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Opinion

Pourquoi la pause dans la marche vers la tyrannie ne donne pas lieu de se réjouir

S'il n'avait pas renvoyé Gallant, le Premier ministre serait en ce moment même en train d'adopter son projet de loi autocratique. Sans solution apportée par Herzog, ce "temps mort" aura une fin

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Des manifestants opposés au gouvernement font brûler des pneus près de Beit Yanai,  en Israël, le 27 mars 2023. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)
Des manifestants opposés au gouvernement font brûler des pneus près de Beit Yanai, en Israël, le 27 mars 2023. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Quand le Premier ministre Benjamin Netanyahu a fait savoir à ses alliés de coalition, lundi matin, qu’il ne voyait aucune autre alternative à une mise en pause du projet gouvernemental de réforme qui neutraliserait le système israélien de la justice, c’est le leader d’Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, qui aurait été le plus farouchement opposé à cette suspension.

« Mais ainsi, nous laissons ainsi gagner les anarchistes ! », a protesté Ben Gvir (utilisant le terme préféré des leaders de la coalition lorsqu’ils évoquent les défenseurs de la démocratie), selon un récit de la conversation qui a été rapporté par la Douzième chaîne, un récit dont la véracité n’a pas été confirmée.

« Nous ne les laissons pas gagner », aurait riposté Bezalel Smotrich, à la tête du parti d’extrême-droite Hatzionout HaDatit. « On arrête la législation pour quelques mois seulement ».

A ce moment-là, le ministre de la Justice, Yariv Levin, aurait résumé la situation : « Vous avez tous raison mais nous devons nous montrer intelligents. Nous adopterons la législation plus tard, mais pas maintenant. Il y a des membres du Likud qui y sont opposés ; je ne suis pas sûr que nous aurions les 61 votes [à la Knesset, qui est forte de 120 membres]. Le peuple veut la réforme, il l’obtiendra mais nous devons aussi voir ce qui se passe à l’extérieur [avec les mouvements de protestation, etc…] ; on ne peut pas se contenter de l’ignorer. »

Un échange qui aide à mettre en lumière pourquoi, lorsque Netanyahu a indiqué devant la nation, lundi soir, qu’il interrompait l’avancée de la législation pendant quelques semaines, sa volonté supposée de l’avoir décidé « au nom du sens de la responsabilité nationale, par désir d’empêcher une fracture au sein de la nation », a été instantanément rejetée par les leaders du mouvement de protestation massif qui agite le territoire israélien et qui ont évoqué « une rhétorique vide », tandis que le chef de l’opposition, Yair Lapid, mettait en garde contre la possibilité que Netanyahu n’utilise l’une de ses énièmes ruses.

Après tout – Levin l’avait promis de manière répétée pendant les trois mois qui ont suivi la révélation de son plan visant à accorder un pouvoir presque absolu à la coalition et à ôter toute protection aux droits les plus fondamentaux des Israéliens – ces réformes ne seraient pas interrompues « une seule minute ». Le ministre de la Justice avait par ailleurs, selon des informations, menacé de démissionner si la campagne-coup de poing menée à la Knesset devait être stoppée.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le ministre de la Justice Yariv Levin, à droite, à la Knesset, le 20 février 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

De plus, le Premier ministre a souvent insisté, ces derniers temps – cela avait encore été le cas jeudi dernier – sur le fait que si aucun désaccord ne devait permettre « de mettre en péril notre avenir conjoint », un élément central de son attaque contre la démocratie, la loi qui offre le contrôle de la nomination des juges à la coalition, serait approuvée par le parlement cette semaine et sous sa forme actuelle.

Mais alors, qu’est-ce qui a donc amené Netanyahu à faire preuve de magnanimité en annonçant la suspension temporaire de cette loi et des autres textes qui étaient en préparation dans la soirée de lundi, et qu’est-ce qui a amené Levin à le soutenir lors de la réunion de coalition qui avait eu lieu dans la journée ?

Le simple fait, comme le ministre de la Justice l’aurait lui-même reconnu, que malgré une coalition qui occupe 64 sièges à la Knesset, composée de 120 députés, ils n’avaient plus la certitude de bénéficier de suffisamment de votes pour avoir la majorité absolue – qui n’était en théorie pas nécessaire pour faire adopter la loi sur la nomination des juges, pour laquelle une majorité simple aurait fait l’affaire mais qui, en pratique, serait un atout majeur s’il fallait défendre cette législation destructrice de la démocratie devant une Haute-cour encore fonctionnelle et indépendante.

Et ce qui a aussi changé, depuis jeudi dernier, c’est que Netanyahu a renvoyé son ministre de la Défense, Yoav Gallant, qui a eu l’audace de mettre en garde, d’abord en privé, puis en public, contre la rupture nationale croissante créée par le plan de refonte, par cette tentative de changer la gouvernance du pays, qui entraînait des dissensions profondes jusque dans les rangs des militaires, au point où elle finissait par représenter « une menace claire, immédiate et tangible pour la sécurité de l’État ».

Le limogeage du ministre de la Défense, à son tour, a donné lieu à un soulèvement national spontané, à des manifestations furieuses qui se sont déchaînées pendant plusieurs heures, mobilisant des pans croissants de la population qui ont perçu dans le renvoi brutal de Gallant une preuve supplémentaire de ce que Netanyahu continue à placer ses intérêts personnels et politiques avant les besoins les plus fondamentaux de l’État.

Et ces manifestations ont ensuite incité quelques politiciens du Likud à faire part publiquement de leurs inquiétudes – non pas, Dieu nous en préserve, au sujet du contenu de la législation Netanyahu-Levin, mais de la manière dont elle avance au rouleau compresseur devant le Parlement, avec une rapidité et une brutalité qui, selon les sondages, éloignent graduellement un nombre toujours en augmentation de citoyens.

Alors que le soutien apporté par les Nir Barkat, les Yuli Edelstein, les David Bitan, les Eli Dallal et autres Danny Danon n’étaient plus garantis et que Gallant lui-même allait peut-être ne pas voter aux côtés de la coalition, Levin s’est trouvé dans l’obligation d’admettre que « je ne suis pas sûr que nous disposions de 61 voix ».

Le ministre de la Défense Yoav Gallant et le député Yuli Edelstein arrivent pour une réunion de la Commission de la Défense et des Affaires étrangères à la Knesset, le 27 mars 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90 )

« D’une manière ou d’une autre »

Cela signifie-t-il que par sa promesse d’interrompre l’avancée de la loi et d’ouvrir le dialogue, Netanyahu ne fait que tenter de gagner du temps ? Écoutant ostensiblement les inquiétudes de l’électorat tout en permettant à la colère du public de s’apaiser et de faire rentrer dans les rangs ses collègues du Likud rebelles, tout en restant néanmoins prêt à dégainer le même texte de loi d’ici quelques semaines ?

C’est presque certainement son plan, en effet. Sa tactique désoriente le public et, ainsi, affaiblit probablement le mouvement de protestation massif contre la destruction de la démocratie. Elle présente la valeur ajoutée que Netanyahu sème un peu plus la zizanie dans les camps de l’opposition entre Benny Gantz, prudent mais qui se pose néanmoins en homme d’État, qui a salué le discours prononcé par Netanyahu, et Lapid, excessivement méfiant. Et elle sépare immédiatement – pas au niveau idéologique mais en pratique – le leadership politique anti-Netanyahu, qui va finalement s’engager auprès des représentants du Premier ministre dans un dialogue placé sous les auspices du président Isaac Herzog, et les organisateurs du mouvement de protestation qui, sans surprise, ont tiré la conclusion que le Premier ministre avait encore l’intention de faire adopter « ses lois de dictatures », et qui ne renonceront au combat que si la législation actuelle est définitivement abandonnée.

N’oubliez pas, Netanyahu, dans son discours, a établi clairement que le travail sur le projet de loi reprendrait après le congé de Pessah, que la réforme finirait pas être adoptée « d’une manière ou d’une autre » et que « l’équilibre perdu » entre les branches du gouvernement serait restauré. « Nous n’allons pas renoncer à faire ce pour quoi nous avons été élus », a-t-il promis.

La marche vers la tyrannie est seulement ralentie par ce que Netanyahu a appelé un « temps mort ».

Toutefois, le limogeage spectaculaire et sans retenue de Gallant n’a pas uniquement suscité un déversement public de rage, mais aussi une grève nationale, lundi. Supervisée par le syndicat de la Histadrout, cette grève a entraîné des dizaines d’annulations de vols à l’aéroport Ben-Gurion, la fermeture de certains conseils locaux et celle de magasins, de restaurants, de centres commerciaux, de banques, d’universités – une liste non exhaustive. La Histadrout a mis un terme à sa grève dès que Netanyahu a terminé son allocution, mais elle a dorénavant fait la démonstration de sa force et il est probable qu’elle pourrait, si nécessaire, recommencer son action.

Et Netanyahu se trouve maintenant obligé de se tourner vers Herzog, le conciliateur, le médiateur, dont les propositions alternatives au plan de refonte du système judiciaire gouvernemental avaient été rejetées d’un revers de la main par la coalition, treize minutes après les avoir annoncées, il y a seulement deux semaines.

Le défi de Herzog

Le président a, c’est peu de le dire, un combat difficile à mener alors qu’il va reprendre ses initiatives de négociation, avec des enjeux qui ne pourraient pas être plus importants.

Les éléments de cette crise nationale restent plus problématiques qu’ils ne l’ont jamais été. Netanyahu et ses alliés veulent mettre aux fers les juges afin de faire avancer un agenda politique radical, discriminatoire et dans certains cas, raciste et théocratique, aux antipodes des principes fondamentaux d’un Israël tolérant et démocratique. Ils ont remporté une élection décisive au mois de novembre et ils bénéficient d’un large soutien, d’un soutien fervent.

Des partisans du plan de réforme judiciaire du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu se rassemblent aux abords de la Knesset de Jérusalem, le 27 mars 2023. (Crédit : AP Photo/Oren Ziv)

Mais la moitié du pays n’a pas voté pour eux et certains de leurs propres électeurs regrettent profondément de l’avoir fait. S’il faut croire aux enquêtes d’opinion, les soutiens de la coalition subissent une hémorragie, ce qui ne peut que renforcer le désir du gouvernement de marginaliser le système judiciaire pour optimiser sa mainmise sur le pouvoir.

Lundi matin, la Commission de la Constitution, du droit et la justice a approuvé la législation accordant au gouvernement le contrôle des nominations des juges, très exactement comme l’avait prévu Levin et comme l’avait promis Netanyahu. Mardi matin, le texte a été officiellement déposé pour sa deuxième lecture et pour sa troisième lecture en séance plénière de la Knesset, des lectures qui peuvent dorénavant survenir à n’importe quel moment.

Des manifestants opposés au gouvernement font brûler des pneus près de Beit Yanai, en Israël, le 27 mars 2023. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

S’il n’avait pas renvoyé son ministre de la Défense, le Premier ministre serait, en ce moment-même, en train de faire inscrire dans le marbre de la loi le texte qui est au centre de son coup de force contre le système judiciaire. Au lieu de cela, son abus de pouvoir péremptoire contre Gallant, un abus commis par un despote en puissance qui, lundi soir, invoquait encore de manière ridicule le roi Salomon comme étant son modèle, implique que lui-même et ses sbires devront attendre.

Et la crainte est qu’il ne faille pas attendre longtemps. « Nous devons nous montrer intelligents », a dit Levin. « Nous ferons adopter la législation plus tard ».

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