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L’Université de Strasbourg fait l’inventaire des années sous administration nazie

Un rapport montre que les camps de Vorbruck-Schirmeck et du Struthof ont servi de "sources d'approvisionnement en humains" pour des "expérimentations" par des professeurs allemands

Université de Strasbourg (Crédit : Wikipédia CC BY-SA 3.0/ Le Palais Universitaire)
Université de Strasbourg (Crédit : Wikipédia CC BY-SA 3.0/ Le Palais Universitaire)

Cinq ans de travail, 150 000 pages d’archives passées au crible, quinze chercheurs et, pour finir, un « pavé » de 500 pages : l’Université de Strasbourg a fait, huit décennies plus tard, la lumière sur la participation de sa faculté de médecine aux « crimes médicaux de guerre » commis en Alsace occupée par les nazis.

Jusqu’ici, quelques travaux universitaires et initiatives individuelles avaient permis de documenter les crimes commis par les nazis entre 1941 et 1944 en lien avec la Reichsuniversität, l’université du Reich à Strasbourg, mais sans donner la pleine mesure de ces événements.

Il aura fallu la découverte en 2015, par l’historien Raphaël Toledano, de restes d’une victime de l’anatomiste nazi August Hirt, conservés à l’institut de médecine légale de Strasbourg, pour qu’une commission de recherche internationale soit mise sur pied par l’Université.

« Ca devenait une urgence de regarder le passé en face », confie à l’AFP l’historienne Frédérique Neau-Dufour, qui a pris part aux travaux de la commission.

« Cette composante nazie avait été complètement laissée de côté, puisque la France ne se sentait pas comptable des crimes nazis, et que les nazis avaient été soi-disant jugés. Donc, on estimait que tout était réglé, alors qu’il y avait des imbrications beaucoup plus complexes », explique-elle, en référence notamment aux 96 médecins originaires d’Alsace-Moselle ayant exercé au sein de la Reichsuniversität, ou aux étudiants, formés par les nazis, ayant ensuite fait leur carrière en France.

Après cinq ans de travail, le rapport remis mardi par la commission fait l’inventaire des activités de la Reichsuniversität, qui avait pris le relais de l’Université de Strasbourg, évacuée vers Clermont-Ferrand dès 1939.

Aucun nouveau reste humain provenant d’activités criminelles n’a été découvert par la commission, qui a cependant retrouvé des lames histologiques, destinées à être observées au microscope, et des organes humains, conservés à des fins d’enseignement, datant des années 1941-1944.

Expérimentations humaines 

Surtout, le rapport montre comment le camp de travail de Vorbruck-Schirmeck et le camp de concentration du Struthof, situés en Alsace, ont servi de « sources d’approvisionnement en êtres humains pour au moins trois professeurs » allemands de médecine, « dans le cadre d’expérimentations humaines ».

L’ancien camp de concentration du Struthof. (Crédit : Colin W/CC.BY SA 3.0/WikiCommons)

August Hirt, dont le projet déjà documenté de « collection de squelettes juifs » avait entraîné « la mort de 86 personnes tuées de sang froid » au Struthof, avait aussi mené des expérimentations avec du gaz moutarde, dont les victimes ont été identifiées par la commission.

Grâce à des sources inédites, les chercheurs ont également renseigné les tests de vaccins contre le typhus réalisés sur des prisonniers par Eugen Haagen et les expériences au phosgène, un gaz de combat, menées par le médecin Otto Bickenbach.

Le rapport établit par ailleurs que l’Institut d’anatomie avait à l’époque fait des prisonniers de guerre « sa source principale d’approvisionnement en corps » destinés aux travaux d’étude, ou que dans l’ensemble les 292 thèses réalisées pendant cette période « ne respectèrent pas les directives éthiques relatives aux activités médico-thérapeutiques ».

« Ce qui s’est passé dans cette université, c’est ce qui s’est passé dans toutes les universités nazies d’Allemagne et d’Autriche, c’est banal au regard de la science nazi », assure Frédérique Neau-Dufour.

« Mais dans le cadre français, c’est totalement exceptionnel. Il était donc nécessaire que les Français s’emparent de cette histoire, à laquelle ils sont liés, parce que ça s’est passé sur leur sol, et parce que des Français ont trempé dedans », complète-t-elle.

« Tirer les leçons de l’histoire »

Au terme de ses travaux (consultables en ligne sur le Wiki rus-med.unistra.fr), la commission émet plusieurs recommandations pour entretenir la mémoire de ces événements, notamment la création de lieux de commémoration au sein même de la faculté de médecine.

« Nous voulons installer un centre de documentation, de recherche et de mémoire », soutient Mathieu Schneider, vice-président de l’université. « Nous avons réuni 150 000 pages d’archives, cette matière énorme doit être mise à disposition de la recherche pour les générations à venir. Et nous voulons tirer les leçons de l’histoire, donc cette histoire doit être apprise, montrée, enseignée ».

Alors que les travaux de la commission ont couté 741 000 euros, Mathieu Schneider se dit « très déçu de l’implication de l’Etat », qui n’a contribué qu’à hauteur de 12 % du budget, le reste étant financé par l’université de Strasbourg (82 %) et la Fondation pour la mémoire de la Shoah (6 %).

« Ce n’est pas un travail uniquement pour l’université, c’est l’histoire de la France et de l’Europe dont il est question », remarque-t-il. Sur la politique de mémoire, « nous allons mettre de l’argent mais de manière plus réduite, nous attendons que l’Etat, les collectivités et l’Europe prennent leurs responsabilités », conclut-il.

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