Les Juifs d’Europe de l’Est dirigés par des femmes grâce en partie au communisme
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Les Juifs d’Europe de l’Est dirigés par des femmes grâce en partie au communisme

L'agenda féministe de l'URSS se reflète encore dans de nombreux pays du bloc de l'Est où des communautés juives sont dirigées par des femmes

Des militantes brandissent des pancartes et des ballons pendant une marche féministe dans la ville ukrainienne de Kiev pour marquer la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2018 (Crédit : AFP/Sergei SUPINSKY)
Des militantes brandissent des pancartes et des ballons pendant une marche féministe dans la ville ukrainienne de Kiev pour marquer la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2018 (Crédit : AFP/Sergei SUPINSKY)

JTA — Un homme ouvrant avec galanterie une porte à une étrangère n’est ni commun, ni nécessairement apprécié en Ukraine où les écarts de salaires selon les sexes étaient illégaux et où des équipages féminins, dans les tanks, avaient combattu les nazis.

A travers l’ex-Union soviétique, la révolution communiste avait institué une ample égalité entre les sexes à une époque où, dans les pays occidentaux – notamment aux Etats-Unis – les femmes n’avaient pas encore le droit de voter.

Et en effet, la première fois que la Journée internationale des droits des femmes, qui tombe le 8 mars, a été déclarée fête nationale, c’était en Union soviétique, en 1918. Elle a été ultérieurement adoptée par les Nations unies en 1975 mais reste encore à ce jour une journée fériée dans plusieurs pays post-communistes. (C’est aussi le jour où tenir une porte à une étrangère dans les rues ou lui offrir des fleurs n’entraîneront pas une quelconque réaction négative).

La mise en oeuvre gouvernementale de l’égalité des sexes sur le lieu de travail s’est effondrée en même temps que le communisme, résultant en écarts de salaires similaires à ceux des pays Occidentaux. Et même s’il reste dans l’ombre, éclipsé par des atteintes sinistres aux droits de l’Homme et une machinerie répressive d’Etat, l’agenda féministe du communisme semble avoir eu un effet particulièrement fort et durable à des endroits inattendus – notamment aux postes de responsabilité au sein de la minorité juive assez considérable de ce que fut, un jour, l’Union soviétique.

En Europe, aujourd’hui, les seules communautés nationales juives dotées de présidentes – elles sont trois parmi plus de vingt – se trouvent dans des pays de l’ex-URSS. C’est une femme qui préside également la communauté juive de Varsovie, en Pologne.

Le rôle dominant des femmes aux postes de leadership des communautés du bloc oriental est particulièrement prononcé dans les opérations des pays de l’ex-URSS au JDC (American Jewish Joint Distribution Committee). Les directeurs de l’Europe orientale et de l’Europe centrale sont des directrices, et d’autres femmes se trouvent à la tête de centres communautaires juifs ou autres structures-clés du JDC dans toute la région – notamment à Kiev, Odessa, Budapest et au-delà.

Cette réalité est seulement partiellement ancrée dans le communisme, selon Anna Grigolaya. Mère de deux enfants, âgée de 42 ans et originaire de la ville de Dnipro, à l’est de l’Ukraine, elle travaille au poste de manager du développement des ressources pour cette région – qui accueille plus de 100 000 Juifs – pour le JDC.

Irina Shlaeva, travailleuse sociale du Service aux Familles juives de Moldova, et ses élèves éclairant des bougies pour Hanoukka à Chisinau le 24 décembre 2016 (Autorisation : JDC/via JTA)

Les femmes, explique-t-elle, ont pu diriger les communautés juives à l’est de l’Europe non seulement parce qu’elles étaient à peu près aussi éduquées et expérimentées que les hommes au moment de l’effondrement de l’Union soviétique mais « parce qu’elles étaient les gardiennes de la tradition juive lorsqu’elle a disparu ».

En l’absence d’une vie spirituelle basée sur la synagogue dans l’ex-URSS, « la vie juive s’organisait chez soi, lors des événements familiaux », commente Grigolaya. Dans la sphère domestique, qui est dominée par les femmes dans de nombreuses sociétés, « les femmes sont les gardiennes du judaïsme » en l’absence de rabbins, suggère-t-elle.

« Et c’est ainsi que naturellement, lorsque le communisme a terminé, les femmes ont pris des postes-clés dans l’objectif de reconstituer la vie juive à partir de zéro », ajoute-t-elle.

Les parents de Grigolaya l’emmenaient, lorsqu’elle était petite fille, au domicile de ses grands-parents où la famille organisait des seders de Pessah. Toutefois, pour éviter d’éventuelles persécutions, personne ne lui disait qu’elle participait à un seder ou même qu’elle était juive, se souvient Grigolaya.

« C’est seulement bien plus tard que j’ai réalisé ce qu’étaient ces repas étranges, où mes grands-parents lisaient un livre que je ne trouvais pas intéressant alors que j’attendais qu’ils décident qu’on pouvait commencer à manger », dit-elle.

Anna Grigolaya, à gauche, avec son fils et sa fille (Autorisation : Grigolaya)

Le rôle central des femmes dans les opérations orientales du JDC a commencé immédiatement après l’effondrement de l’Union soviétique, selon Asher Ostrin, haut-responsable des affaires internationales de l’organisation. Travailler au JDC était un « risque », estime-t-il, parce qu’il s’agissait d’une opération étrangère dont les travaux internes étaient largement inconnus dans la région et que l’organisation dépendait de financements étrangers.

Les femmes, qui « prédominaient déjà dans les fonctions professionnelles relevant de la médecine, de l’éducation et des services sociaux », selon Ostrin, ont relevé le défi « malgré les risques ». Elles en possédaient « les talents et les compétences, avaient davantage le goût du risque dans leurs choix de carrière et affichaient une passion, et beaucoup de courage, à l’idée de créer une vie juive qui était difficile à trouver à l’époque », ajoute-t-il.

A l’ère post-communiste, les écarts de salaires en Ukraine, en Russie et dans les autres pays sont passés de non-existants à prononcés.

Suite à la crise financière ukrainienne de 2013, l’écart s’est creusé, passant d’un niveau légèrement inférieur aux 27 % des Etats-Unis à 41 % pour les mêmes fonctions, selon le site d’information Rabota.

Avec le relâchement de l’Etat de droit après le communisme, une industrie massive d’esclavage humain et de prostitution s’est développée dans plusieurs pays post-communistes, dont les victimes sont presque exclusivement des femmes. Des pays comme la Roumanie, la Bulgarie et la Moldavie sont les destinations préférées des touristes sexuels, avec des proxénètes locaux qui envoient des femmes au Moyen-Orient ou en Europe pour travailler comme esclaves.

Pendant ce temps, l’ascension de l’extrémisme musulman dans certaines parties de l’ancienne Union soviétique a résulté en la résurgence d’un phénomène qui avait disparu durant le communisme, avec notamment des couvre-feux nocturnes pour certaines femmes, ce qu’on appelle les crimes d’honneur, les mariages d’enfants et l’analphabétisme.

Mais cette résurgence des inégalités a été relativement bénigne au sein des communautés juives d’Europe de l’est, où les femmes doivent, dans leur majorité, faire des études et exceller dans leurs carrières professionnelles.

« Je ressens en grande partie l’égalité dans ma vie professionnelle et au sein de ma communauté juive », dit Grigolaya. « Et de ce que je constate dans le monde aujourd’hui, je pense que c’est extrêmement heureux ».

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