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Les réseaux sociaux auraient empêché la Shoah, selon Elon Musk. Les experts en doutent

En visite à Auschwitz, le milliardaire a dit que le génocide n'aurait pas pu été tel si X avait existé il y a 80 ans. Les universitaires ne sont pas d'accord

Elon Musk, avec son fils X Æ A-Xii sur ses épaules, parle avec le rabbin Menachem Margolin au musée d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne le 22 janvier 2024. (Crédit : Yoav Dudkevitch)
Elon Musk, avec son fils X Æ A-Xii sur ses épaules, parle avec le rabbin Menachem Margolin au musée d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne le 22 janvier 2024. (Crédit : Yoav Dudkevitch)

CRACOVIE, Pologne (JTA) — Gavriel Rosenfeld, président du Centre d’histoire juive de New York, est spécialiste de l’Allemagne nazie et de l’histoire alternative, à ce qui aurait pu se passer mais ne s’est pas produit.

Ainsi, lorsqu’Elon Musk a affirmé cette semaine que la Shoah n’aurait pu avoir une telle ampleur si X, sa plate-forme de réseaux sociaux, avait existé, Rosenfeld en a pris bonne note.

Il estime que les propos de Musk sont un cas d’école de « scénario fantastique dans lequel l’histoire s’avère meilleure grâce à une modification d’une variable clé – dans ce cas, l’application de la technologie actuelle au passé ». De tels arguments sont qualifiés de « Connecticut yankees counterfactuals », explique-t-il, en référence au roman de 1889 de Mark Twain dans lequel un homme se retrouve propulsé en Angleterre, du temps du roi Arthur.

« Il s’agit d’un fantasme égoïste », analyse Rosenfeld pour la Jewish Telegraphic Agency. « Cela permet à Musk de détourner l’attention du fait qu’il permet aux antisémites de droite de publier librement sur X – ce qui contribue à discréditer sa plate-forme –, en affirmant que cela aurait eu une réelle utilité sociale si – et c’est un grand si – la plateforme avait existé il y a 80 ans. »

Rosenfeld est l’un des nombreux spécialistes de la Shoah qui contestent les propos tenus par Musk, lundi, lors d’un entretien avec le commentateur conservateur Ben Shapiro dans le cadre d’une conférence organisée par l’Association juive européenne à Cracovie.

Musk a effectué ce déplacement à un moment où la controverse fait rage à propos de l’antisémitisme. En novembre, il a été critiqué pour avoir autorisé la diffusion d’un message sur X affirmant que les communautés juives poussaient à la « haine contre les Blancs ». (Le magnat de la technologie ayant même répondu : « Tu dis vrai. ») Il a également menacé de poursuivre l’Anti-Defamation League (ADL), organisation juive de défense des droits civiques, en raison de ses objections aux discours de haine diffusés sur X. La plateforme a enregistré un pic de contenus antisémites depuis que Musk en a pris les rênes.

Elon Musk assiste à la conférence de l’Association juive européenne, à Cracovie, en Pologne, le 22 janvier 2024. (Crédit : AP Photo/Czarek Sokolowski)

Musk a notamment déclaré que X aurait pu dissuader les nazis de passer à l’acte en faisant en sorte que ces exécutions à très grande échelle soient « impossibles à cacher » en faisant un plein usage de la « liberté d’expression ».

Ses propos ont été chaleureusement accueillis lors de l’événement, qui rassemblait politiciens européens et dirigeants juifs de droite pour parler de la menace mondiale que pose l’antisémitisme depuis le 7 octobre dernier.

Parmi les partisans les plus vigoureux du milliardaire figurait le président de l’EJA, Menachem Margolin – influent rabbin européen affilié au mouvement hassidique Habad – qui a affirmé que X « aurait pu sauver des millions de vies » au moment de la Shoah.

De leur côté, Rosenfeld et d’autres chercheurs estiment que cette version fantasmatique de l’histoire démontre une mauvaise compréhension du génocide.

Le rabbin Menachem Margolin de l’Association juive européenne, Elon Musk et l’expert de droite Ben Shapiro sur scène lors d’une conférence de l’Association juive européenne à Cracovie, en Pologne, le 22 janvier 2024. (Avec l’aimable autorisation d’EJA)

« Le problème des Juifs n’était pas l’absence d’information, mais de choix », estime Doris Bergen, historienne de la Shoah à l’Université de Toronto et chercheuse résidente au US Holocaust Memorial Museum. « Où les Juifs allemands pouvaient-ils aller ? Qui était prêt à offrir un refuge aux personnes âgées, handicapées et autres personnes considérées comme inintéressantes sur le plan du travail ?

Bergen souligne que la moitié des Juifs d’Allemagne – ceux qui avaient les contacts et les moyens d’échapper au régime nazi – ont quitté le pays entre 1933 et 1939. Parmi eux, la famille d’Anne Frank, qui s’est rendue aux Pays-Bas. Mais les nazis les ont rattrapés lors de l’occupation du pays en 1940, comme ils l’ont fait avec les Juifs de Pologne, de Hongrie, de France, d’Union soviétique et des autres nations qu’ils ont envahies.

Des femmes déclarées aptes au travail dans le ghetto du Têt, en Hongrie, debout sur l’estrade après une sélection à Auschwitz-Birkenau, en mai 1944. (Anonyme, peut-être les photographes SS E. Hoffmann & B. Walter, domaine public, via Wikimedia Commons)

« Qu’est-ce que les réseaux sociaux auraient bien pu faire pour ces gens qui, dans leur majorité, ont été tués au moment de l’invasion allemande ? », interroge Bergen.

Musk a fait valoir lundi que l’Allemagne nazie était le symbole des dangers de la réglementation de la liberté d’expression : « L’une des premières choses que les nazis ont faites, en arrivant au pouvoir, a consisté à fermer les organes de presse et tout moyen de transmission de l’information. » C’est une autre inexactitude, note Bergen, qui a suggéré à Musk de « suivre un cours d’introduction à l’histoire de la Shoah ».

Elon Musk, au centre, lors de sa visite à Auschwitz-Birkenau à Oswiecim, en Pologne, le 22 janvier 2024. (Crédit : AP Photo/Andrzej Rudiak)

« En Allemagne, un grand nombre de journaux ont continué à fonctionner durant la période nazie », explique-t-elle. « Il y a certainement eu des pressions pour se conformer à la ‘ligne du parti’, mais ce n’était pas un contrôle des médias à proprement parler. »

Les médias internationaux, dont la JTA, ont couvert ce qui se passait en Allemagne et ailleurs dans l’Europe nazie, sans jamais susciter suffisamment d’inquiétude à l’échelle internationale pour arrêter le génocide.

Christopher Browning, spécialiste de la Shoah à l’Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill, et auteur de « Ordinary Men », qui relate l’histoire d’un escadron de la mort nazi, confirme que des informations étaient disponibles – mais qu’elles n’ont tout bonnement pas suffi à arrêter les atrocités.

« Une grande partie de la Shoah n’est pas due à un manque d’information, mais à une réticence à agir en toute connaissance de cause », explique Browning. « Les vœux pieux, le déni et l’incapacité d’imaginer l’inimaginable ont tous joué un rôle, que ce soit chez les victimes, les auteurs des atrocités et les témoins. »

Les historiens ajoutent que les nazis étaient passés maîtres dans l’art d’utiliser les médias pour faire valoir leur cause contre les Juifs, suggérant que dans cet univers alternatif, les nazis auraient également pu utiliser les réseaux sociaux comme une arme – comme certains pays sont aujourd’hui accusés de le faire dans leurs conflits internes ou externes.

Scène d’un film de propagande nazie incomplet, « Le Führer donne une ville aux Juifs », mise en scène à Theresienstadt au cours de l’été 1944 (Avec l’aimable autorisation du Centre national du film juif)

David Myers, professeur d’histoire juive à l’Université de Californie à Los Angeles, qualifie pour sa part les propos de Musk de « ridicules » et « blessants », et se demande pour quelle raison le propriétaire de X semble ne pas se soucier du pouvoir de son entreprise dans la diffusion rapide de la haine et de la violence dans le monde. En fait, souligne Myers, les réseaux sociaux auraient très bien pu aider les nazis à se trouver des sympathisants dans toute l’Europe.

« Chaque jour, des gens se retrouvent en ligne avec des personnes qui partageant leurs idées pour dire leur haine des Juifs, des musulmans, des Noirs, des Asiatiques ou des personnes LGBTQ… », analyse-t-il. « Et le comble, c’est que ces vecteurs de haine peuvent trouver en ligne des conseils pour se livrer à un massacre. »

Musk a pris la parole à la conférence EJA après une visite privée d’Auschwitz-Birkenau, saluée par les participants à la conférence. Margolin a ainsi déclaré à la JTA penser que Musk avait dorénavant une bien meilleure compréhension de l’antisémitisme et du traumatisme juif.

Un des guides d’Auschwitz, et par ailleurs enseignants de la Shoah, est sceptique quant à l’affirmation de Musk selon laquelle X aurait pu dissuader les nazis. Les réseaux sociaux ne font que refléter la complexité de la nature humaine lors d’un génocide : c’est la réalité des choses », dit-elle à la JTA.

Elon Musk, avec son fils X Æ A-Xii sur ses épaules, parle avec le rabbin Menachem Margolin au musée d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne le 22 janvier 2024. (Crédit : Yoav Dudkevitch)

« Les réseaux sociaux marchent dans les deux sens », explique Agnieszka, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille. « Cela peut donner lieu à des témoignages de générosité, favoriser l’empathie et l’amour des autres. Mais cela peut aussi permettre à des gens pleins de haine de se retrouver. »

Pour Rosenfeld, le spécialiste de l’histoire alternative, les propos de Musk sont une porte ouverte à d’autres scénarios dans lesquels les Juifs européens auraient fait face, non pas à moins de dangers, mais au contraire à bien davantage.

« L’opinion populaire sur la guerre à Gaza est pour l’essentiel le fruit de vidéos filmées par des appareils personnels. Il est donc probable que la guerre qu’ont livrée les Alliés contre l’Allemagne nazie aurait été plus complexe à mener si, au quotidien, avaient surgi des images de civils allemands tués dans les bombardements alliés », explique-t-il, rappelant que certains conservateurs avaient fait valoir ce point dans les années 1970 à propos de la couverture médiatique de la guerre du Vietnam.

Mais tout ce qu’aurait pu être le passé, conclut Rosenfeld, est secondaire par rapport à l’impact de la pensée alternative de Musk dans le présent.

« De mon point de vue », confie Rosenfeld, « les propos alternatifs de Musk ne visent qu’à réhabiliter sa plate-forme de réseaux sociaux en la parant de vertus hypothétiques – tout en détournant l’attention de ses responsabilités dans le monde réel. »

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