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Liban : l’amnistie générale, prolongement du clientélisme ou début de réconciliation ?

Les députés à l'initiative de l'amnistie l'ont justifiée par la surpopulation carcérale dans un contexte de lenteur procédurale endémique

Des musulmans sunnites brandissent un portrait du religieux sunnite emprisonné Ahmad al-Assir lors d'une manifestation contre une disposition d'un projet de loi d'amnistie qui exclurait certains prisonniers, dont ce religieux, du bénéfice de celle-ci, après la prière du vendredi à Beyrouth, au Liban, le vendredi 22 mai 2026. (Crédit : AP Photo/Bilal Hussein, archive)
Des musulmans sunnites brandissent un portrait du religieux sunnite emprisonné Ahmad al-Assir lors d'une manifestation contre une disposition d'un projet de loi d'amnistie qui exclurait certains prisonniers, dont ce religieux, du bénéfice de celle-ci, après la prière du vendredi à Beyrouth, au Liban, le vendredi 22 mai 2026. (Crédit : AP Photo/Bilal Hussein, archive)

Le Parlement libanais a voté mercredi une amnistie générale, une première depuis 1991 après la fin de la guerre civile, mesure dont devraient profiter des milliers de condamnés, détenus et personnes recherchées issus de diverses communautés.

La nouvelle loi participe-t-elle d’une réconciliation dans une société meurtrie par les divisions ou n’est-elle qu’un prolongement du clientélisme politico-communautaire au Liban, doublé d’une culture de l’impunité ?

Voici un point sur cette législation dont le Parlement n’a pas encore publié le texte officiel :

Pourquoi maintenant ?

Le sujet polarise le débat depuis des années.

Les députés à l’initiative de l’amnistie l’ont justifiée par la surpopulation carcérale dans un contexte de lenteur procédurale endémique.

Selon le rapport annuel de la Commission nationale des droits humains, le taux de surpopulation atteignait 300% en 2025. L’administration pénitentiaire recensait 6 268 détenus fin mars.

Mais les motivations réelles semblent autres.

La question a refait surface après la chute de l’ancien président syrien Bachar al-Assad fin 2024, au regard notamment du dossier des détenus islamistes.

Une image du dictateur syrien Bashar el-Assad, criblé de balles, sur la façade du bureau du gouvernement provincial au lendemain de la prise de contrôle de Hama par l’opposition, en Syrie, le 6 décembre 2024. (Crédit : Omar Albam/AP)

La plupart d’entre eux sont originaires de Tripoli, grande ville du nord majoritairement sunnite, et ont été arrêtés à une époque où le groupe terroriste du Hezbollah chiite, alors allié de Damas, exerçait une forte influence sur les institutions libanaises.

Nombreux sont emprisonnés depuis de longues années, souvent sans procès, et certains sont accusés d’avoir mené des attaques terroristes contre l’armée et des attentats à la bombe.

Mais d’autres forces politiques souhaitent que leurs partisans en bénéficient aussi.

Le Hezbollah pro-iranien s’est mobilisé en faveur de milliers de détenus et fugitifs originaires de Baalbeck et du Hermel (est), la plupart accusés de crimes de drogue et de vol de véhicules.

Et des partis chrétiens ont réclamé pour leur part l’amnistie pour les familles de ceux qui avaient rejoint l’Armée du Liban Sud (ALS), ancienne milice alliée à Israël pendant les années d’occupation, et ont ensuite fui le Liban.

« Tsadalnikim », littéralement en hébreu « ceux de l’ALS », anciens membres de la milice, en grande majorité chrétienne, alliée à Israël dans les années 80 et 90 lors de la guerre dans le sud du Liban : la perte de contact direct avec leur « mère patrie » et la peur de représailles pour leurs proches restés de l’autre côté de la frontière. Proches avec lesquels ils ne pouvaient rester en contact que via des tiers.

À LIRE : Pour la deuxième génération de l’Armée du Sud-Liban, la mort de Nasrallah est un « espoir »

Qui est amnistié ?

La loi permet à « chaque composante politique de prendre sa part du gâteau », constate Nizar Saghiyé, directeur exécutif de l’organisation libanaise The Legal Agenda, pour l’ensemble des crimes commis avant mars 2026.

« Accorder l’amnistie est devenue la règle et rendre des comptes l’exception », critique l’avocat, s’inquiétant des formulations vagues entourant les exemptions.

Ainsi l’amnistie ne s’applique pas aux meurtres et « actes terroristes » contre des civils, militaires et agents de sécurité, mais des détenus islamistes pourraient bénéficier d’une réduction de peine.

Selon Imad al-Hout, l’un des députés les plus actifs sur le sujet, la loi permettra de commuer les condamnations à mort et les peines de réclusion criminelle à perpétuité en une dizaine d’années de détention effectives.

Selon lui, 79 détenus ou condamnés islamistes sur un total de 146 devraient être immédiatement libérés.

Le texte prévoit également la remise en liberté des prisonniers incarcérés depuis plus de 12 ans dans l’attente d’un jugement.

L’amnistie exclut en revanche « les crimes de trahison, d’espionnage (…) et de liens illicites avec l’ennemi », mais les familles des « agents » d’Israël issus de l’ALS devraient en profiter, analyse M. Saghiyé.

Enfin, la loi ne concerne pas les crimes liés à la corruption dans le secteur public, à l’enrichissement illicite, ainsi que certains délits bancaires, dans ce pays victime d’une déroute financière.

Quel impact sur le Liban ?

Même si la nouvelle loi d’amnistie est le fruit d’un « compromis politique temporaire », elle ne saurait fonder une vraie cohésion sociale, estime Nizar Saghiyé, s’inquiétant qu’elle ne prolonge au final le clientélisme et l’impunité prévalant au Liban depuis des décennies.

On n’assiste à rien de plus qu’à « des marchandages », déplore-t-il, « sans réconciliation réelle, ni effort de réformer les lois ».

En revanche, le député Bilal Abdallah a salué un « accomplissement historique », et la dimension « nationale et humaine » de la loi plutôt que « confessionnelle ».

« Nous ouvrons une nouvelle porte à la réconciliation », a conclu l’élu Imad al-Hout. « Nous affirmons que panser les blessures nationales requiert la loi, la justice et l’Etat ».

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