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Opération Torch : Ces Juifs qui ont aidé à sauver l’Algérie française du régime nazi

Ce 8 novembre 2022 marque les 80 ans de l'Opération Torch, nom de code donné à l’arrivée des Alliés en Afrique du Nord

Des soldats américains débarquent près d'Alger. (Crédit : Wikimedia Commons, 8 novembre 1942, auteur inconnu, domaine public)
Des soldats américains débarquent près d'Alger. (Crédit : Wikimedia Commons, 8 novembre 1942, auteur inconnu, domaine public)

Largement méconnue, l’Opération Torch (Opération Flambeau en français), est pourtant décisive dans l’issue du conflit qui oppose les forces alliées à celles de l’Axe. Elle a en effet permis aux alliés, américains et anglais, de s’implanter durablement en Afrique du Nord et de préparer le fameux débarquement deux ans plus tard.

L’opération est un succès. À Oran et à Casablanca, les Alliés réussissent l’opération mais au prix de milliers de vies car les troupes vichystes ont reçu l’ordre de résister coûte que coûte. À Alger, l’histoire est différente. Grâce à une poignée d’hommes, de jeunes résistants dont

80 % sont juifs, tous les points stratégiques d’Alger sont immobilisés, permettant aux Américains de débarquer sans trop d’opposition de la part des troupes vichystes. En une nuit seulement et pratiquement sans armes, ces jeunes résistants préfigurent le premier acte de résistance d’envergure de la Seconde Guerre mondiale.

Les juifs d’Algérie sous Vichy

Magasin de textiles en gros d’Albert Obadia. (Crédit : archives familiales de la famille Obadia)

Au printemps 1940, en moins de six semaines, la France métropolitaine est aux mains des Allemands. Le régime fasciste de Vichy s’installe en France et dans ses colonies. Ainsi, les lois anti-juives sont également mises en vigueur en Algérie française. Les juifs perdent en octobre 1940 leur nationalité française obtenue par le décret Crémieux en 1870 et deviennent des « israélites indigènes ».

Des administrateurs sont nommés à la tête des entreprises dirigées par des juifs. Paul Obadia, né en 1931 à Oran dans une famille juive, se souvient de l’administrateur dans le magasin de textile de son père à Oran.

Paul Obadia et Georges Bennaïm, son ami d’enfance, en sortant de l’école. (Crédit : archives familiales de la famille Obadia, 1948)

“Il y a avait un administrateur. […] Il surveillait et il ne comprenait rien. Mon père était énervé. L’administrateur fumait dans le magasin et il ne faisait rien. Mon père n’avait rien à cacher,” confie-t-il.

Les enfants juifs sont renvoyés des écoles publiques et les fonctionnaires juifs de la fonction publique. En 1940, Paul a 9 ans quand il est renvoyé de l’école publique.

“Au moment de rentrer en sixième, on a été expulsé malgré que mon père fût un ancien combattant,” explique Paul Obadia.

Des camps de travail et d’internement sont créés comme ceux de Bossuet, Boghar et Berrouaghia. Dans la nuit du 11 au 12 septembre 1940, comparable à la Nuit de Cristal en Allemagne en 1938, de nombreux magasins juifs sont brûlés et vandalisés.

La salle de boxe Géo-Gras : le début de la résistance juive

C’est dans ce contexte que la résistance juive se met en place. En début 1941, à l’initiative d’André Temime, Émile Atlan, Jean Gozlan, Charles Bouchara et Paul Sebaoun, un groupe d’autodéfense juive se forme au sein du gymnase Géo-Gras. Le nom est une couverture pour ne pas éveiller les soupçons des autorités vichystes. Géo Gras est un ancien champion de boxe et un ancien de la légion étrangère catholique. Ne recevant pas de directives externes, le groupe se donne pour missions : la protection de la population juive, la propagande anti-vichyste, et la préparation à la reprise des combats.

Remise de la Croix de Guerre à Émile Atlan, Paul Sebaoun, Charles Bouchara. (Crédit : Wikimedia Commons, publié le 21 décembre 2016, par Bbbraudel )

Une figure s’impose rapidement comme le leader du groupe de résistance : José Aboulker. Issu d’une famille juive connue, José est un jeune Algérois, étudiant en médecine et socialiste idéaliste d’à peine 22 ans. Il est démobilisé de l’armée française parce que juif.

Portrait de José Aboulker jeune. (Crédit : Wikimedia Commons, publié en 2012, domaine public)

Chaque membre de la famille Aboulker verra son destin bouleversé par les lois antisémites vichystes.

Son père, Henri Aboulker, professeur émérite et reconnu en Algérie est déchu de ses fonctions. Sa sœur, Colette, enseignante dans la fonction publique, est également remerciée. Même sort tragique pour la mère de José, poétesse dont les publications s’arrêteront brutalement.

L’histoire de la famille Aboulker illustre le destin de nombreuses familles juives françaises sous le régime de Vichy. Ils envisagent toutes les options : fuir, se cacher ou résister. Ils choisiront la dernière option, seule vraiment valable à leurs yeux.

Ainsi, Henri commence à prendre des consultations à domicile, pourtant contraire aux lois émises. Colette met en place un système d’enseignement aux enfants juifs exclus de l’enseignement public. Quant à José, il mène le réseau de résistance à Alger, et son cousin Roger Carcassonne fait de même à Oran. José Aboulker sera aidé du côté français par le colonel Germain Jousse et par Robert Murphy, un diplomate américain.

Au fur à mesure, le réseau grandit, et compte à son actif environ 800 combattants clandestins prêts à se battre au nom de la France Libre. Le réseau met en place des actions de sabotages et soutient les victimes de la répression. Pendant deux ans, un seul but les anime : aider l’arrivée des alliés en Afrique du Nord.

L’arrivée des Alliés à Alger

Novembre 1942. Le moment d’agir est venu. Dans la nuit du 6 novembre 1942, José Aboulker convoque les chefs de réseaux au domicile du professeur Henri Aboulker, 26 rue Michelet, leur quartier général. L’arrivée des Alliés est prévue pour le lendemain.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, l’opération Torch commence mais elle s’avère plus complexe que prévu. Les troupes américaines attendues sont bloquées. L’opération manque d’échouer. Mais, José ne désespère pas. Il modifie au dernier moment les plans de la mission, mobilise les dernières énergies, et soulève l’espoir de ses camarades.

En quelques heures seulement, la résistance neutralise tous les postes stratégiques de Vichy : la station de Radio-Alger, les bâtiments du gouvernement, les commissariats, les bases militaires.

Si l’opération semble être un succès, ils sont trop peu nombreux, et ne sont pas en mesure de garder le contrôle de la ville. Les troupes américaines tardent à arriver et ils doivent faire face au soulèvement d’une partie de la ville, loyale au régime collaborationniste de Vichy. Alors que tout espoir s’envole, les bateaux alliés percent les lignes nazies et débarquent à Alger. L’Opération Torch est un succès. 377 résistants ont participé à l’opération dont 312 sont juifs, selon l’historien Benjamin Stora.

Evelyne Obadia (nom de jeune fille Soustiel) née en 1933 à Oran. (Crédit : archives familiales de la famille Obadia, 1951)

Malgré cette surreprésentation dans l’effectif, il faudra attendre mars 1943 pour que les lois antisémites soient abrogées et quant au Décret Crémieux, il est rétabli seulement en octobre 1943.

Mais, l’arrivée des Alliés procure un sentiment de soulagement et d’euphorie dans la population et notamment dans la communauté juive.

Evelyne et Paul Obadia se remémorent ce moment dans la guerre.

“Et puis, il est arrivé une période où les Américains sont arrivés et là, c’était une période de détente pour tout le monde. La vie redevient normale. Mon père avait aussi un administrateur parce que c’était un gros comptoir, les gens venaient de toute l’Algérie pour se fournir,” déclare Evelyne Obadia.

“En 1942, on a une première libération avec le débarquement des Alliés. Dès que les Américains sont venus, c’était une libération totale, le magasin de mon père n’avait plus d’administrateur, tout le monde a accueilli les Américains et les collaborateurs se sont cachés,” affirme Paul Obadia.

Après l’arrivée des Américains, Paul et Evelyne sont retournés à l’école publique et à leur quotidien respectif. En mai 1945, ils ont célébré vivement la fin de la guerre et les choses ont repris leurs cours. D’après eux, il y a eu une sorte d’amnésie collective sur la période collaborationniste en Algérie. Et malheureusement, en 1961, comme le dit la fameuse chanson d’Enrico Macias, ils ont dû quitter leur pays lors de la guerre d’indépendance algérienne pour aller s’installer en France avant de faire leur alyah l’an dernier.

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