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Opinion

Ukraine: la neutralité apparente de Bennett peut-elle nuire à Israël pour l’Iran ?

Le Premier ministre risque d'être perçu comme apaisant un tyran régional au moment même où Israël cherche le soutien du monde contre un autre tyran régional

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Naftali Bennett en vol, entre la Russie et l'Allemagne, le 5 mars 2022 (PMO)
Le Premier ministre Naftali Bennett en vol, entre la Russie et l'Allemagne, le 5 mars 2022 (PMO)

Est-ce que personne, au sein du bureau du Premier ministre, ne voit donc pas le paradoxe de la situation et le danger qu’elle présente ?

Le Premier ministre Naftali Bennett a décidé de tenter d’assumer un rôle de médiation en vue d’un accord entre la Russie, pays envahisseur, puissance nucléaire, empire aspirant à renaître de ses cendres, et l’Ukraine, sa nation voisine assiégée et rebelle – une Ukraine qui, selon le président russe Vladimir Poutine, n’a pas le droit d’exister et qu’il s’efforce donc dorénavant de faire disparaître. Très exactement au même moment, Bennett et les hauts-responsables israéliens exhortent la communauté internationale à ne pas finaliser un accord avec l’Iran, poids-lourd régional, qui cherche à se doter de l’arme nucléaire, qui dit qu’Israël n’a pas le droit d’exister et qui veut nous faire disparaître.

Alors que le monde libre, avec à sa tête les États-Unis, s’efforce de contrer la Russie sans déclencher une Troisième guerre mondiale, Bennett a résolument refusé de prendre parti – déclinant l’invitation américaine à coparrainer une résolution du Conseil de sécurité des États-Unis qui condamnait la Russie, le mois dernier ; restant à l’écart des sanctions internationales prises dans la foulée de l’invasion du territoire ukrainien et ne proclamant même pas sa volonté de garantir qu’Israël ne se fera pas abuser par la Russie et par les Russes qui pourraient chercher à contourner les mêmes sanctions.

Oui, Israël a soutenu la résolution non-contraignante qui a suivi à l’Assemblée générale et qui a condamné la Russie – mais cela a été le cas, en réalité, de la quasi-totalité des pays du monde à l’exception seulement de la Corée du nord, de la Syrie, de la Biélorussie, de l’Érythrée. Oui, c’est vrai, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid n’a pas mâché ses mots pour condamner l’agression russe – mais c’est la voix de Bennett qui prévaut sur toutes les autres dans le paysage de l’État israélien.

C’est vrai aussi qu’Israël fournit une aide humanitaire considérable à l’Ukraine, que le pays réfléchit à y installer un hôpital de campagne – avec un bémol, celui des changements que le pays a finalement consentis dans sa politique d’accueil des réfugiés. Jusqu’à mardi, l’État juif demandait que les nouveaux arrivants qui ne sont pas éligibles à la citoyenneté selon les dispositions de la Loi du retour fassent un dépôt de 3000 dollars à leur entrée dans le pays – une mesure qui avait été introduite par la ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked et qui a été abandonnée dans un contexte d’indignation croissante.

Shaked a dorénavant imposé un plafond de 25 000 personnes sur le nombre d’Ukrainiens non éligibles à la citoyenneté israélienne que nous pourrons accueillir temporairement parmi nous. Dans la mesure où ils étaient déjà environ 20 000 à se trouver sur le territoire israélien avant la guerre et que 3 000 à peu-près sont arrivés depuis, il est difficile de parler d’une décision généreuse (et c’est, au niveau symbolique, un contraste fort avec la décision prise en 1977 par le Premier ministre Menachem Begin qui, venant de prendre ses fonctions, s’était immédiatement assuré que l’État juif serait l’une des premières nations à offrir un refuge et un asile aux boat people vietnamiens.)

Le président russe Vladimir Poutine lors d’une visite à l’école d’aviation d’Aeroflot aux abords de Moscou, le 5 mars 2022. (Crédit :Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Semblant même contredire le statut unique auto-proclamé du Premier ministre de médiateur honnête, le bureau de Bennett a fait savoir à quelques journalistes, mardi soir, que si Israël n’avait pas à dire au président (Juif) de l’Ukraine de céder aux demandes de « dénazification » du maître du Kremlin – notamment en cédant une partie du pays et en acceptant de rester à l’écart de l’OTAN – ou à lui demander de continuer à se battre pour la survie de la pleine souveraineté de l’Ukraine à un prix terrible, Volodomyr Zelensky devait toutefois être conscient que son pays faisait dorénavant face à ce qui s’apparente à un choix capital et tragique : celui de la capitulation ou celui du malheur.

Bennett aurait, semble-t-il, décidé qu’Israël « ne sera pas le Chamberlain de 1938. » Eh bien, c’est très précisément ce qui peut inquiéter. Le parallèle n’est pas exact mais il souligne très certainement la folie monumentale que représente une tentative d’apaisement à l’égard d’un tyran mégalomaniaque, et les conséquences désastreuses entraînées par le fait de tenir un premier rôle dans cette initiative

Les responsables américains ont pu dire presque la même chose mais l’administration des États-Unis, qui ne fournit pas à l’Ukraine tout le soutien militaire que pourrait souhaiter Zelensky et qui ne risquera pas de vie américaines en Ukraine, a pris parti sans ambiguïté possible en faveur de l’Ukraine et elle a pris la tête des initiatives visant à contrecarrer la Russie par le biais de pressions économiques et de sanctions qui continuent à se multiplier.

Bennett, selon un article paru sur le site d’information israélien Ynet qui était consacré au point-presse du bureau du Premier ministre qui a eu lieu dans la soirée de mardi, aurait, semble-t-il, décidé qu’Israël « ne sera pas le Chamberlain de 1938. » Eh bien, c’est très précisément ce qui peut inquiéter. Le parallèle n’est pas exact mais il souligne très certainement la folie monumentale que représente une tentative d’apaisement à l’égard d’un tyran mégalomaniaque, et les conséquences désastreuses entraînées par le fait de tenir un premier rôle dans cette initiative.

Selon des informations qui n’ont pas été confirmées, Israël a même envoyé cette semaine un « message dur » aux Ukrainiens, se déclarant non-désireux de tolérer une situation dans laquelle et alors même que le pays tente de négocier une solution à la crise, il se trouve critiqué et attaqué par les officiels ukrainiens. Une référence apparente à une déclaration faite la semaine dernière par Zelensky, quelques jours après que le président ukrainien a demandé à Bennett d’aider à négocier la fin du conflit, lorsqu’il avait dit qu’il n’avait pas le sentiment que le Premier ministre israélien « était enveloppé dans notre drapeau » ainsi qu’à une accusation mensongère – elle a été depuis retirée – lancée par le ministre ukrainien des Affaires étrangères, qui avait affirmé que le transporteur israélien El Al acceptait « un argent sanglant » en permettant l’autorisation d’un système de paiement russe.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime lors d’une conférence de presse à Kiev, le 3 mars 2022. (Crédit : Sergei Supinsky/AFP)

Si Bennett, qui a enfreint le Shabbat pour s’envoler pour le Kremlin et pour y rencontrer Poutine, samedi, pour une cause qui peut raisonnablement être qualifiée de « mission vitale », peut aider, d’une manière ou d’une autre, à arracher un accord qui mettra un terme aux pertes de vies humaines tout en s’assurant que le gouvernement et le peuple ukrainien pourront conserver « leur souveraineté, leur indépendance et leur intégrité territoriale », comme l’a dit le secrétaire d’État américain Antony Blinken lors de sa rencontre avec Lapid, qui a eu lieu à Riga dans la journée de lundi, alors ses efforts diplomatiques s’avèreront avoir été plus que judicieux.

Mais si Poutine était prêt à convenir d’une telle issue, il n’aurait pas envahi l’Ukraine dès le départ. Et les difficultés qu’il rencontre dans sa tentative de prise de contrôle d’une Ukraine unifiée et résiliente l’amènent à augmenter progressivement son agression, notamment en ciblant odieusement les civils, plutôt qu’à modérer ses revendications.

Une femme enceinte quitte la maternité de Marioupol bombardée par la Russie, le 9 mars 2022. (Crédit :AP Photo/Evgeniy Maloletka)

Israël a un statut relativement unique en tant qu’allié des deux parties en lice dans le conflit. Mais l’influence d’Israël sur Poutine n’a rien d’exceptionnel – il n’y a aucun moyen de pression que le pays serait en mesure d’exercer seul et lui seulement. C’est même complètement le contraire : c’est Poutine qui dispose d’un moyen de pression sur Bennett, qui cherche à conserver sa latitude d’action dans l’espace aérien syrien et qui s’inquiète pour la sécurité des Israéliens et des Juifs en Russie et en Ukraine.

Ainsi, Bennett risque d’apporter une légitimité à Poutine tout en nuisant au statut et aux intérêts d’Israël aux yeux de ses alliés du monde libre. Il ne semble pas placer fermement l’État juif dans le camp du monde libre, dans le camp de ce monde qui soutient l’Ukraine, dans le camp de ce monde qui soutient les sanctions dans ce face à face avec un autocrate avide de pouvoir et de sang – mais il paraît placer le pays, de manière troublante et quelque peu unique dans le contexte actuel, dans l’entre-deux.

Abstraction faite du caractère intolérable au niveau moral de ce positionnement et de cet écart dangereux qu’il crée entre Israël et ses plus grands alliés – plus particulièrement en ce qui concerne les États-Unis – tout cela nuit au propre intérêt vital d’Israël : celui que la communauté internationale, qui se tient aux côtés de l’Ukraine dans la résistance contre l’ordre du jour dévastateur d’une puissance régionale guerrière, ne fasse très précisément la même chose pour Israël lorsqu’il s’agira de l’Iran.

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