuler du vin afin d’obtenir une certification casher plus rigoureuse de la Eda Haredit, un organisme privé ultra-orthodoxe de stricte observance.

L’organisme a déclaré qu’il ne permettait pas aux Éthiopiens israéliens d’entrer en contact avec le vin parce qu’ils ne sont pas considérés comme juifs et qu’il est interdit aux Gentils de toucher au vin casher. La cave a finalement réintégré les travailleurs éthiopiens et a perdu la certification de la Eda Haredit.

Tamanu-Shata a déclaré que le centre aidera les jeunes Éthiopiens à faire face à ce type de discrimination en leur fournissant à la fois des informations concrètes sur leur passé et en leur donnant les moyens de prendre leur avenir en main.

La députée Pnina Tamanu-Shata (Yesh Atid), prend la parole lors de l’inauguration du Centre international pour l’étude du judaïsme éthiopien au Ono Academic College, à Kiryat Ono, le 6 janvier 2019. (Avec l’aimable autorisation de Ono Academic College)

« Nous devons recueillir ces informations pour nous-mêmes, car chaque fois qu’il y a un débat ou une dispute sur le judaïsme des Éthiopiens, il manque des réponses », a déclaré Tamanu-Shata lors de l’inauguration du centre. « Nous avons besoin de cette information pour la donner à nos enfants, pour leur donner un peu de lumière et de connaissance contre l’ignorance et le racisme ».

Aujourd’hui, il y a environ 150 000 Juifs d’origine éthiopienne en Israël, mais le racisme et la discrimination à leur égard ont fait que cette communauté se trouve dans une catégorie socio-économique défavorisée. Selon une étude réalisée en 2015 par le Centre Taub, seulement 20 % des Éthiopiens israéliens nés en Israël ou arrivés à un jeune âge ont un diplôme universitaire supérieur, contre 40 % pour le reste de la population. Le revenu mensuel moyen en espèces des familles éthiopiennes est inférieur de 35 % à celui du reste de la société israélienne. Parmi les femmes arrivées en Israël après l’âge de 12 ans, 50 % travaillent dans les secteurs du ménage ou de l’alimentation.

« Même les spécialistes et les universitaires israéliens n’en savent pas assez sur le judaïsme éthiopien, qui devrait être au cœur de la vie israélienne moderne », a déclaré le professeur Ephraim Yitzhak, directeur de l’Institute for Semitic Studies à Princeton, New Jersey, qui était en Israël pour cette inauguration et a donné une conférence sur la recherche historique de l’Ethiopie lors de l’inauguration dudit centre.

« Le manque de ces connaissances contribue aux problèmes regrettables également soulevés par les spécialistes des sciences sociales au sujet des Éthiopiens en Israël », a-t-il ajouté.

Le professeur Ephraim Yitzhak, directeur de l’Institute for Semitic Studies à Princeton, New Jersey, prend la parole lors de l’inauguration du Centre international pour l’étude des juifs éthiopiens au Ono Academic College à Kiryat Ono, le 6 janvier 2019. (Avec l’aimable autorisation de Ono Academic College)

« Le problème selon lequel certains juifs sont plus purs que d’autres est un faux prétexte. C’est une audace de certains spécialistes du judaïsme. Les Juifs éthiopiens ne sont pas plus ou moins mélangés. Si quelqu’un leur dit qu’ils sont de ‘purs Juifs’, ils se trompent eux-mêmes, y compris les dirigeants du gouvernement israélien. C’est une bénédiction de venir d’un pays comme l’Éthiopie », a déclaré M. Yitzhak.

M. Yitzhak a dit que souvent, lorsqu’il s’adresse aux communautés juives du monde entier qui sont surprises d’apprendre l’existence des Juifs en Ethiopie, il leur rappelle un seul fait.

« L’Éthiopie est mentionnée plus de 50 fois dans la Bible », leur dit-il, « et la Pologne pas une seule fois ! ».

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