L’espionne française oubliée qui a dirigé le plus grand réseau de résistance
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L’espionne française oubliée qui a dirigé le plus grand réseau de résistance

L'histoire incroyable de Marie-Madeleine Fourcade, qui a mené une opération de renseignements déterminante contre les nazis

Des renforts américains débarquent dans les jours qui ont suivi le jour-J et l'invasion, par les Alliés, de la France occupée par les nazis en Normandie, pendant la Seconde guerre mondiale, en juin 1944 (Crédit :  AP Photo/Bert Brandt, File)
Des renforts américains débarquent dans les jours qui ont suivi le jour-J et l'invasion, par les Alliés, de la France occupée par les nazis en Normandie, pendant la Seconde guerre mondiale, en juin 1944 (Crédit : AP Photo/Bert Brandt, File)

Lorsque les soldats et les responsables politiques s’étaient révélés incapables d’empêcher l’invasion de la France en 1940, une femme fit le choix de se joindre à d’autres citoyens combatifs entrés dans les rangs de la Résistance.

Issue de la classe favorisée et cosmopolite, mère de deux enfants, Marie-Madeleine Fourcade ne s’était pas contentée de rejoindre le mouvement de rébellion contre l’occupant. Elle a pris la tête de sa plus importante cellule de renseignements, Alliance, et a défié à la fois les nazis et le patriarcat français qui étouffait toute avancée des femmes.

C’est son histoire qui est racontée dans un ouvrage écrit par l’auteur de best-sellers Lynne Olson et intitulé Madame Fourcade’s Secret War: The Daring Young Woman Who Led France’s Largest Spy Network Against Hitler (non-traduit en français).

Forte de 3 000 personnes à son apogée, on compte parmi les succès de la cellule Alliance le don d’une carte aux Alliés qui faisait presque 17 mètres et qui représentait les plages de Normandie. Une carte qui devait s’avérer déterminante lors du Jour-J, dont le 75e anniversaire a été célébré cette année.

« Aucun autre réseau d’espionnage allié n’a duré aussi longtemps ni fourni de renseignements aussi cruciaux pendant tout le conflit », dit l’écrivaine, ajoutant que Fourcade a été la seule femme à avoir dirigé une organisation de la résistance française au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Marie-Madeleine Fourcade, à gauche, avec deux co-espions, Ferdinand Rodriguez, au centre, et Paul Bernard, après la guerre. (Crédit : Patrick Rodriguez-Redington)

Parce que les membres d’Alliance utilisaient des noms d’animaux comme pseudonymes, la Gestapo avait baptisé le réseau « Arche de Noé ». Le surnom de Fourcade était « Hérisson » – une créature décrite par l’auteur comme « inoffensive en apparence » mais qui n’en est pas moins un petit animal que, comme l’avait dit l’une des ses amies, « même un lion hésite à mordre ».

« La première fois que j’ai entendu parler de Marie-Madeleine Fourcade, j’ai été sidérée parce que je n’avais jamais entendu parler d’elle dans le passé », explique Olson au Times of Israel. « C’était incroyable – une jeune femme à la tête du réseau d’espionnage le plus important des Alliés et le plus influent de la France occupée. »

L’espionne française Marie-Madeleine Fourcade semblait être la mère innocente de deux enfants mais elle avait dirigé la plus importante opération de collecte de renseignements au cours de la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Chemins de Mémoire)

Constamment en fuite, Fourcade aura souffert de la capture et de l’exécution d’un grand nombre d’agents – notamment celles de son second, Léon Faye, dont elle a eu un enfant pendant la guerre. Elle-même a été arrêtée à deux occasions. Une évasion avait d’ailleurs été particulièrement difficile.

Sa carrière, après-guerre, a été marquée par un passage au Parlement européen. Elle a également apporté de l’aide aux anciens membres de son réseau et aux survivants. À sa mort en 1989, alors qu’elle était âgée de 79 ans, elle a été la première femme à bénéficier de funérailles aux Invalides, là où sont enterrés certains des héros français les plus admirés, et notamment Napoléon.

Olson estime pourtant que l’histoire a été ingrate envers Fourcade, qui, « je le pense vraiment, n’a jamais reçu l’attention qu’elle méritait ».

Olson a appris l’existence de Fourcade alors qu’elle faisait des recherches pour son précédent livre, lui aussi consacré à la guerre, Last Hope Island: Britain, Occupied Europe, and the Brotherhood That Helped Turn the Tide of War. Ancienne correspondante à la Maison-Blanche pour le Baltimore Sun, Olson a écrit plusieurs best-sellers sur les efforts du Royaume-Uni et des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. L’histoire de Fourcade a suffisamment intrigué l’auteur pour que cette dernière la place au cœur de son nouvel ouvrage.

Lynne Olson, auteur de ‘Madame Fourcade’s Secret War: The Daring Young Woman Who Led France’s Largest Spy Network Against Hitler’. (Crédit : Tamzin B. Smith)

Olson a lu l’autobiographie écrite en français par Fourcade en 1968 et sa traduction en anglais ainsi que les mémoires de deux de ses anciens lieutenants, Jean Boutron et Ferdinand Rodriguez. Elle a également interviewé la fille de l’espionne, Pénélope Fourcade-Fraissinet, qu’elle avait eue avec son second époux, l’homme d’affaires Hubert Fourcade. Des recherches et des rencontres qui ont aidé Olson à raconter l’histoire d’une femme qui aura vécu une existence incroyable.

Née Marie-Madeleine Bridou à Marseille, la future espionne a passé les premières années de son enfance à Shanghaï, où son père était cadre dans une compagnie maritime. Après la mort de ce dernier, la famille est retournée en France – mais elle a recommencé à voyager après avoir épousé son premier mari, l’officier de l’armée française Édouard-Jean Méric, qu’elle a accompagné au Maroc. Ils ont eu deux enfants, Christian et Béatrice, avant de se séparer en 1933.

Dans le Paris d’avant-guerre, elle a travaillé dans l’industrie de la radio, passé une licence de pilote et pris part à des courses automobiles. Et en 1936, lors d’un rassemblement social en présence notamment de Charles de Gaulle, futur leader de la résistance française, Fourcade a rencontré un agent des renseignements militaires français qui s’appelait Georges Loustaunau-Lacau. Il a alors recruté Fourcade pour une opération privée dont l’objectif était de collecter des informations sur le programme militaire croissant de l’Allemagne.

Les craintes face à l’Allemagne s’étaient avérées justifiées avec le Blitzkrieg et la chute de la France en 1940. Au mois de septembre de cette année-là, Loustaunau-Lacau a fondé Alliance, adoptant le nom de code de Navarre. Dès la création du réseau, Fourcade a eu la responsabilité du recrutement des agents.

‘Madame Fourcade’s Secret War: The Daring Young Woman Who Led France’s Largest Spy Network Against Hitler,’ écrit par l’auteur Lynne Olson. (Autorisation/Random House)

« Il lui a beaucoup appris », dit Olson en évoquant Loustaunau-Lacau. « Mais elle a tiré seule les leçons de ses réussites et de ses échecs. »

Et tandis que la tâche était difficile, ajoute Olson, « elle a appris les choses très rapidement ».

Initialement, « elle recrutait des agents et collectait des renseignements sans savoir où les envoyer. Elle avait très peu d’argent et elle apprenait en improvisant, ce qui était le cas dans la résistance en général à cette période-là », note Olson.

Mais au mois d’avril 1941, Alliance a établi un partenariat avec le M16, agence de renseignements britannique – avec à sa tête notamment le commandant Kenneth Cohen, un Juif originaire de Grande-Bretagne qui dirigeait les opérations de l’institution depuis Vichy.

Fourcade avait demandé à Navarre de ne dévoiler ni son nom, ni son sexe à Cohen quand les deux hommes s’étaient rencontrés à Lisbonne.

Le parrainage britannique d’Alliance a « ouvert les vannes », explique Olson.

« Ils ont envoyé beaucoup d’argent et des transmetteurs radio. Elle a alors été en mesure de faire ce qui était nécessaire pour créer un réseau de résistance et de renseignements viable et important qui pouvait accumuler et collecter les informations et les envoyer en Angleterre de manière à ce que les Britanniques puissent en faire usage. »

Néanmoins, au mois de juillet 1941, Navarre a été capturé après un coup d’Etat raté anti-Vichy en Algérie. C’est alors que Fourcade s’est présentée pour prendre la tête d’Alliance.

« C’était extraordinaire », s’exclame Olson. « Elle a juste pris la décision de le faire. »

Marie-Madeleine Fourcade lors d’une session plénière du gouvernement européen, en 1980. (Crédit : Union européenne)

Elle s’inquiétait pourtant de ne pas être prise au sérieux par le M16 parce que femme.

Ce qui devait la convaincre de dévoiler son identité aux Britanniques avait été une opération de répression du régime de Vichy à l’encontre d’Alliance, qui avait compris l’arrestation de la mère de Fourcade.

L’espionne a alors pris la décision de rencontrer le M16 en Espagne. Boutron, son lieutenant, l’a conduite dans sa Citroën par-delà la frontière cachée dans un sac de courrier postal – une épreuve qui a duré huit heures.

Lorsqu’elle est arrivée à Madrid et après un message envoyé à Cohen dans lequel elle lui révélait son sexe, plusieurs heures ont passé avant que l’espion britannique ne donne son feu vert au prolongement de sa coopération avec Alliance.

« Elle était, à ce moment-là, si précieuse, si importante pour le M16 que les militaires britanniques ont passé outre le fait qu’elle était une femme », explique Olson. « Alliance fournissait des informations de grande valeur. Cette femme était très particulière. »

Olson note que Fourcade savait se faire obéir de la majorité des membres masculins du réseau – un grand nombre d’entre eux étaient d’anciens militaires – ainsi que des presque 20 % de femmes d’Alliance. Les agents de Fourcade devaient réaliser des opérations remarquables.

La fausse carte d’identité de Marie-Madeleine Fourcade au nom de Marie-Suzanne Imbert. (Crédit : Granger)

Détesté par les Français car vu comme un collaborateur, Jacques Stosskopf affichait tant de diligence dans son travail pour l’amiral Karl Donitz à la base des sous-marins allemands à Lorient – la plus importante base de ce type dans le monde – que ses supérieurs ne devaient jamais soupçonner qu’il transmettait des informations à Alliance.

« Les sous-marins allemands décimaient les navires marchands britanniques », explique Olson. « Il a envoyé tant et plus de renseignements sur les lieux où ils se trouvaient de manière à ce que les Britanniques puissent s’en débarrasser. Ce que savait cet homme était extraordinaire. »

Robert Douin, artiste et sculpteur, avait créé une carte de 17 mètres représentant les plages de Normandie et les fortifications allemandes qui devait s’avérer « incroyablement importante » le jour-J, ajoute Olson. « C’était une carte vraiment très grande – il fallait visualiser une carte répertoriant les lieux déterminantes le jour-J. »

Illustration : Une roquette V-1 allemande s’abat sur une ville indéterminée du sud de l’Angleterre, le 22 juillet 1944. (Crédit : AP Photo)

Jeannie Rousseau, une traductrice germanophone âgée d’une vingtaine d’années, avait flirté avec des officiers allemands en tentant de leur faire révéler les plans nourris par Hitler concernant les roquettes de type V-1 et V-2 qui devaient détruire l’Angleterre et empêcher le Jour-J. L’opération de Rousseau avait entraîné le raid des Alliés sur Pennemünde, en Allemagne, le 17 août 1943, qui avait dévasté le centre d’essai et de lancement de missiles qui était alors le plus important du monde.

Rousseau, Douin et Stosskopf ont tous été capturés en 1944 – des centaines d’agents d’Alliance ont été arrêtés durant toute la guerre. Rousseau a été emprisonnée dans plusieurs camps de concentration mais a survécu et s’est finalement éteinte alors qu’elle était presque centenaire.

Pour leur part, Douin et Stosskopf ont été exécutés, comme de nombreux autres et notamment Faye, le second de Fourcade, qui était aussi l’homme qu’elle aimait.

Quand la Gestapo a capturé Faye, au mois de septembre 1943, dit Olson, « elle a perdu l’homme qu’elle adorait. Elle n’a jamais su ce qu’il était devenu ».

Faye et d’autres agents d’Alliance se trouvaient en fait dans les camps de concentration allemands. Faye a été tué au mois de janvier 1945.

« Elle a eu clairement le cœur brisé par la mort de Faye », dit Olson. « Elle ne s’en est jamais réellement remise. »

Fourcade a eu un fils avec Faye, né au mois de juin 1943.

« Elle était en fuite et enceinte, ce qui rend d’autant plus remarquable la manière dont elle est parvenue à faire ce qu’elle a fait », indique Olson. L’enfant avait été caché dans le sud de la France.

Craignant que les Allemands ne capturent ses deux autres enfants, Fourcade les avait envoyés hors de France, en Suisse. Inquiète d’être elle-même arrêtée si elle leur disait au revoir, elle avait observé leur départ, les voyant quitter le bâtiment de Lyon dans lequel elle se cachait.

Marie-Madeleine Fourcade après son évasion de prison, avec des hématomes et des écorchures sur son visage et sur son cou. (Crédit : Granger)

À la frontière, ceux qui les avaient escortés s’étaient enfuis, craignant les Allemands. Mais les enfants étaient parvenus à réussir leur évasion.

« [Fourcade] a découvert les détails de l’histoire après la guerre », note Olson. « Cela a été dur, vraiment très dur pour elle. »

Fourcade aura été amenée, pour sa part, à s’échapper à deux occasions.

La première fois, en 1942, des policiers de Vichy qui étaient secrètement des amis de la résistance étaient venus à son secours. La seconde fois, en 1944, elle s’est faite arrêter par la Gestapo.

Cette dernière « savait qu’elle était une espionne mais elle ignorait qu’elle était Marie-Madeleine Fourcade », raconte Olson. « Elle était terrifiée à l’idée qu’ils ne le découvrent rapidement et qu’ils la torturent. »

« Elle avait même réfléchi à se suicider à l’aide une pilule de poison », ajoute-t-elle.

Olson explique qu’elle a finalement « ôté tous ses vêtements et qu’elle est parvenue à faire passer son corps mince à travers les barreaux de la cellule de sa prison. Elle a sauté – et, autre détail incroyable auquel je pense toujours, elle avait pris sa robe entre ses dents. Elle a rampé dans la rue sur ses mains et sur ses genoux, elle a remis sa robe et elle a fui ».

Olson explique que c’est « seulement un des nombreux exemples » qui sont susceptibles de démontrer pourquoi « cette femme incroyable » aura été « tellement frappante et intéressante ».

L’auteur espère que le livre réussit ainsi à retransmettre cela. « Les critiques sont toutes très bonnes, extrêmement bonnes », continue Olson. « Leur thématique la plus habituelle est la suivante : Comment cela se fait-il que nous n’ayons jamais entendu parler de cette femme auparavant ? »

« D’autres femmes ont été oubliées en France et ailleurs. Il est grand temps que nous apprenions également à les découvrir », s’exclame-t-elle.

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