Un artiste juif tire son inspiration – et ses clients – du quartier Rouge d’Amsterdam
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'Certains disent que l'origine du masque dans certaines cultures doit être trouvée en Dieu'

Un artiste juif tire son inspiration – et ses clients – du quartier Rouge d’Amsterdam

Dans un quartier où les patrons comme les employés dissimulent leur identité, Juan Tajes vend des masques qui cachent le visage mais symbolisent également le renouveau

Juan Tajes dans son studio d'Amsterdam en 2016. (Autorisation de Juan Tajes/via JTA)
Juan Tajes dans son studio d'Amsterdam en 2016. (Autorisation de Juan Tajes/via JTA)

AMSTERDAM (JTA) — Pour quelqu’un qui fabrique et vend des masques pour gagner sa vie, il est compréhensible d’ouvrir une boutique au centre du quartier Rouge, un endroit bien connu de la ville.

Après tout, il y a des masques et des costumes dans les magasins pour adultes installés dans cette partie de la capitale néerlandaise, qui doit son nom aux lumières rougeoyantes ornant les fenêtres où les prostituées prennent la pause en attendant leurs potentiels clients.

Les sex-shops offrent une variété de costumes grivois qui donnent le vertige, depuis des ensembles Dick Tracy à des accoutrements de Catwoman, laissant peu de place à l’imagination.

Et pourtant, ces accessoires sexuels sont très différents des masques qui sont fabriqués ici par Juan Tajes — un artiste juif né en Uruguay qui, dit-il, puise son inspiration – et sa clientèle – dans le flot infini de touristes et de badauds qui traversent ce quartier de la ville à toutes les heures du jour et de la nuit. Tajes qualifie ce va-et vient continuel de « mascarade sans fin ».

Certains masques de Tajes font référence à des parties du corps relatives au principal commerce du secteur – en particulier un masque couleur chair. Mais la majorité d’entre eux sont plus classiques, évoquant les théâtres européens de l’ancien temps, dont la commedia dell’arte, qui au 16e siècle, avait inspiré Molière. D’autres viennent faire écho à des formes plus anciennes encore, avec des masques aux yeux grands ouverts semblables à ceux utilisés dans la tragédie grecque.

Mais ils remontent tous, dit Tajes, à ses propres racines juives et catholiques en Uruguay et à l’inspiration tirée de sa vie et de son travail dans son studio du quartier Rouge.

« Etre entouré par des gens qui viennent de tant d’endroits différents, c’est de là que je puise mon inspiration », a expliqué Tajes, 70 ans, la semaine dernière à JTA dans une interview réalisée avant Pourim et le Carnaval – qui sont respectivement les fêtes juives et chrétiennes de printemps, avec des costumes et des déguisements qui dissimulent les identités.

Devant la vitrine de l’atelier de Tajes, qui est aussi son lieu de vie, les touristes s’agglutinent pour regarder les masques de plus près.

« Il y a beaucoup d’interactions », dit-il, désignant les acheteurs derrière la fenêtre. « Je pense que je connais dorénavant le mot masque en au moins 25 langues différentes ».

‘Les masques étaient utilisés par ceux qui cherchaient à devenir un Dieu… Mais pour d’autres, c’était un moyen de se cacher de Dieu’

Dans une zone de la ville où les hommes – qui évitent de croiser le regard des autres – font du lèche-vitrine en quête de sexe aux abords de la plus ancienne église de la ville, Tajes, qui s’est installé aux Pays-Bas il y a 35 ans, se souvient du rôle que les masques ont joué dans les religions dans de nombreuses régions du monde.

« On dit que l’origine du masque dans certaines cultures se trouve en Dieu », explique Tajes. « Les masques étaient utilisés par ceux qui voulaient devenir un Dieu, ou au moins l’incarner. Mais pour d’autres, c’était le moyen de sa cacher de Dieu ».

Pour l’un des voisins de Tajes, une prostituée originaire d’une petite ville de Macédoine qui s’est identifiée sous le nom d’Annie, ses masques offrent une chance de refléter sa propre réalité.

Un membre d'une équipe archéologique présente un masque en bronze du Dieu Pan, découvert lors des fouilles de l'Université de Haïfa à Hippos-Sussita. (Crédit : JTA via Université de Haïfa)
Un membre d’une équipe archéologique présente un masque en bronze du Dieu Pan, découvert lors des fouilles de l’Université de Haïfa à Hippos-Sussita. (Crédit : JTA via Université de Haïfa)

« J’aime regarder ces différents masques quand je vais au travail », dit Annie, qui, certains jours de la semaine, officie à quelques mètres seulement de Tajes, qu’elle n’a jamais eu l’occasion de rencontrer. « Je suppose que j’aime ces masques parce que j’en porte un moi-même tous les jours pour travailler. Je porte du maquillage, mais je porte aussi une personnalité qui n’est pas réellement moi ».

Même s’il est encore heureux de vivre et de travailler dans le Quartier Rouge, Tajes déplore de voir sa ville perdre toute son authenticité.

C’est une observation commune dans une ville qui était une Mecque pour les hippies, mais qui s’est depuis embourgeoisée de manière tellement impressionnante que de nombreux locaux la trouvent dorénavant inabordable – et insupportable en raison du nombre croissant de touristes qui envahissent les rues.

Masque funéraire en or de Toutânkhamon (CC Wikipedia - musée égyptien du Caire).
Masque funéraire en or de Toutânkhamon (CC Wikipedia – musée égyptien du Caire).

« Ce n’est plus l’endroit où je me suis installé il y a 35 ans et je pense que les choses n’ont pas changé en bien », dit Tajes. Alors que la municipalité a diminué les subventions qui permettaient à des artistes moins nantis de s’installer ici, « il ne reste plus grand-chose de la communauté qui existait avant. Elle a été majoritairement remplacée par des touristes ».

Fasciné par l’architecture médiévale du nord de l’Europe, Tajes était lui-même un touriste lorsqu’il est venu pour la première fois aux Pays-Bas en 1973. Cette année-là, la dictature militaire avait pris le pouvoir en Uruguay lors d’un coup d’état qui avait marqué le commencement d’un règne de 12 ans caractérisé par la censure, l’oppression et les tortures.

Réticent à l’idée de se soumettre à un tel régime, Tajes s’était alors installé aux Pays-Bas, où il s’était finalement établi et où il a eu deux filles. L’Uruguay a perdu approximativement 10 % de sa population pendant ces années-là.

Le quartier Rouge d'Amsterdam (Crédit : Wikimedia commons/ domaine public)
Le quartier Rouge d’Amsterdam (Crédit : Wikimedia commons/ domaine public)

Fils d’un père catholique et d’une mère juive sépharade, Tajes a été éduqué comme un catholique. Il a découvert très tôt les masques à Montevideo, où il a grandi. Le Carnaval est populaire en Uruguay tout autant qu’il l’est dans le pays voisin, le Brésil, et, petit garçon, Tajes adorait les processions colorées et les costumes et masques flamboyants.

« Les masques signifient un nouveau départ pour moi », dit-il.

Pourim comme le Carnaval ont tendance à souligner l’arrivée de la nouvelle saison, marquant la transition entre l’humeur sombre de l’hiver et l’espoir porté par le printemps.

« Il n’est pas surprenant que Pourim et le Carnaval marquent le renouveau », ajoute Tajes. « Il y a quelque chose dans le fait de mettre un masque qui évoque de nouvelles possibilités, de nouveaux débuts ».

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