Tchernobyl : 1 500 « liquidateurs » vivent en Israël, terriblement maltraités
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Opinion

Tchernobyl : 1 500 « liquidateurs » vivent en Israël, terriblement maltraités

Une loi de 2001 promettait un logement et des soins à ces héros, mais de façon scandaleuse, elle n'a jamais été appliquée. Peut-être que le succès d'une série TV changera cela

Des liquidateurs de Tchernobyl en visite à la Knesset à Jérusalem. (Ksenia Svetlova)
Des liquidateurs de Tchernobyl en visite à la Knesset à Jérusalem. (Ksenia Svetlova)

La nouvelle série télévisée « Tchernobyl », qui porte sur la pire catastrophe nucléaire du 20e siècle, a rappelé au monde ce qui s’est passé au réacteur nucléaire n° 4 de la centrale, il y a 33 ans.

Malgré les dangers bien réels pour la santé, de nombreux touristes curieux se sont rendus dans cette ville ukrainienne isolée, où le temps s’est arrêté en avril 1986. Et des journalistes ont recherché les personnes ayant combattu l’incendie dévastateur et construit le sarcophage de Tchernobyl, la structure massive en acier et en béton qui a été construite sur le réacteur détruit pour l’isoler et limiter la contamination radioactive de la zone environnante.

La grande majorité des centaines de milliers de « liquidateurs » de Tchernobyl – ceux qui ont été appelés pour faire face aux conséquences immédiates de la fuite nucléaire catastrophique – qui sont encore en vie aujourd’hui résident en ex-Union soviétique. Mais environ 5 000 d’entre eux ont immigré en Israël au début des années 90, et 1 500 d’entre eux y vivent toujours. Malheureusement, les liquidateurs sont âgés et souffrent de problèmes de santé. Sans surprise, ces faits sont moins intéressants que les souvenirs douloureux de ces jours terribles : les amis qui sont morts, les cheveux qui sont tombés, les maladies qui se propagent.

Il y a quatre ans, au cours de la campagne électorale pour désigner la vingtième Knesset, j’ai pris contact avec ce groupe unique de personnes. Le chef de l’association des liquidateurs de Tchernobyl, Alexander Kalantirsky, m’a contactée avant mon élection et a sollicité mon aide. Lorsque nous avons commencé à parler, il s’est avéré qu’il avait étudié comme ingénieur en bâtiment dans la même université que ma mère, à Moscou.

Alex Kalantirsky (à droite) lors d’une présentation des liquidateurs de Tchernobyl à la Knesset à Jérusalem. (Ksenia Svetlova)

Alex Kalantirsky avait la quarantaine, marié et père de famille, quand il a été envoyé à Tchernobyl pour travailler à la construction du sarcophage.

Savait-il ce qui l’attendait là-bas et que sa santé en serait irrémédiablement affectée ? Absolument. Mais à aucun moment il n’a envisagé de renoncer à cette mission.

« Nous savions que si les radiations continuaient à se propager, non seulement l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie et la Russie seraient touchées, mais toute l’Europe, y compris le bassin méditerranéen. On ne pensait qu’à ça. Nous espérions pouvoir neutraliser ce danger immense », m’a-t-il expliqué lors de notre première discussion.

Le sarcophage en béton et en acier qui recouvre le réacteur n° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl est visible sur cette photo prise le 8 décembre 1999 à Tchernobyl, en Ukraine. (AP Photo/Efrem Lukatsky)

Les droits des liquidateurs de la catastrophe de Tchernobyl sont inscrits dans plusieurs traités internationaux dont Israël n’est pas signataire. Néanmoins, lorsque les liquidateurs ont immigré en Israël, ils ont demandé l’aide qui leur permettrait de faire face à leurs maladies et autres besoins.

En 2001, le regretté membre de la Knesset, Yuri Stern, a d’ailleurs initié une législation reconnaissant le travail des liquidateurs et leur donnant un statut unique. La loi précise leur droit au logement social, à une allocation spécifique et à un traitement dans un établissement médical spécialement créé à cet effet.

Une vue aérienne de la centrale nucléaire de Tchernobyl, site du pire accident nucléaire au monde, est observée en avril 1986, deux à trois jours après l’explosion de Tchernobyl, en Ukraine. Devant la cheminée se trouve le réacteur n° 4 complètement détruit. (AP Photo)

Cependant, depuis l’adoption de la loi il y a 18 ans, l’État ne l’a pas appliquée et n’a pas alloué les fonds nécessaires à sa mise en œuvre. Au cours des quatre années pendant lesquelles j’ai été membre de la Knesset, j’ai cherché des réponses auprès des ministères gouvernementaux responsables de cet échec. Certaines de leurs réponses étaient tout à fait fascinantes.

Le ministère de l’Intégration et celui de la Construction et du Logement, par exemple, ont complètement ignoré les liquidateurs. Les compagnies d’assurance refusent d’assurer les liquidateurs, en raison du risque élevé de maladie auquel ils étaient exposés, mais un effort pour impliquer le Trésor dans cette mission a été contrecarré, au prétexte que ce dernier n’a pas le droit d’exiger des compagnies privées d’assurer ou non un individu.

Le vice-ministre de la Santé Yaakov Litzman lors d’une conférence de presse après avoir rencontré le président Reuven Rivlin à la résidence du président à Jérusalem, le 15 avril 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Mais la réponse la plus scandaleuse a été celle du vice-ministre de la Santé, Yaakov Litzman, qui m’a dit que « la recherche ne prouve pas que les liquidateurs de la catastrophe de Tchernobyl souffrent de maladies en raison de leur travail sur le réacteur. La plupart d’entre eux sont des fumeurs, et il est possible que le cancer dans leur cas soit une conséquence de ce tabagisme ».

Une fois cette réponse méprisante et offensante reçue, la voie vers une requête auprès de la Haute Cour de justice est clairement ouverte, puisque la législation de 2001 a donné instruction aux ministères gouvernementaux de créer un établissement médical pour traiter les liquidateurs de Tchernobyl. Une plainte a été déposée par l’avocat Gilad Sher, qui travaille en leur nom depuis des années.

Un médecin examine un garçon qui a été évacué de la zone sinistrée de Tchernobyl vers Artek, le 14 juin 1986. (AP Photo)

Lors d’une audience tenue le 17 décembre 2018, la Haute cour a accepté la plupart des principales demandes des liquidateurs. Le tribunal a précisé que l’État n’avait pas le droit de ne pas accorder tous leurs droits aux liquidateurs sous prétexte que leur situation médicale n’était pas claire.

L’État a eu 120 jours pour rectifier la situation. Mais la campagne électorale, et maintenant la deuxième campagne électorale, ont gelé le travail du gouvernement et de la Knesset, et rien n’a bougé.

Des enfants de Tchernobyl arrivent en Israël pour recevoir des soins médicaux en 1990. (Natan Alpert / GPO)

Très peu de journalistes se sont intéressés à cette saga et à la situation désastreuse des liquidateurs. Parmi ceux qui se sont penchés dessus, la plupart se sont concentrés sur les terribles détails de ce qui s’est passé il y a 33 ans et ont interviewé ces personnes âgées, malades. Pour la plupart des liquidateurs, c’est une expérience profondément traumatisante.

Depuis, la remarquable série historique « Tchernobyl » est sortie.

« Cette série me replonge dans le cauchemar. Plus je parle de ma vie là-bas, plus je suis malade », raconte Alex Kalantirsky.

Affiche pour Tchernobyl, la mini-série de 2019.

Lui et ses amis, dit-il, ne comprennent pas pourquoi les intervieweurs ignorent leurs récits des trois dernières décennies en Israël – la bataille acharnée qu’ils mènent contre les ministères gouvernementaux qui tentent d’échapper à leurs responsabilités d’un ministère à l’autre, et leur situation financière désastreuse.

« Cela fait 18 ans que la loi de Yuri Stern a été adoptée. Combien d’années encore faudra-t-il avant qu’ils ne commencent à s’occuper de notre problème », déplore Alex Kalantirsky, un homme sage, intelligent et lucide.

Il a été étonné par le nombre de demandes d’interviews qu’il a reçues de la part des médias, et déçu par la superficialité des questions.

« Je n’ai aucun problème pour parler de ce qui s’est passé à Tchernobyl, même si ce n’est pas facile pour moi », m’a-t-il dit récemment. « J’ai regardé la série. C’était d’une précision stupéfiante, sauf pour quelques détails mineurs. Mais il est vital pour moi que ce ne soit pas seulement l’histoire de ce qui s’est passé qui soit entendue, mais aussi notre cri aujourd’hui. »

Les ouvriers qui ont construit le sarcophage de ciment recouvrant le réacteur n° 4 de Tchernobyl posent avec une banderole qui dit : « Nous exécuterons l’ordre du gouvernement » à l’été 1986 sur le chantier inachevé. (AP Photo/ Volodymyr Repik)

Contrairement aux personnages de la série télévisée, les liquidateurs de la catastrophe de Tchernobyl sont de vraies personnes, de chair et de sang.

Je ne peux qu’espérer que le regain d’intérêt pour la plus grande catastrophe écologique du 20e siècle finira par amener les médias à se concentrer non seulement sur les histoires d’horreur des poulets à deux têtes et des dents prématurément perdues, mais aussi sur la réalité quotidienne des 1 500 Israéliens qui vivent ici.

Les « liquidateurs » de Tchernobyl témoignent lors d’une réunion d’une commission de la Knesset. (Ksenia Svetlova)

De par leur droit, et non par acte de pitié ou de charité, ils ont besoin et méritent notre aide concrète en matière de logement et de soins médicaux. C’est le moins que nous puissions faire pour eux, et ils attendent scandaleusement depuis trop longtemps.

L’auteure de cet article était membre de l’Union sioniste, qu’elle a représentée à la Knesset de 2015 à 1919.

Cet article a été publié originellement en hébreu sur Zman Yisrael, le site en hébreu du « Times of Israel ».

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