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Interview"Chaque dollar envoyé à la russie est de l'argent sale"

Maire de Kiev : « Nous défendons l’Europe », la neutralité d’Israël est une erreur

L'ancien champion poids lourd et rival de Zelensky, qui affiche fièrement ses racines juives, déclare que l'Ukraine se bat pour les valeurs occidentales, et a besoin de plus d'aide

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le maire de Kiev, Vitali Klitschko, parle au correspondant diplomatique du Times of Israel (Crédit : Lazar Berman/The Times of Israel)
Le maire de Kiev, Vitali Klitschko, parle au correspondant diplomatique du Times of Israel (Crédit : Lazar Berman/The Times of Israel)

KIEV – « Shalom ! », s’exclame le maire de Kiev, Vitali Klitschko, en pénétrant précipitamment dans son bureau du deuxième étage de la mairie de la ville et en me serrant la main – devenue soudainement minuscule et étrangement faible – dans son énorme poigne.

Ce salut lancé en hébreu lors de notre rencontre au cœur de la capitale ukrainienne n’est pas la seule preuve des liens entretenus par l’ancien champion de boxe poids lourd avec le judaïsme et Israël : il y a une ménorah, un verre à kiddush, une sculpture de Jérusalem, un hamsa et une Bible en hébreu et russe qui trônent, bien visibles, sur l’étagère derrière son bureau. Son fils, explique-t-il, vient de rentrer d’un stage de quatre mois dans une société d’investissement en Israël ; la grand-mère paternelle de Klitschko était Juive.

Mais tous ces liens – et son voyage en Israël en 2014 en tant que maire nouvellement élu – ne l’empêchent guère de critiquer le positionnement d’Israël sur la guerre en cours entre la Russie et l’Ukraine.

« Si Israël soutient les valeurs démocratiques et considère l’Ukraine comme un pays pacifique, la plus grande erreur, à l’heure actuelle, est d’adopter un positionnement neutre », déclare Klitschko au cours de notre entretien, mardi dernier, dans un anglais qui rappelle son style de boxe – maladroit mais énergique. « L’Ukraine a toujours été un pays pacifique où vivent des gens pacifiques. Nous n’avons jamais, jamais été agressifs envers qui que ce soit. »

Une vision des choses que ne partageraient sans doute pas certains des ancêtres juifs de Klitschko – qui ont plus que probablement été témoins des violents pogroms perpétrés au cours des 400 dernières années par les cosaques ukrainiens, les nationalistes et les collaborateurs des nazis. Certains membres du côté juif de la famille de Klitschko ont péri pendant la Shoah.

Cependant, s’il fait référence au passé récent, il s’appuie sur des bases beaucoup plus solides.

Le maire de Kiev, Vitali Klitschko, parle au Times of Israel à Kiev, le 7 août 2022. (Crédit : The Times of Israel)

Klitschko soutient qu’il est du devoir moral d’Israël d’imposer des sanctions à la Russie.

« À l’heure actuelle, ce que la Russie a fait, c’est enfreindre toutes les règles internationales », note Klitschko. « Les intérêts d’Israël pourraient également être affectés. Et mon message est le suivant : arrêtez les relations commerciales avec la Russie car chaque centime, chaque dollar que vous envoyez à la Russie, c’est de l’argent sale. »

Israël a cherché à maintenir des relations ouvertes avec la Russie et l’Ukraine depuis le début de la guerre. Certains responsables ont condamné l’invasion du 24 février, mais Israël ne s’est pas associé aux sanctions contre Moscou et n’a pas fourni d’armes à l’armée ukrainienne, même si l’État juif a envoyé de l’aide.

Le maire de Kiev, Vitali Klitschko, rend visite aux troupes ukrainiennes. (Crédit : Autorisation Bureau du maire de Kiev)

« La plus grande erreur est de considérer la guerre comme un phénomène éloigné de soi », indique Klitschko, reprenant la position adoptée par l’Ukraine qui considère se battre pour défendre les valeurs occidentales attaquées frontalement par un régime russe ignorant qui s’oppose aux libertés libérales.

« Tout le monde doit être proactif. Nous nous battons et nous ne défendons pas seulement nos maisons et notre patrie. Nous [sommes] en train de défendre nos valeurs et l’Europe. Croyez-moi. Je sais qu’avec la mentalité qui est aujourd’hui la leur, les Russes iront aussi loin que nous leur permettrons d’aller. Et c’est la raison pour laquelle nous nous battons en ce moment, nous nous battons pour tout le monde en Europe. Nous défendons l’Europe à cet instant même. »

Klitschko affirme que si la communauté internationale avait réagi plus énergiquement en 2014, ou que si elle avait réagi au soutien apporté par la Russie aux séparatistes d’Abkhazie et de Transnistrie, cette guerre aurait pu être évitée.

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, à gauche, marche avec le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, alors qu’ils arrivent pour une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN au siège de l’OTAN à Bruxelles, le 7 avril 2022. (Crédit : Olivier Matthys/AP)

Malgré les pertes importantes subies par les forces russes au cours des cinq mois de guerre, Klitschko estime qu’elles ne s’arrêteront pas si elles ne sont pas contraintes de quitter l’Ukraine.

« La plus grande erreur serait de penser que les Russes se contenteront d’une partie de Marioupol et du sud de l’Ukraine », déclare-t-il. « Ils ont l’intention d’occuper [l’ensemble de] l’Ukraine. »

Et selon Klitschko, l’Ukraine n’est que la première étape d’un processus de reconstitution d’un empire néo-soviétique par Poutine.

« Ils parlent des pays baltes, ils parlent de la Pologne en ce moment précis. Il ne faut jamais oublier non plus qu’une partie de l’Allemagne faisait partie de l’empire soviétique. »

« Nous [faisions partie] de l’URSS et nous ne voulons pas [retourner] en URSS », dit le maire qui est né lui-même au Kirghizistan. « La raison de cette guerre inutile est très claire. Notre souhait est de faire partie de l’Union européenne, de la famille européenne. Et Poutine [ne] veut pas donner à l’Ukraine la possibilité de faire partie de la famille européenne. »

Malgré le soutien que l’Ukraine a reçu de la part de ses alliés européens, Klitschko souhaiterait que les choses aillent beaucoup plus vites : « De manière générale, je suis content – mais les décisions qu’ils prennent pour soutenir l’Ukraine sont trop lentes. »

Sur cette photo d’archive, un ouvrier pose un couvercle sur un tuyau sur le site de construction du gazoduc Nord Stream 2 à Lubmin, dans le nord-est de l’Allemagne, le 26 mars 2019. (Crédit : Tobias SCHWARZ/AFP)

Il s’insurge notamment contre la lenteur du processus de décision concernant les livraisons d’armes en provenance de l’Ouest.

« Nous avons attendu longtemps les armes défensives destinées à l’Ukraine », a-t-il déclaré. « Nous défendons notre patrie. Nous n’attaquons personne. L’Ouest passe beaucoup de temps à réfléchir mais en fin de compte, nous obtenons des armes – en ce moment, nous recevons de l’artillerie, des chars. Et c’est parce que nous avons réellement besoin de ces armes. »

Le boxeur et le comédien

Klitschko n’est pas, bien sûr, le seul dirigeant éminent d’Ukraine d’origine juive à être passé à la politique après une carrière dans le divertissement. Le président du pays, Volodymyr Zelensky, était un célèbre comédien avant de remporter les élections présidentielles de 2019.

Les relations entre les deux hommes étaient tendues avant la guerre. Une émission produite par le Kvartal 95 de Zelensky avait tourné en dérision la manière lente et souvent peu cohérente de parler de Klitschko. Le maire avait déclaré publiquement avoir voté pour le rival de Zelensky, Petro Porochenko, lors des élections de 2019. À un moment donné, le président avait même envisagé de démettre Klitschko de son poste à la tête de la mairie de Kiev avant de faire marche arrière, apparemment sous la pression des alliés du président américain de l’époque, Donald Trump.

Mais aujourd’hui, Klitschko ne tarit pas d’éloges sur son ancien rival et affirme qu’il est temps « d’oublier les jeux politiques ».

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse à la presse dans la ville de Bucha, au nord-ouest de la capitale ukrainienne de Kiev, le 4 avril 2022. (Crédit : Ronaldo Schemidt/AFP)

« Grand respect », dit le maire en évoquant le dirigeant du pays, en rappelant comment Zelensky a refusé de quitter la capitale lorsqu’elle était attaquée par les forces russes au début de la guerre.

« C’était très important d’agir ainsi parce que le président est une figure symbolique pour l’Ukraine. Il était très important pour lui de rester dans sa ville natale. C’est pourquoi [j’ai] du respect pour lui. Sa décision de rester ici et de ne pas partir a été une décision claire et intelligente parce qu’un grand nombre de nos partenaires internationaux avaient conseillé au président de l’Ukraine de quitter Kiev. »

Par le passé, des rumeurs ont pu circuler concernant la candidature de Klitschko à la présidence. S’il dit ne pas exclure cette hypothèse, le maire estime qu’évoquer le sujet est prématuré, voire déplacé. Mais il ajoute rester résolument tourné vers l’avenir.

Les frères ukrainiens et anciens champions poids lourds Wladimir et Vitali Klitschko. (Crédit : Autorisation/Mairie de Kiev)

« Nous avons en réalité toutes les cartes en main pour devenir l’un des pays les plus riches du monde », fait valoir Klitschko. « En ce qui concerne l’agriculture – nous avons tellement de [ressources] dans notre pays. Et la principale [ressource], ce sont des gens très intelligents qui ont le goût du travail, [qui] travaillent vraiment bien. Et nous devons juste apporter de nouvelles conditions de vie aux Ukrainiens, et leur apporter aussi de nouvelles règles – les règles européennes. »

« Nous nous battons pour cela, pour une vie meilleure pour nos enfants », poursuit-il. « Et notre première priorité, ce sont les valeurs européennes et les droits de l’Homme. »

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