Malgré la détente, Erdogan pourrait trouver en Israël un bouc émissaire idéal
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Malgré la détente, Erdogan pourrait trouver en Israël un bouc émissaire idéal

Le dirigeant turc pourrait citer les liens passés du principal suspect Fethullah Gülen avec des dignitaires israéliens, selon une chercheuse

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des partisans d'Erdogan pendent une effigie du dignitaire musulman vivant aux Etats-Unis Fethullah Gülen lors d'un rassemblement sur la place Taksim à Istanbul, le 18 juillet  2016, suite à la tentative de coup d'Etat manqué du 15 juillet (Crédit photo:  OZAN KOSE / AFP)
Des partisans d'Erdogan pendent une effigie du dignitaire musulman vivant aux Etats-Unis Fethullah Gülen lors d'un rassemblement sur la place Taksim à Istanbul, le 18 juillet 2016, suite à la tentative de coup d'Etat manqué du 15 juillet (Crédit photo: OZAN KOSE / AFP)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan est susceptible de commencer à blâmer Israël pour la tentative de coup d’Etat qui a menacé de le renverser le week-end dernier, en raison d’une connexion perçue entre l’Etat juif et le leader religieux qu’il accuse d’être l’instigateur du putsch, estime une expert israélienne de la Turquie.

Erdogan accuse l’imam turc Fethullah Gülen, en exil en Pennsylvanie, d’être l’instigateur du coup d’Etat manqué. Gülen, qui dément les allégations, avait eu des liens avec divers groupes juifs et avait rencontré un grand rabbin d’Israël et un diplomate israélien de haut rang dans les années 1990.

« Même si les dirigeants turcs et israéliens disent que le coup n’affectera pas le rapprochement entre les deux pays, à mon avis, ce n’est qu’une question de temps jusqu’à ce qu’Erdogan commence à parler d’Israël dans le contexte du coup d’Etat, » a déclaré mardi Efrat Aviv de l’université Bar-Ilan au Times of Israel.

Le président turc pourrait attendre la conclusion du processus de normalisation des relations entre Ankara et Jérusalem avant de faire publiquement d’Israël un bouc émissaire, estime Aviv, qui concentre ses recherches sur la Turquie moderne et le mouvement spirituel de Gülen. « Mais je ne doute pas que cela se produira. Je ne pense pas qu’Erdogan acceptera Israël à bras ouverts ».

Efrat Aviv (Autorisation)
Efrat Aviv (Autorisation)

Le 29 juin, le gouvernement israélien a approuvé un accord de réconciliation avec la Turquie décrivant un plan d’action qui mettrait fin à l’impasse de six ans entre Ankara et Israël, à la fin duquel les deux pays échangeront des ambassadeurs.

L’accord stipule que, avant que les relations diplomatiques soient rétablies, le Parlement turc doit adopter une loi protégeant les soldats israéliens qui ont participé au raid de 2010 contre une flottille à destination de Gaza qui a tué 10 Turcs, de toute revendication criminelles et civile. Les hauts fonctionnaires des deux pays ont affirmé que la tentative de coup d’Etat manquée n’affectera en aucune mesure le processus de normalisation. Cependant on ignore à l’heure actuelle quand le Parlement turc votera sur la question.

« La normalisation de nos relations avec Israël ne sera pas affectée par cet événement », a déclaré Özdem Sanberk, un ancien haut diplomate turc et le principal conseiller de la politique étrangère du premier ministre Turgut Özal. « En ce qui concerne la décision prise par le Parlement sur les lois concernant l’accord de normalisation, on ne peut pas anticiper l’attitude du Parlement qui est un organe souverain de l’Etat. »

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un discours adressé aux mukhtars (dirigeants des gouvernements locaux) au complexe présidentiel d'Ankara, le 16 mars 2016. (Crédit : AFP/Adem Altan)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’un discours adressé aux mukhtars (dirigeants des gouvernements locaux) au complexe présidentiel d’Ankara, le 16 mars 2016. (Crédit : AFP/Adem Altan)

Alors qu’il est évident que la popularité d’Erdogan va augmenter à la suite de la tentative de putsch, «il est trop tôt pour faire des scénarios pessimistes pour l’avenir », a déclaré Sandberk au Times of Israel.

Les politiciens populistes de Turquie ont tendance à blâmer Israël ou une conspiration juive pour la plupart des maux qui affligent leur pays, selon Aykan Erdemir, qui a été député du parti d’opposition CHP de 2011 à 2015. « Grâce à la normalisation turco-israélienne en cours, Israël et les Juifs ont été épargnés cette fois de tels discours de haine et de boucs émissaires. »

Toutefois, a-t-il ajouté, « depuis la tentative de coup d’Etat manqué, il y a une augmentation spectaculaire de gens prenant la loi entre leurs mains et de discours de haine islamiste dans les rues turques. Ce n’est qu’une question de temps [avant] que la foule accuse les minorités de tous les maux ».

Les partisans du parti AKP d’Erdogan « pourraient tirer profit des troubles actuels et de la mobilisation pour propager des messages anti-israéliens et antisémites, » a dit samedi Erdemir, qui est actuellement chercheur à la Foundation for Defense of Democracies à Washington, au Times of Israel.

Les liens d’Israël avec le mouvement de Gülen

Aviv, qui enseigne au département d’études du Moyen-Orient de Bar-Ilan et est membre du Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques, a effectué des recherches approfondies sur le mouvement islamique modéré de Gülen et sur ses liens avec Israël et la communauté juive mondiale.

Dans un article qu’elle a publié il y a six ans dans le Turkish Policy Quarterly, elle expose ses recherches sur les liens du mouvement de Fethullah Gülen avec les autres religions, notamment des rencontres avec plusieurs organisations juives en Turquie et aux États-Unis.

« Gülen voit une grande importance dans la diffusion de la tolérance en raison du fait que le monde est un village planétaire, et qu’il est impératif de jeter les bases pour la communication sans faire de distinction entre Chrétiens, Juifs, athées ou Bouddhistes », écrit-elle.

Le dignitaire religieux turc et opposant au régime d'Erdogan, Fethullah Gülen (Crédit : Wikimedia Commons)
Le dignitaire religieux turc et opposant au régime d’Erdogan, Fethullah Gülen (Crédit : Wikimedia Commons)

« En raison de cette approche, qui perçoit le dialogue à la fois comme une obligation religieuse et morale-nationale-sociale, Gülen a rencontré d’innombrables dirigeants et personnalités des trois religions au cours des années 90. Il a rencontré des dirigeants juifs, laïcs et religieux, « en Turquie et à l’étranger, afin de promouvoir le dialogue entre le judaïsme et l’islam.

Selon Aviv, à la fin des années 1990, l’imam reclus a rencontré au moins deux fois des délégations de haut niveau de l’Anti-Defamation League (ADL), qui était dirigée à l’époque par Abraham Foxman.

« Gülen a parlé de sa modération en ce qui concerne l’islam, les Juifs, et Israël, et a exprimé des vues modérées et non extrémistes, » s’est souvenu en 2005 Kenneth Jacobson, qui est actuellement le directeur national adjoint de l’ADL, de sa première rencontre personnelle avec Gülen dans le New Jersey. « Ce fut une très bonne rencontre, très sympathique. »

La deuxième réunion de Jacobson avec Gülen a eu lieu en 1998 à l’initiative de Gülen – dans sa résidence à Istanbul – et l’ex-président de la Conférence des présidents Leon Levy y participait également, écrit Aviv.

« Nous nous sommes rencontrés, et c’était aussi une rencontre agréable. Il nous a donné des cadeaux, » se souvient Jacobson, ajoutant que Gülen a réitéré son message de modération. « Il s’est présenté comme quelqu’un qui se soucie de la modération en Turquie et se soucie d’un islam modéré et comme quelqu’un intéressé par de bonnes relations avec Israël et les Juifs. »

En 1998, Gülen a rencontré à Istanbul le grand-rabbin sépharade d’Israël Eliyahu Bakshi Doron, une visite qui a vu le jour à l’initiative de l’attaché culturel au consulat israélien. « Ce fut la première fois qu’un grand-rabbin d’Israël était venu en visite officielle en Turquie, et la deuxième visite dans un pays musulman », selon Aviv.

Le consul général d’Israël à Istanbul de l’époque, Eli Shaked, a participé à la réunion.

« Le ministère israélien des Affaires étrangères a pensé qu’une rencontre avec Gülen pourrait aider à réprimer la haine et la résistance envers Israël et / ou aux Juifs, et donc il l’a autorisée, » a écrit Aviv.

Bakshi-Doron avait une autre idée : il a cherché à demander l’aide de l’imam dans la libération des Juifs iraniens emprisonnés pour espionnage présumé. Gülen a refusé la demande, en faisant valoir qu’il n’avait aucun lien avec l’Iran.

Lors de la rencontre, Gülen a dit qu’il voulait ouvrir une école musulmane à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Le rabbin a accepté le principe, mais l’initiative a été rejetée par le gouvernement, selon Aviv. Gülen aurait également dit être intéressé à visiter Israël, mais le ministère des Affaires étrangères à Jérusalem ne l’a pas autorisé.

Au cours d’une rare interview avec le Wall Street Journal en 2010, Gülen a critiqué les organisateurs de la flottille à destination de Gaza pour ne pas s’être assuré de l’accord d’Israël dans « un signe de défier l’autorité, et qui ne conduira pas à des questions fructueuses. »

Immédiatement après l’échec du coup d’Etat de ce week-end, Erdogan a accusé les membres du mouvement Gülen, se référant à lui comme « l’organisation terroriste Gülenniste » et le menaçant de sanctions sévères, y compris par le rétablissement de la peine de mort. Mercredi, la Turquie soumettra aux États-Unis une demande d’extradition officielle de l’imam âgé de 75 ans.

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