Lituanie : Le rapprochement d’Israël avec la Russie est « à courte vue »
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Interview

Lituanie : Le rapprochement d’Israël avec la Russie est « à courte vue »

Linas Linkevicius parle des efforts de son pays pour "avouer" sa complicité dans la Shoah, et pourquoi Vilnius ne reconnaît pas le Hezbollah comme une organisation terroriste

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre lituanien des Affaires étrangères, Linas Linkevicius, prend la parole lors de la conférence de l'Atlantic Council "NATO Engages The Alliance at 70", à Washington, le 3 avril 2019. (AP Photo/Cliff Owen)
Le ministre lituanien des Affaires étrangères, Linas Linkevicius, prend la parole lors de la conférence de l'Atlantic Council "NATO Engages The Alliance at 70", à Washington, le 3 avril 2019. (AP Photo/Cliff Owen)

VILNIUS, Lituanie – Le ministre lituanien des Affaires étrangères a exprimé sa déception face au manque de solidarité d’Israël avec les pays d’Europe centrale et orientale confrontés à l’agression russe, déclarant que si Jérusalem voulait que d’autres s’intéressent aux problèmes de sécurité qu’il rencontre au Moyen Orient, il devrait apporter son soutien lors de crises dans d’autres régions.

Alors que la volonté de Jérusalem de se concerter avec Moscou, en particulier en ce qui concerne les activités de l’Iran en Syrie, est compréhensible, Linas Linkevicius a déclaré que le rapprochement d’Israël avec la Russie était « à courte vue » et peu susceptible de mener à une stabilisation régionale.

Dans une interview exclusive accordée la semaine dernière, M. Linkevicius, généralement connu comme l’un des ministres des Affaires étrangères les plus pro-israéliens d’Europe, a également longuement débattu de la portée de la complicité de ses compatriotes avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale et notamment la glorification qui a cours envers les collaborateurs.

Une rue de Vilnius qui porte le nom d’un antisémite notoire devrait bientôt être rebaptisée, a-t-il dit, tout en soulignant que ce n’était pas du ressort du gouvernement national mais des autorités locales et que la question est actuellement traitée.

La Shoah est une « cicatrice sur le visage de l’humanité » et les Lituaniens doivent « avouer » le rôle qu’ils y ont joué, a-t-il dit. Cependant, il refusa d’admettre qu’un nombre important de ses compatriotes collaboraient avec enthousiasme avec les nazis, disant que la question n’était pas encore suffisamment étudiée.

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S’adressant au Times of Israel dans son bureau de Vilnius jeudi matin, M. Linkevicius a réaffirmé le ferme soutien de son gouvernement à l’Etat juif, soulignant qu’il avait joué un rôle déterminant dans l’organisation d’une rare rencontre entre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et les ministres des Affaires étrangères de l’Union Européenne en décembre 2017 à Bruxelles.

Il est important que l’UE écoute les arguments d’Israël, que ce soit sur le processus de paix ou sur la question nucléaire iranienne, a déclaré M. Linkevicius. La Lituanie ne cessera jamais de défendre la position d’Israël à Bruxelles, a-t-il juré, tout en exhortant Jérusalem à s’exprimer au nom des petits Etats qui se sentent menacés par l’expansionnisme russe.

« Nous essayons toujours d’être utiles et de vous aider, mais je vous en prie, faites-le aussi avec l’agression en Europe de l’Est : La Russie contre l’Ukraine ou la Moldavie. Cela ne se produit jamais », a-t-il dit. « Si vous voulez avoir de l’empathie de la part des autres pour ce que vous faites, alors ayez-en pour les autres ».

Depuis que l’Iran a commencé à se retrancher militairement en Syrie, Netanyahu a cherché à coopérer étroitement avec la Russie, ce qui inclut de nombreuses rencontres amicales avec le président Vladimir Poutine. Le mois dernier, Israël a accueilli un sommet sans précédent auquel ont participé les conseillers russes et américains en matière de sécurité nationale.

Le secrétaire du Conseil de sécurité russe, Nikolai Patrushev, s’exprime lors d’un sommet trilatéral avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (centre droit), John Bolton, conseiller américain à la sécurité nationale (centre gauche), et Meir Ben-Shabbat, conseiller national de sécurité, à l’Orient Hotel à Jérusalem, le 25 juin 2019. (Noam Revkin Fenton\Flash90)

« Le partenariat d’Israël avec la Russie est peut-être bien calculé – c’est à Israël de décider avec qui il s’associe, c’est normal. Mais nous doutons de l’issue du partenariat avec la Russie dans la gestion des crises, quelle que soit la région, que ce soit en Syrie ou ailleurs », a déclaré Linkevicius, s’exprimant en anglais.

« Nous ne sommes pas convaincus que cela mène à une solution. Peut-être qu’à court terme, vous pourrez avoir une certaine stabilité, mais à long terme, ce sera un gros problème, je crois, [comme] l’indique le bilan jusqu’ici. La Russie n’est pas une superpuissance ; la Russie est un super problème, à notre avis. »

La conviction d’Israël que sa coopération avec la Russie conduira à une stabilité à long terme dans la région est « à courte vue », a ajouté Linkevicius, qui a été ministre de la Défense de la Lituanie entre 2000 et 2004.

Israël n’a pas condamné la Russie pour son invasion et son annexion de la Crimée en 2014. Au contraire, le ministère des Affaires étrangères de Jérusalem a publié une déclaration édulcorée exprimant l’espoir d’une « paix pour tous les citoyens [ukrainiens] » et que la crise « se réglera par des moyens diplomatiques ».

Des soldats russes gardent le centre de Simferopol, Crimée, le 27 mars 2014. (AP/Max Vetrov)

La Lituanie, un pays de trois millions d’habitants qui jouxte directement la Russie, a été « déçue » par l’absence de position claire d’Israël sur la question, a déclaré M. Linkevicius.

« J’ai soulevé cette question à maintes reprises [avec mes interlocuteurs israéliens], et ils m’ont répondu qu’ils ont eux-mêmes suffisamment de problèmes, et qu’ils ne font que les examiner sous l’angle des intérêts propres à leur pays. J’ai dit, d’accord, très bien. Mais ce n’est pas ainsi que la communauté internationale agit. Si on veut vraiment avoir plus de compassion, plus d’empathie et plus de compréhension, il est bon d’être très ferme sur les principes et les engagements internationaux. »

Un bureau diplomatique à Jérusalem ? « Nous ne jouons pas à ce genre de jeux »

La perception que la Lituanie a plus de sympathie pour Israël que pour les Palestiniens est exacte, a déclaré M. Linkevicius, qui est ministre des Affaires étrangères du pays depuis 2012. Le soutien de Vilnius à Jérusalem n’est « pas ad hoc, pas accidentel [mais] motivé par des arguments », a-t-il ajouté. En même temps, a-t-il souligné, son gouvernement veut rester un intermédiaire « objectif » et s’abstiendra donc de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

« Nous pensons que des déclarations unilatérales ou des initiatives comme celle-ci n’amélioreront pas la confiance dans la région, qui est déjà fragile et explosive. En ajouter d’autres ne favorisera pas le dialogue et la compréhension », a-t-il dit.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) serre la main du ministre lituanien des Affaires étrangères Linas Linkevicius au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 4 septembre 2017. (Haim Zach / GPO / Flash90)

Contrairement à la Hongrie et à la République tchèque, la Lituanie n’a pas l’intention d’ouvrir une mission diplomatique dans la ville. « Nous n’allons pas jouer à ce genre de jeux. Je ne crois pas que ce soit très productif et rationnel », a-t-il dit.

« Les parties prenantes, en particulier celles qui ont de l’influence dans la région, devraient vraiment se comporter de manière plus responsable », a-t-il dit. Tout geste unilatéral, qu’il s’agisse de Jérusalem ou d’une éventuelle annexion de la Cisjordanie, ce que Netanyahu a déclaré vouloir faire, ne ferait que « mobiliser des forces radicales », a dit le ministre lituanien.

Une solution à deux États est la seule façon d’aller de l’avant, a-t-il dit. La Lituanie considère le Hamas comme une organisation terroriste, mais a besoin de « plus de preuves » pour appliquer cette désignation au Hezbollah. Alors que le Royaume-Uni et l’Argentine ont récemment déclaré que le groupe soutenu par l’Iran était une organisation terroriste, Vilnius ne considère aucun changement dans cette direction comme une priorité, a-t-il dit, notant qu’il faudrait un consensus européen.

« Impossible d’oublier et même impossible de pardonner »

M. Linkevicius a longuement parlé des efforts déployés par la Lituanie pour commémorer la Shoah et restaurer l’immense héritage juif de son pays. Plus de 90 % de la communauté juive de Lituanie a été exterminée par les Allemands et leurs collaborateurs locaux ; 904 Lituaniens non-juifs sont reconnus par Yad Vashem comme Justes parmi les nations.

La Shoah a été le pire crime de l’histoire de l’humanité et une « cicatrice sur le visage de la Lituanie », a-t-il dit. « Il est impossible d’oublier et même de pardonner. Mais ceci dit, nous ne pouvons pas rester dans le passé. »

La Lituanie fait partie des pays d’Europe centrale et orientale accusés par certains spécialistes juifs de minimiser le rôle des collaborateurs locaux et de glorifier les résistants nationaux anti-soviétiques qui ont pris part aux atrocités anti-juives.

Linkevicius a reconnu que certains de ses compatriotes ont participé activement à la Shoah et s’est engagé à faire « tout son possible » pour que ces personnes ne soient pas honorées dans la Lituanie contemporaine. Toutefois, il a ajouté que de nombreux Lituaniens vénèrent les combattants de la liberté qui luttaient sincèrement pour libérer leur pays de la domination étrangère.

« Nous devons nettoyer cette histoire, et surtout séparer [les collaborateurs nazis de] ceux qui luttaient pour la libération de mon pays et du mouvement partisan [anti-soviétique]. Et je suis vraiment convaincu que la majorité se battait pour la liberté de la Lituanie », a-t-il déclaré. « Mais il y a des faits qui n’ont pas encore été suffisamment explorés, de ceux qui collaboraient. Je crois que c’est en cours. »

A la question de savoir s’il est d’accord avec le constat fait sur le site Internet du mémorial de la Shoah de Yad Vashem de Jérusalem selon lequel « une partie importante des meurtres a été commise par les forces auxiliaires lituaniennes », Linkevicius a objecté.

« Une partie importante pourrait être lue comme une majorité. Et ce n’était pas une majorité, pour autant que je sache », a-t-il dit.

Jonas Noreika, accusé d’avoir collaboré avec les nazis. (Autorisation)

M. Linkevicius a déclaré que son gouvernement « travaillait d’arrache-pied » pour renommer une rue de Vilnius du nom de Kazys Škirpa, un antisémite notoire, et pour retirer une plaque commémorative de Jonas Noreika, célèbre partisan lituanien ayant collaboré avec les Nazis.

« Bien sûr que ce n’est pas acceptable » qu’une rue porte le nom de Škirpa, a-t-il dit. Mais, a-t-il ajouté, « Cela prend du temps, nous sommes un pays démocratique. »

Alors qu’il a exprimé sa compréhension pour les historiens qui doutent de la sincérité de la Lituanie à dire la vérité sur sa participation à la Shoah tant que des personnes comme Škirpa et Noreika sont honorées, Linkevicius a prévenu qu’une accusation générale du peuple lituanien « mobilise les autres forces » et provoque des réactions qui rendent plus difficile la réalisation de ses réformes.

« On ne peut pas trop insister, on ne peut pas accélérer [ce processus] plus que ce qui est naturellement possible », a-t-il dit.

Lorsqu’on lui a demandé s’il pouvait s’engager à ce que la rue Škirpa soit rebaptisée d’ici l’année prochaine – une demande que la communauté juive locale émet depuis 2016 – il a répondu que si cela ne dépendait que de lui, cela se ferait demain et que la municipalité est actuellement en discussion à ce sujet.

« J’espère, et je crois, que ce sera fait. Mais je peux vous assurer que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour y parvenir. Je crois que c’est important pour mon pays et pour l’histoire. »

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