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Un docteur russe témoigne de l’humeur nationale et de la perte de liberté

S'exprimant malgré le risque d'emprisonnement pour ceux qui critiquent le pouvoir, un médecin juif évoque le quotidien et l'avenir dans ce pays qui n'a pas encore réalisé son isolement

  • Photo d'illustration : Vladimir Poutine, au centre, et Denis Protsenko, directeur de l'hôpital Kommunarka, dans l'hôpital, le 23 mars 2020. (Crédit : Alexei Druzhinin, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP, File)
    Photo d'illustration : Vladimir Poutine, au centre, et Denis Protsenko, directeur de l'hôpital Kommunarka, dans l'hôpital, le 23 mars 2020. (Crédit : Alexei Druzhinin, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP, File)
  • Photo d'illustration : Le leader de l'opposition russe, Alexei Navalny, à droite, pose pour la presse dans un tribunal de Moscou, le 30 mars 2017. (Crédit : AP Photo, File)
    Photo d'illustration : Le leader de l'opposition russe, Alexei Navalny, à droite, pose pour la presse dans un tribunal de Moscou, le 30 mars 2017. (Crédit : AP Photo, File)
  • Des passants devant l'écran d'un bureau d'échange de devises qui montre le taux de change du dollar américain et de l'euro face au rouble russe dans le centre-ville de Moscou, en Russie, le 28 février 2022. (Crédit : AP/Pavel Golovkin)
    Des passants devant l'écran d'un bureau d'échange de devises qui montre le taux de change du dollar américain et de l'euro face au rouble russe dans le centre-ville de Moscou, en Russie, le 28 février 2022. (Crédit : AP/Pavel Golovkin)
  • Le président russe Vladimir Poutine salue la foule après son discours au concert marquant le 8e anniversaire du référendum sur le statut de la Crimée et de Sébastopol et sur sa réunification avec la Russie à Moscou, le 18 mars 2022. (Crédit : Ramil Sitdikov/Sputnik Pool Photo via AP)
    Le président russe Vladimir Poutine salue la foule après son discours au concert marquant le 8e anniversaire du référendum sur le statut de la Crimée et de Sébastopol et sur sa réunification avec la Russie à Moscou, le 18 mars 2022. (Crédit : Ramil Sitdikov/Sputnik Pool Photo via AP)
  • La police arrête des manifestants protestant contre l'attaque russe de l'Ukraine à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 1er mars 2022. (Crédit : AP/Dmitri Lovetsky)
    La police arrête des manifestants protestant contre l'attaque russe de l'Ukraine à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 1er mars 2022. (Crédit : AP/Dmitri Lovetsky)
  • Un policier russe arrête une manifestante pendant un mouvement de protestation contre l'invasion par la Russie de l'Ukraine à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 2 mars 2022. (Crédit : AP/Dmitri Lovetsky)
    Un policier russe arrête une manifestante pendant un mouvement de protestation contre l'invasion par la Russie de l'Ukraine à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 2 mars 2022. (Crédit : AP/Dmitri Lovetsky)
  • Photo d'illustration : Des enfants jouent pendant que les hommes prient lors de la nuit internationale des survivants juifs de la Shoah, dans une synagogue de Moscou, en Russie, le 4 décembre 2018. (Crédit : AP/Pavel Golovkin)
    Photo d'illustration : Des enfants jouent pendant que les hommes prient lors de la nuit internationale des survivants juifs de la Shoah, dans une synagogue de Moscou, en Russie, le 4 décembre 2018. (Crédit : AP/Pavel Golovkin)

Cette interview a été publiée en anglais le 26 mars 2022.

Alors que le gouvernement russe continue à réprimer la liberté d’expression et les positions dissidentes de ses propres citoyens, un médecin de Moscou a accepté – avec prudence – de s’entretenir avec le Times of Israel afin de témoigner de son quotidien dans la capitale dans le sillage de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

En raison des mesures de plus en plus draconiennes actuellement mises en vigueur, il a demandé à n’être identifié que sous l’initiale « A », refusant que son prénom, son âge ou toute information qui permettrait son identification d’une manière ou d’autre autre soient publiés. En effet, ce qui serait considéré comme un excès de paranoïa dans la majorité des pays occidentaux est devenu aujourd’hui la norme pour les citoyens russes.

Le 4 mars, dix jours après le début de « l’opération militaire spéciale » de l’armée russe en Ukraine, le pays a adopté une loi dont l’objectif est de réduire au silence les citoyens – elle prévoit notamment une amende maximale de 1,5 million de roubles (environ 14 500 dollars) et une peine de prison pouvant aller jusqu’à 15 années pour tous ceux qui pourraient commettre le crime de transmettre, selon le Kremlin, « de fausses informations » sur la guerre.

La législation a encore été élargie le 22 mars, incluant dorénavant les propos au sujet « de toutes les instances de l’État russes opérant à l’étranger » – une mesure que le New York Times a qualifié de « répression des dissensions la plus violente des 22 années passées au pouvoir par le président Vladimir Poutine ».

Avec ce nouvel amendement, Aleksei Navalny, leader de l’opposition emprisonné, a écopé d’une peine de neuf ans d’incarcération supplémentaire pour avoir envoyé à ses avocats des lettres qui ont ultérieurement été publiées sur les réseaux sociaux.

De nombreux Russes ont dorénavant peur de parler de ce qu’ils voient ou de ce qu’ils pensent alors que le simple fait d’évoquer l’invasion de l’Ukraine en utilisant le mot « guerre » peut aujourd’hui entraîner une amende et une peine de prison.

Photo d’illustration : Le leader de l’opposition russe, Alexei Navalny, à droite, pose pour la presse dans un tribunal de Moscou, le 30 mars 2017. (Crédit : AP Photo, File)

Dans son entretien avec le Times of Israel, le docteur « A » a réfléchi de façon générale aux événements qu’il peut observer aujourd’hui en Russie, au changement spectaculaire de trajectoire historique du pays depuis la chute de l’ex-Union soviétique, et aux implications à long-terme de l’isolement croissant de la Russie – en particulier dans le domaine de la médecine. En tant que membre de sa communauté juive, il nous livre également ses réflexions sur les choix que doivent faire les Juifs aujourd’hui à Moscou et sur les considérations qu’ils sont amenés à prendre en compte.

Notre conversation a eu lieu en russe et en anglais et a été éditée pour davantage de clarté.

La police arrête des manifestants protestant contre l’attaque russe en Ukraine à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 1er mars 2022. (Crédit : AP/Dmitri Lovetsky)

Quelles sont vos impressions face à ce qui est en train de se passer en Russie ?

Pour de nombreuses personnes comme moi qui avons connu l’Union soviétique et qui avions ressenti une forme de liberté au début des années 1990, il y a maintenant un profond sentiment de perte. On ne nous a pas seulement ramenés à l’époque soviétique. On nous a mis dans un quotidien dans lequel, d’une certaine manière, le temps s’est dorénavant arrêté, le temps n’existe plus.

Nous avions des comptes bancaires à l’étranger. Nous étions en contact avec des collègues, ailleurs. Nous pouvions voyager, prendre part à des projets intéressants. Nous avions l’opportunité de construire nos existences avec une liberté relative. Tout ça s’est soudainement effondré.

Photo d’illustration : Des enfants jouent pendant que les hommes prient lors de la nuit internationale des survivants juifs de la Shoah, dans une synagogue de Moscou, en Russie, le 4 décembre 2018. (Crédit : AP/Pavel Golovkin)

Cela a-t-il changé la vie communautaire juive d’une façon ou d’une autre ?

La communauté juive n’est pas touchée de manière différente par rapport aux autres. Sauf qu’un grand nombre de ceux qui sont par ailleurs citoyens israéliens quittent le pays. Si vous regardez les membres de notre communauté, 60 % ou 70 % d’entre eux vont rester, et approximativement 30 % sont partis ou vont partir. Mais la vie communautaire juive – le Shabbat, les fêtes, les études, les conférences – tout ça continue.

Et comment la situation affecte-t-elle votre vie professionnelle ?

Je suis médecin. Depuis les années 1990, j’ai tenté d’importer la médecine contemporaine en Russie. J’ai fait mes études aux États-Unis et en Europe. Tout ce qui était nouveau, je l’ai amené ici. J’ai beaucoup appris à l’étranger, j’ai pris part à des rencontres entre professionnels, je faisais partie d’une association internationale regroupant des médecins. Je voulais faire en sorte que la médecine, en Russie, réponde aux standards internationaux. Et le sentiment que j’ai maintenant, c’est que ce travail, pendant toutes ces années, n’a servi à rien.

Dans mon cas, c’est un nombre d’heures incroyable de travail et d’efforts qui sont dorénavant perdus, qui n’ont servi à rien. Comme si la Russie ne voulait pas d’une médecine moderne. Pour que la médecine moderne fonctionne, la liberté est nécessaire, il faut que les gens puissent communiquer les uns avec les autres, il faut une relation avec l’Occident dans la mesure où c’est là-bas qu’elle se développe, et non pas en Russie. Je parle là des médicaments, des techniques, des équipements…

Cette opération militaire spéciale a malheureusement liquidé ces opportunités. Tout ce sur quoi j’ai travaillé au cours des 30 dernières années ne pourra maintenant plus se maintenir, c’est tout simplement irréaliste. Il va être difficile d’obtenir du matériel et des approvisionnements, même en partie. Le système de soins tout entier va en souffrir – où il va complètement s’effondrer.

Des passants devant l’écran d’un bureau d’échange de devises qui montre le taux de change du dollar américain et de l’euro face au rouble russe dans le centre-ville de Moscou, en Russie, le 28 février 2022. (Crédit : AP/Pavel Golovkin)

Quel impact cela aura-t-il sur le citoyen russe moyen ? Comment les gens réagissent-ils face à cela ?

La vie des Russes va empirer. Mais les gens réagissent différemment. Tout le monde comprend qu’il y aura un manque en matière de médicaments. Les équipements médicaux ne fonctionneront plus. Et pourtant une partie – la majorité – de la population est prête à traverser ces difficultés parce qu’elle soutient le gouvernement. D’autres espèrent que la situation changera aussi vite que possible et que la coopération avec l’Occident pourra reprendre. Très peu manifestent.

Il n’y a donc pas de sentiment général d’indignation face aux conséquences de l’invasion russe ?

Nombreux sont ceux qui se sentent perdus – mais ce n’est pas la majorité. Je dirais qu’entre 10 % et 15 % de la population quitte le pays. Ces gens partent en Israël, en Europe, partout. Mais la majorité de la population – 50 % à 60 % – soutient ce qui se passe. Ces Russes-là disent que c’est une période difficile, mais qu’ils sont prêts à la vivre.

Pensez-vous que cette attitude va se maintenir à long-terme ?

Je pense que, quand les gens vont commencer à faire face à de réelles pénuries alimentaires ou de médicaments, ils vont changer d’état d’esprit. Mais pour le moment, ils ne réalisent pas l’ampleur véritable du phénomène. Ils ont besoin de plus de temps pour comprendre ce qui est vraiment en train de se passer et pour comprendre aussi où se situe la Russie de manière plus globale – qu’elle n’a pas les capacités nécessaires pour continuer à vivre normalement, que son économie ne l’autorise pas, que la Russie est dorénavant isolée.

Un couple partage un moment de tendresse lors du concert marquant le 8e anniversaire du référendum sur le statut de la Crimée et de Sébastopol et sur sa réunification avec la Russie à Moscou, le 18 mars 2022. (Crédit : Ramil Sitdikov/Sputnik Pool Photo via AP)

Et comment cela va-t-il se traduire sur le terrain ?

Nous ne produisons rien en Russie – tout est importé. Par exemple, le colorant blanc pour le papier d’impression est presque entièrement importé d’Occident, nous ne pouvons donc plus dorénavant produire du papier d’impression. Nous ne produisons aucune substance chimique utilisée dans les médicaments. Il n’y a pas de micropuces. La production automobile s’est arrêtée. Tous les approvisionnements modernes ont cessé – nous n’avons aucune production nationale. Et tandis que la hausse des prix a été énorme, les revenus sont restés les mêmes. L’inflation, cette année, pourrait être proche de 20 %. Tous les prix ont d’ores et déjà augmenté concernant les produits alimentaires. La vie ici est en train de devenir beaucoup plus compliquée.

Envisagez-vous d’immigrer en Israël ?

Pendant de nombreuses années, j’ai remis à plus tard mon dossier de candidature à la citoyenneté israélienne. Maintenant, aucun doute possible : j’ai transmis tous les documents. Nous sommes dans une situation où il faut pouvoir quitter le pays à n’importe quel moment et c’est une bonne chose de pouvoir le faire. Il peut y avoir un moment où il ne sera plus possible de faire quoi que ce soit – où tout se sera retourné contre nous et où ce sera une question de sécurité pour soi ou pour la famille – et à ce moment-là, nous serons en capacité de partir.

Photo d’illustration : Des immigrants juifs de Russie et d’Ukraine arrivent à l’aéroport international Ben Gourion, près de Tel Aviv, le 30 janvier 2018. (Crédit : AP/Ariel Schalit)

Alors, pourquoi êtes-vous encore en Russie ?

Pour un médecin, ce n’est pas un choix facile. Pour la majorité des gens, il y a deux choix : quitter le pays ou rester. Mais si tout le monde part, il ne restera personne pour faire en sorte que le pays revienne à sa vie d’avant. Personne ne pourra faire reprendre au pays une trajectoire normale à part nous. Et notre devoir, je le pense, en tant que citoyens, c’est de dépasser toutes ces difficultés, c’est de continuer à travailler, de permettre au pays de retrouver la vie d’avant.

Vous pensez que c’est possible ?

Je le pense. Les gens sont encore désorientés. Ils n’ont pas encore réalisé l’ampleur réelle du problème. Et il y a aussi une rupture entre le soutien apporté maintenant, et la croyance qu’un changement peut encore survenir.

Alors tout espoir n’est pas perdu ?

C’est une question de bon sens. La vie normale doit revenir. Les choses doivent se développer normalement. C’est ce que nous espérons, tout du moins. Mais parfois, l’Histoire fonctionne à l’inverse. Personne ne sait réellement ce qu’il adviendra.

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