Quand un homme juif sans père ne peut pas avoir d’enfant
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Quand un homme juif sans père ne peut pas avoir d’enfant

Trente ans après avoir été abandonné, l'auteur Elliot Jager renoue le contact avec son père, un survivant de l'Holocauste

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Pater, entouré de sa femme d'origine américaine Yvette et le bébé Elliot Jager, circa 1956 (Crédit : Autorisation)
Pater, entouré de sa femme d'origine américaine Yvette et le bébé Elliot Jager, circa 1956 (Crédit : Autorisation)

Assis au YMCA de style art déco du centre-ville de Jérusalem, dépourvu de café et sans plateau de pâtisserie en vue, l’auteur Elliot Jager compare son premier livre sur la stérilité et la réconciliation à un gâteau

« C’est un gâteau marbré », a déclaré Jager. « C’est du gâteau marbré avec du glaçage au chocolat », a-t-il plaisanté.

Pour tous ceux qui connaissent Jager l’intellectuel, l’idée que cet individu, extrêmement discret, écrive un livre profondément personnel qui nous plonge dans une enfance troublée et un pénible voyage dans la fertilité échouée est extrêmement contre-intuitif.

« Je suis une personne très discrète », admet-il. « Mes plus proches confidents ne connaissaient aucun de ces éléments aussi ».

Mais le livre a été écrit dans une fenêtre de temps financée par la chance, entre deux emplois en tant que journaliste et écrivain académique. Il a été achevé en seulement huit mois avec le sentiment reconnu d’avoir une mission.

« Aucun homme n’a jamais écrit un livre sur ce que l’on ressent et que cela signifie pour leur sens de l’objectif de ne pas avoir d’enfants », a débuté Jager. À bien des égards « The Pater : My Father, My Judaism, My Childlessness » [« Le Pater : mon père, mon judaïsme, ma stérilité »] est une oeuvre que seul Jager aurait pu écrire. C’est aussi une oeuvre dont la douceur reste.

De premier abord, un livre sur un fils abandonné qui navigue à travers sa propre stérilité et ses crises de la foi à l’âge adulte ne ressemble pas à la description d’un livre qui remonte le moral.

Mais comme l’auteur le raconte de sa propre expérience avec son infertilité – et sa réconciliation douloureuse avec le père qu’il n’a pas vu pendant 30 ans – l’histoire devient l’une de ces guérisons bénéfiques qui arrivent tard dans la vie.

Pour commencer chaque chapitre, il navigue sur l’accent mis par le judaïsme sur la nécéssité d’être fécond et de se multiplier avec des entretiens avec d’autres hommes juifs sans enfant. Il raconte leurs luttes dans le contexte d’une plus grande société occidentale qui idéalise la famille nucléaire.

Et comme le glaçage sur le dessus, le livre se termine par une dialectique philosophique, une remise en cause de la foi en un Dieu personnel.

Après des tentatives ratées et successives de fécondation in vitro (FIV), Jager « sort » du placard orthodoxe. Aujourd’hui, il embrasse un autre judaïsme que celui qui était pratiqué par son père pieux, qui lui-même se révèle être complètement différent de l’homme qui apparaissait dans ses souvenirs de jeunesse.

Jager clôt le livre avec une description de ses actuelles visites hebdomadaires dans le monde ultra-orthodoxe de son père. Les visites avec le Pater, dit-il, continuent à ce jour.

« Le Pater que je connais en tant qu’adulte est un homme âgé fragile – un fanatique âgé, toujours insistant sur sa piété, encore insondable, mais pas féroce, non sans chaleur, et qui utilise même l’auto-dérision à propos de sa propre faiblesse », écrit Jager.

Elliot Jager, l'auteur du ‘The Pater’ (Crédit : Ariel Jerozolimski)
Elliot Jager, l’auteur du ‘The Pater’ (Crédit : Ariel Jerozolimski)

Il a déclaré qu’aujourd’hui, son père, presque sourd, dont l’âge est estimé à bien au-delà de 90 ans, communique avec lui dans un mélange de yiddish et d’hébreu. L’anglais, qu’il a appris pendant son court chapitre américain est presque oublié. Jager lui « parle » en rédigeant en hébreu sur le grand écran de son smartphone.

C’est une relation, qui, il y a dix ans aurait été impensable : le père de Jager, survivant de l’Holocauste, a abandonné son fils de neuf ans, et son épouse d’origine américaine pour une vie de piété simple en Terre Sainte. Au moment où les hommes Jager ont retissé les liens, son père avait vécu pendant des décennies dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak avec une seconde épouse persane, avec qui il a eu deux filles.

Pendant ce temps, la brave mère de Jager, qui à elle seule les a gardés hors de la pauvreté, a élevé Jager dans le Lower East Side de New York, dans une orthodoxie pieuse. Mais son enfance là-bas n’est pas composée de magasins de poissons nostalgiques, d’usines de matza et des barils de cornichons.

« Le quartier où j’ai grandi était moribond d’un point de vue juif – et dangereux », a-t-il dit aujourd’hui. Pendant les années 1960-70, dans « son » Lower East Side (qui est maintenant l’un des quartiers les plus branchés de Manhattan), il y avait plus de personnes tuées dans les rues que pendant toute la deuxième Intifada.

Malgré l’adversité, ou peut-être à cause de cela, Jager et sa mère avaient une relation étroite et c’est seulement après sa mort en 1997 qu’il a suivi les traces de son père pour construire une nouvelle vie en Israël.

Leurs retrouvailles ont été compliquées par la stérilité de Jager et la piété du Pater qui l’a poussé à effectuer des dévotions presque superstitieuses pour apporter à Jager un fils.

Jager a expliqué que sa reconnection avec son père est « cette étrange histoire d’un homme qui a laissé son fils, qu’il n’a pas vu ou à qui il n’a pas parlé avec lui pendant 30 ans, avec qui il se réconcilie, et dont le but en premier lieu est que je dois avoir mon propre fils ».

Mais le désir presque oppressant de son père – et légèrement morbide – d’un fils pour dire le Kaddish pour Jager après sa mort est en réalité bien ancré dans la culture juive.

Jager décrit le concept de la « kaddishl » comme le garçon qui est l’incarnation de « l’assurance de la prière en mémoire » de ses parents après leur mort.

« Cet enfant mâle, on peut compter sur lui pour réciter la prière du Kaddish pour les morts – reliant Dieu, l’éternité et les enfants », a écrit Jager. Il s’interroge : « qu’est-ce qui se passe si vous décédez sans kaddish ? ».

Dans les synagogues à travers le monde, les Juifs ont juste fini de lire le livre de la Genèse, qui comprend plusieurs histoires de matriarches avec des difficultés à concevoir.

« Dans la Bible, toutes ces histoires se terminent avec les héroïnes qui arrivent à tomber enceinte. Il n’y a pas d’histoires sans fin heureuse. Il n’y a pas de ‘Oops, Dieu a dit qu’il ne peut pas le faire’. Il y a des inquiétudes, des soucis sans fin, mais tout fonctionne », a déclaré Jager. Dans le judaïsme, « avoir des enfants est une bénédiction, ne pas avoir des enfants est une punition ».

Il n’y a pas d’histoires d’hommes ayant des problèmes de fertilité, poursuit-il. Dans la Bible, « ils avaient toujours des concubines, des femmes à côté », a décrit-Jager, ce qui met un homme juif stérile dans une situation inexplorée.

La couverture du « Le Pater : mon père, mon judaïsme, ma stérilité » (Crédit : Autorisation)
La couverture du « Le Pater : mon père, mon judaïsme, ma stérilité » (Crédit : Autorisation)

Le sentiment d’échec pour un couple juif stérile est aggravé par la société d’aujourd’hui qui fonde sa foi dans l’intervention médicale comme la FIV. (Jager note que la FIV rate plus qu’elle ne réussit.)

Jager craint que si l’on entend seulement le squelette de l’histoire – un garçon abandonné qui retisse les liens avec son père après 30 ans – il n’est « pas déraisonnable de penser de façon négative d’une telle personne ».

« Je me sens mal à propos de cela… mais ceux qui ont lu le livre comprennent pourquoi il se comportait comme il le faisait », a expliqué Jager.

Il qualifie son père d’ « un homme qui n’a aucun intérêt réel dans les choses matérielles, qui jusqu’à ce jour, ce qui le rend heureux est de savoir qu’il peut me donner de l’argent à donner à la Tsedaka [la charité]. Cela ouvre les yeux de ceux d’entre nous qui ne font pas partie de ce monde et ne voient que l’ensemble de ses tares. Lorsque vous avez une certaine distance, la situation est beaucoup plus compliquée. Le mode de vie ultra-orthodoxe n’est pas noir et blanc », a-t-il ajouté en riant.

« C’est un cadeau extraordinaire qu’à 61 ans, je peux me reconnecter avec mon père, qui a maintenant une quatre-vingt dizaines d’années. Aussi infirme qu’il est, oui, il est infirme, et c’est une bénédiction », a conclu Jager.

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