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Steven Salen, survivant de la Shoah et tailleur des présidents, meurt à 103 ans

Après avoir été un esclave de la machine de guerre nazie à l'Est, Steven Salen a émigré aux USA, où il est devenu le tailleur attitré des personnalités les plus puissantes du pays

Steve Salen sur une photo non datée dans son atelier de Manhattan. (Crédit : Famille via JTA)
Steve Salen sur une photo non datée dans son atelier de Manhattan. (Crédit : Famille via JTA)

NEW YORK (JTA) – Rien n’agaçait plus Steven Salen qu’un homme puissant mal habillé.

« Sa fille Elayne Landau se souvient de lui criant devant la télévision : « Ce costume ne va pas du tout ! Comment va-t-il se faire élire ? Elayne, envoie-lui une lettre. » Il lui dictait la lettre. « Je vous vois à la télévision. Ce costume vous va très mal. Vous avez vraiment l’air disproportionné. Venez me voir ! »

Parfois, Landau se souvient lors d’une interview, elle envoyait même la lettre. Et il lui arrivait même de recevoir, de temps à autre, une réponse polie et amicale.

Salen, 103 ans, est décédé le 23 novembre dans un hôpital de Manhasset, à New York. C’était un survivant de la Shoah, un trafiquant de marché noir averti de l’époque de la guerre. Dès son arrivée à New York, il s’est forgé une réputation de couturier, de « tailleur sur mesure », comme le dit sa famille, au service des personnages puissants et influents, et a travaillé jusqu’à l’âge de 95 ans.

Salen aimait évoquer les opportunités que ce pays lui avait offertes, et comme beaucoup de survivants, il n’a commencé à s’ouvrir aux horreurs dont il a été témoin et qu’il a subies que tard dans sa vie – dans son cas, vers ses 90 ans.

Il aimait raconter à ses enfants et petits-enfants les histoires de ses clients et ce qu’il faisait pour les mettre en valeur, se souvient sa petite-fille, Rachel Landau Fisher. Une fois, il a vu une vieille photo d’un homme sur un tarmac, vêtu d’un élégant pardessus gris. Salen a dit que c’était lui qui avait confectionné ce manteau.

Le président américain de l’époque, Richard Nixon, à droite, a l’air sérieux alors qu’il mange avec des baguettes à côté du premier ministre chinois de l’époque, Zhou Enlai, à Shanghai, le 28 février 1972. (Crédit : AP)

C’était une photo du président américain Richard Nixon serrant la main du Premier ministre chinois Zhou Enlai à Pékin, le point marquant d’une visite historique qui a dégelé les liens entre les États-Unis et la Chine.

« Ses petits-enfants, Jake, Sofia, Rachel et Sam, aimaient écouter ses nombreuses histoires. Leur préférée était celle d’un client de la mafia qui avait surpris le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, en sous-vêtements lors d’un essayage », a écrit sa petite-fille, Landau Fisher, dans un texte à sa mémoire≥>.

Dans sa maison de Bayside, dans le Queens, il a conservé des souvenirs de sa carrière : Des entrées manuscrites dans des registres couvrant des décennies, incluant des noms comme Nixon et son secrétaire d’État, Henry Kissinger. Un chèque encadré datant de 1980 de l’ancien président Gerald Ford, d’un montant de 3 170 $. Des pinces à cravate de Gerald Ford. Un exemplaire relié et immaculé du recueil de mémoires de Kissinger, « White House Years« , avec une inscription, « A Steve Salen, qui me fait paraître presque présentable ». Une liste de clients datant de l’an 2000 qui comprend des noms comme Hearst et Scorcese.

« Martin Scorsese était l’un de ses derniers clients », dit Elayne Landau à propos du réalisateur. « Harvey Keitel aussi. »

Salen était un tailleur de la vieille école, qui travaillait au bouche à oreille, et qui a commencé à travailler chez FL Dunn sur la Cinquième Avenue à New York, avant d’ouvrir son propre atelier sur Madison Avenue et la 53e rue, au cœur du quartier de la haute couture de la ville.

En 2011, alors que Salen avait déjà plus de 90 ans, le blog de mode new-yorkais « The Trad » a publié un article sur sa boutique. Il commençait ainsi : « Dans les années 50, il y avait 300 à 400 tailleurs sur mesure à New York. Aujourd’hui, il n’en reste que 30 ».

« Ils n’ont pas de site internet. Ils n’ont certainement aucun sens du marketing. Steven ne sait même pas se servir de son téléphone. Mais ils savent vous confectionner un costume. En fait, ils fabriquent des costumes pour beaucoup de magasins à New York qui prétendent fabriquer les leurs », rapportait le blog. « Vous vous faites marquer à la craie. Et puis après ? Où va votre costume ? En Chine ? Au Mexique ? En Turquie ? Ou bien au 11e étage d’un immeuble de bureaux du centre de Manhattan. » Mais « ce n’est pas donné », précisait le blogueur.

De temps en temps, Salen apparaissait dans un article sur les occupants privilégiés de la stratosphère sociale de New York, comme lorsque le New York Times Magazine a publié un article sur les antiquaires Leigh et Leslie Keno en 1986 (ils sont maintenant célèbres en tant qu’évaluateurs dans l’émission « Antiques Road Show » sur PBS).

« Après des années à la recherche du tailleur parfait, ils en ont finalement trouvé un qui, selon eux, répond à leurs spécifications, un homme qui répond au nom de Steven Salen », indiquait le Times. « Il a réussi à passer le test que les frères font passer aux tailleurs potentiels en repérant immédiatement que chaque jumeau a un bras plus long que l’autre de deux centimètres. »

Salen ne racontait à ses enfants sa vie avant son arrivée aux États-Unis que s’il devait expliquer les marques que ses souffrances avaient laissées sur son corps.

« Il racontait comment, à son grand étonnement, il s’était tordu les orteils gelés sans même le sentir », a écrit Elayne Landau dans un éloge funèbre, décrivant le temps passé par son père sur le front russe comme esclave de la machine de guerre nazie. « Nous avions vu ses pieds, vous comprenez, alors il devait raconter. »

« C’était un survivant de la Shoah, mais bien que cette expérience l’ait façonné, il ne voulait pas être défini par elle », a-t-elle écrit. « J’ai compris cela parce que, en grandissant dans une communauté de réfugiés, on ne posait pas ces questions et, en général, les gens ne parlaient pas. Ils avaient besoin de passer à autre chose. »

Salen travaillait sans relâche, a déclaré Landau dans l’interview. « Je me souviens que le dimanche, nous allions à Schwartzbaum, une boutique de laine située dans le Lower East Side, sur Delancey street, pour acheter du tissu, il travaillait vraiment sept jours sur sept », a-t-elle ajouté.

Et puis, à 90 ans, il a commencé à s’ouvrir, et Elayne Landau y a vu l’occasion de se rapprocher du père qui a passé son enfance à travailler.

« Il faisait souvent remarquer qu’il n’arrivait pas à croire qu’il avait réussi », a-t-elle écrit dans son éloge funèbre. « Et il a commencé à vouloir en parler. Malheureusement, à ce moment-là, à plus de 90 ans, il avait du mal à se souvenir des détails. Mais avec l’aide des quelques souvenirs que j’avais notés au fil des ans, Rachel et moi avons pu reconstituer les grandes lignes de son histoire. »

Il est né Zoltan Salomon à Nelipyno, en Tchécoslovaquie, en 1919. En 1939, au cours de ce qu’il décrira plus tard comme les meilleures années de sa vie, il a appris le métier de tailleur dans une école professionnelle gérée par l’American Jewish Joint Distribution Committee.

Puis les nazis sont arrivés et ont déporté Salen. Il n’a jamais revu ses parents ni sept de ses onze frères et sœurs. Il a été libéré par les Russes en 1943. « Il m’a raconté comment les soldats russes ont donné des fusils aux Juifs pour qu’ils tirent sur leurs ravisseurs allemands », se souvient Elayne Landau. « Il a dit que certains l’avaient fait. »

Il a rejoint l’armée tchécoslovaque et est devenu sergent d’approvisionnement, ce qui nécessitait des compétences commerciales pointues pour négocier au marché noir. Un collègue du marché noir avait une cousine, Frantisca, qui avait 18 ans ; elle et Salen se sont mariés au bout de trois semaines. Ils sont arrivés à New York en 1949, et Salen a trouvé un emploi de tailleur presque immédiatement.

Sa femme, qui a pris le nom américain de Frances, est décédée avant lui, tout comme son fils, Jeff, l’un des fondateurs du groupe punk des années 1970, Tuff Darts, qui est mort d’une crise cardiaque en 2008. Il laisse derrière lui sa fille Elayne, son gendre Matthew Landau, sa belle-fille Diana Salen et ses quatre petits-enfants.

« Il voulait vraiment être défini par sa vie américaine », a déclaré Elayne Landau. « Il était tellement reconnaissant d’être ici que personne n’avait le droit de dire quoi que ce soit de mal sur l’Amérique ».

Sa petite-fille, Rachel Landau Fisher, a déclaré que lui et sa grand-mère avaient profité de manière légèrement différente de leur expérience américaine.

« Lui et sa femme étaient très honorés d’avoir été invités à prendre le thé avec la Première Dame Betty Ford après avoir habillé le président à la Maison Blanche », a-t-elle dit. « L’endroit où il était le plus heureux était à une table de poker à l’hôtel Concord de Catskills ».

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