Un État d’Israël avant la Shoah aurait-il pu s’opposer à Hitler ?
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Un État d’Israël avant la Shoah aurait-il pu s’opposer à Hitler ?

"L’Ambassadeur", écrit par l’ancien diplomate Yehuda Avner et l’écrivain Matt Ress, s’interroge pour savoir si les Juifs d’Europe auraient pu être sauvés par un ambassadeur israélien auprès de l’Allemagne nazie

Les co-auteurs de "L'Ambassadeur": l'ancien diplomate Yehuda Avner (à droite) et l'écrivain Matt Rees dans l'appartement d'Avner à Jérusalem. (Crédit : autorisation)
Les co-auteurs de "L'Ambassadeur": l'ancien diplomate Yehuda Avner (à droite) et l'écrivain Matt Rees dans l'appartement d'Avner à Jérusalem. (Crédit : autorisation)

LONDRES — Le diplomate vétéran Yehuda Avner savait qu’il ne se sentait pas bien, il est allé donc voir son docteur. Il voulait jeter une dernière fois les dés, et d’une manière extraordinaire, il y est parvenu, même depuis l’au-delà

L’octogénaire, né à Manchester, avait déjà achevé son livre non fictionnel très bien reçu par la critique, « Les Premiers Ministres », qui avait été adapté dans deux films à succès. Il s’agissait d’un récit fait par un acteur interne à propos de tous les Premiers ministres israéliens pour qui il avait travaillé, de David Ben-Gurion lorsqu’Avner était un jeune homme, à Menachem Begin, qui le surnommait « mon Shakespeare ».

Maintenant, Avner, qui était le premier diplomate israélien né britannique à retourner dans son pays de naissance en tant qu’ambassadeur, voulait essayer quelque chose de différent.

L’idée lui est venue alors qu’il participait à une cérémonie du Jour de Commémoration de l’Holocauste au mont Herzl après sa mise en retrait de son service en tant qu’ambassadeur d’Israël en Australie. Avner a expliqué que lors du discours du Premier ministre intérimaire Shimon Peres, il s’est excusé auprès des Juifs qui avaient été tués par Hitler, en déclarant : « Nous avions 10 ans de retard ».

Et en entendant Peres ce jour-là, Avner a pensé : « Que se serait-il passé si nous n’avions pas… ? »

Que se serait-il passé, s’est demandé Avner, si Israël avait été créé en 1937 plutôt qu’en 1948 ? Que se serait-il passé si les recommendations de la Commission Peel de Grande Bretagne avaient été acceptées, et qu’Israël avait existé avant l’Holocauste par les nazis ? Les Juifs auraient-ils pu être sauvés ?

La couverture de « L'Ambassadeur » par Yehuda Avner et Matt Rees. (Autorisation)
La couverture de « L’Ambassadeur » par Yehuda Avner et Matt Rees. (Autorisation)

Avner a finalement présenté cette idée, allant à l’encontre de la réalité historique, à son éditeur Matthew Miller. Pourtant, en se rendant compte qu’il n’aurait probablement pas l’énergie de terminer ce projet lui-même, Avner a accepté l’idée de Miller de le mettre en contact avec l’écrivain de polars Matt Rees, ancien chef du bureau de Jérusalem du magazine Time et romancier récompensé.

S’exprimant depuis le Luxembourg, où il avait récemment déménagé avec sa femme, née au Etats-Unis, Deborah et leurs deux enfants, Rees se souvient de sa première rencontre avec Avner à Jérusalem.

« Il venait juste de voir le docteur ce matin-là avant notre rencontre. On lui avait dit qu’il n’avait environ plus que trois mois à vivre », a expliqué Rees.

Mais cette terrible nouvelle, plutôt que de mettre un terme au projet, avait galvanisé les deux hommes et les avait poussé à achever « L’Ambassadeur », dans lequel le diplomate éponyme devient un représentant d’Israël auprès de l’Allemagne nazie, pour s’engager dans une lutte désespérée afin de sauver les Juifs des griffes d’Hitler.

Si Avner avait une raison forte d’écrire avec un partenaire, c’était également le cas de Rees. L’auteur d’une série de livres à succès avec, comme personnage principal, un improbable limier palestinien, Omar Youssef, et deux autres romans différents, Rees pensait que le processus solitaire et stressant d’écrire devenait de « moins en moins plaisant ». Alors lorsque Matthew Miller lui a suggéré qu’ils travaillent ensemble, Rees, originaire du Pays de Galles, a sauté sur l’occasion

« Dès le départ, a déclaré Rees, j’ai dit à Yehuda que c’était son livre. Il avait écrit quelques parties et éléments d’une version mais il n’avait pas réellement l’expérience d’écrire de la fiction. Je savais comment la structurer, comment en faire quelque chose de palpitant. Mais je lui ai dit, si vous n’aimez pas quelque chose, nous l’enlèverons. Et parfois, il pouvait dire, ‘Oh, ça fait trop James Bond’, alors nous le changions ».

Plusieurs fois par semaine, Rees se rendait à l’appartement d’Avner à Kiryat Wolfson, de l’autre côté de la Knesset, et les deux hommes échangeaient des idées.

Souvent, la discussion tournait autour des souvenirs d’Avner sur des personnes avec qui il avait travaillé, donnant à Rees les grands traits des personnages à inventer. Après avoir déterminé la phase suivante de l’intrigue de l’histoire, Rees écrivait plus de pages et présenterait son travail en détail lors de sa visite suivante à la maison d’Avner.

Le Premier ministre Menahem Begin (à droite) parle avec le conseiller Yehuda Avner. (Crédit : Moriah Films)
Le Premier ministre Menahem Begin (à droite) parle avec le conseiller Yehuda Avner. (Crédit : Moriah Films)

Même si Israël existe dans ce monde parallèle, il y a toujours un sens accablant de menace et de mal, avec des choix impossibles devant les diplomates israéliens dans l’Allemagne d’Hitler. Coopérer pour faire partir le plus de Juifs possible du pays ? Ou utiliser l’ambassade de Berlin comme le quartier général de la résistance armée ? Il n’y a pas de réponse facile à cela.

L’ambassadeur du roman s’appelle Dan Lavi. Rees explique que le personnagee, dont il est sûr qu’il correspond à une version Action-Man d’Avner, devait toujours être s’appeler Dan, mais il a avait un départ un nom différent.

« J’ai dit nous devrions trouver un nom qui reflète le parcours de Yehuda, alors nous avons choisi Lavi en référence au kibboutz dont il était le fondateur en 1949. Ce n’est qu’après, à [sa] shiva, que je ne me suis rendu compte que le fils de Yehuda s’appelait Dan », a déclaré Rees.

Dès le départ, Avner et Rees se sont parfaitement entendus, ils se sont « beaucoup amusés », riant et plaisantant. Même si la mort rôdait en arrière-plan, il n’est jamais venu à l’esprit d’aucun des deux hommes d’arrêter de travailler. En fait, déclare Rees, « Yehuda n’a jamais été plus vivant et impliqué que quand nous écrivions le livre. Et sa famille était heureuse que nous faisions cela, ils sentaient que cela lui faisait du bien ».

Au début du roman, il y a une scène extraordinaire dans laquelle Ben Gurion se trouve devant Hitler. Simplement en la lisant, même si nous savons que c’était de la fiction, on ressentait des frissons dans le corps. »

« Nous avions un vrai problème quant à savoir comment présenter Hitler dans le livre, explique Rees. Nous ne pouvions pas le faire parce que nous l’aurions placé à un niveau humain. Mais ensuite nous avons commencé à réfléchir à quel type de dirigeant il était, et Yehuda a commencé à parler du temps qu’il a passé à travailler avec Ben-Gurion. Alors nous avons décidé, mettons-les ensemble, et c’était une très bonne façon de marquer les styles différents des deux hommes. Et nous voulions aussi avoir quelqu’un qui pourrait dire, de manière crédible, à Hitler qu’il allait échouer. Cette personne devait être Ben Gurion.

Matt Rees au travail sur « L'ambassadeur » dans l'appartement de Yehuda Avner à Jérusalem. (Crédit : autorisation)
Matt Rees au travail sur « L’ambassadeur » dans l’appartement de Yehuda Avner à Jérusalem. (Crédit : autorisation)

Même s’il s’agit d’un livre de fiction, Rees et Avner étaient prudents dans leur présentation des événements.

« Nous ne voulions pas dire, ‘oh, Israël a été fondé, alors il n’y a pas eu d’Holocauste’. Nous ne voulions pas nier l’Holocauste ou que notre héros fasse des choses impossibles pour gagner le cours de l’histoire », explique Rees.

Yehuda Avner est mort le 24 mars 2015 à l’âge de 86 ans. Il a pu voir son livre achevé, et de manière extraordinaire, au cours de ses deux dernières semaines de vie, lui et Rees ont écrit la trame de leur prochain travail, un autre roman allant à l’encontre de la réalité. Le héros est le fils adulte de Dan Lavi, et il se demande ce qui se serait produit si l’attaque d’Israël en 1981 sur Osirak, le réacteur nucléaire irakien, avait échoué.

« Yehuda n’avait pas l’énergie d’écrire, mais les idées lui venaient très bien, a déclaré Rees. Il était un proche conseiller de Begin lorsqu’Osirak a été bombardé, alors il était bien placé pour dire quelles auraient été les conséquences si l’opération n’avait pas réussi ».

Même si son partenaire est disparu physiquement, Rees est sûr qu’Avner est toujours là, le poussant symboliquement à continuer.

Rees réfléchit à un troisième roman de fiction qui pourrait représenter la prochaine génération d’Israéliens fictifs, avec les nouveaux défis qui se dressent devant l’Etat juif. Et pour lui-même, il sent qu’il a retrouvé sa force créatrice. Ce jour dans le bureau de l’éditeur Matthew Miller, explique Rees, a été très important.

Le premier Premier ministre d'Israël David Ben Gourion se tient debout alors que l'hymne national, la Hatikva, est joué lors de la cérémonie d'ouverture de la Knesset en 1949. (Crédit : GPO / Hugo Mendelson)
Le premier Premier ministre d’Israël David Ben Gourion se tient debout alors que l’hymne national, la Hatikva, est joué lors de la cérémonie d’ouverture de la Knesset en 1949. (Crédit : GPO / Hugo Mendelson)

« L’Ambassadeur », par Yehuda Avner et Matt Rees, a été publié aux Etats-Unis en septembre et au Royaume-Uni en octobre. Matt Rees sera au Royaume-Uni pour la Semaine du Livre Juif en février pour parler du livre et des questions qu’il pose sur Israël et l’Holocauste.

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