« Une fille facile » ou l’ère post-#MeToo vue par une cinéaste juive française
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« Une fille facile » ou l’ère post-#MeToo vue par une cinéaste juive française

Le film écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski se veut léger, mais traite de la lutte des classes et du féminisme, dans le décor idyllique de la Côte d'Azur

  • Zahia Dehar (g) et Mina Farid dans "Une fille facile", écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)
    Zahia Dehar (g) et Mina Farid dans "Une fille facile", écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)
  • Image du film "Une fille facile", écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)
    Image du film "Une fille facile", écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)
  • Mina Farid (d) et Zahia Dehar dans "Une fille facile", écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)
    Mina Farid (d) et Zahia Dehar dans "Une fille facile", écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)

NEW YORK — Le complexe artistique du Lincoln Center est suffisamment vaste pour accueillir à la fois le glamour du Metropolitan Opera House et la pièce borgne annexe dans laquelle je me trouve, puisque tous les espaces de réunion habituels sont temporairement occupés. Mais il suffit que la réalisatrice juive française Rebecca Zlotowski entre dans cette alcôve faiblement éclairée pour qu’elle devienne l’endroit le plus élégant de New York.

« C’est de chez Hermès, et ça m’a coûté un bras, alors, oui, s’il vous plaît, faites-y attention », glousse-t-elle quand je la complimente sur son foulard, symbole d’élégance, mais qui constitue également une réinterprétation ludique du bandana d’un cow-boy. D’une certaine manière, cela se marie bien avec son nouveau film « Une fille facile », qui peut être apprécié en surface comme une ode à tout ce qui brille, mais qui a, pour ceux qui creusent, beaucoup à dire sur la lutte des classes et la féminité dans la société « post-#MeToo » actuelle.

Ce film magnifique et majestueux met en scène Mina Farid dans le rôle de Naima, une jeune fille de 16 ans vivant à Cannes, où sa mère travaille dans le secteur des services. Sa cousine aînée, Sofia (Zahia Dehar), vient séjourner pendant les vacances et l’entraîne dans le monde des relations entre adultes.

Zahia Dehar, pour la première fois au cinéma, est assez célèbre en France pour avoir été au centre d’un scandale de prostitution. À 16 ans, elle a été sollicitée pour ses services par deux membres de la sélection française de football, Franck Ribéry et Karim Benzema. Ribéry était réputé pour son attitude irréprochable. (De plus, alors que l’âge du consentement est de 15 ans et que la prostitution était essentiellement légale jusqu’en 2016, elle était en fait illégale pour les personnes de moins de 18 ans).

La réalisatrice juive français Rebecca Zlotowski. Son nouveau film « Une fille facile » sortira prochainement sur Netflix. (Autorisation)

Lorsque l’histoire a éclaté, Zahia Dehar a été publiquement humiliée, mais s’est appuyée dessus, s’appropriant le surnom de « la scandaleuse » dont l’ont affublée les tabloïds, et est devenue mannequin, muse pour la ligne de lingerie Karl Lagerfeld et, en somme, une égérie en matière de style de vie.

Mais vous n’avez pas besoin de savoir tout cela pour apprécier « Une fille facile ». C’est un film beaucoup plus policé que l’œuvre précédente de la réalisatrice, le long métrage fantastique noir ancré avant la Seconde Guerre mondiale « Planetarium », avec Natalie Portman dans le rôle principal. « Une fille facile » était au programme du festival annuel new-yorkais Rendezvous With French Cinema, et sera bientôt disponible sur Netflix, à une date encore indéterminée.

J’ai regardé ce film avec ma femme qui, à la fin, m’a dit que c’était le film le plus français qu’elle ait jamais vu. Prenez-vous cela comme un compliment ?

Absolument ! C’est certainement un compliment pour un cinéphile. Pour moi, cela évoque un sentiment de liberté ; le paysage de la Côte d’Azur, l’érotisme, la manière prosaïque de parler à la Brigitte Bardot, tout cela mêlé à la perception de ce qu’est être Français. C’est aussi un retour sur l’ère post-#MeToo, mais de façon souple.

Il y a une nuance et une ambiguïté dans le personnage incarné par Zahia Dehar, Sofia. Est-elle un modèle, ou sommes-nous censés la plaindre ? Dans la version américaine, ce type de prise de pouvoir signifierait qu’elle –

qu’elle aurait à le payer !

Oui, je vous remercie de le souligner, c’est un élément culturel. Si vous ne pouvez pas ajouter de complexité à quelque chose, je pense que vous feriez mieux de vous taire. Beaucoup de gens peuvent aborder le sujet de la prise de pouvoir par les femmes. Nous commençons par une citation de Blaise Pascal [« La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier : le hasard en dispose. »].

Un professeur d’université dirait une chose, un sociologue en dirait une autre, mais en tant que cinéaste, je veux ajouter de l’humour. J’ai essayé de composer une carte postale agréable et de la présenter de manière légère. Si vous êtes trop solennel sur ce sujet, vous passez à côté de la dimension humaine des personnages.

Je ne suis qu’une héritière d’une histoire ancienne, celle de la Côte d’Azur, le « moment Cannes ». Dans les années 1960 – ce qui semble remonter à deux siècles – les femmes étaient considérées comme des starlettes, ce qui, en France, signifie être une bimbo conçue pour le seul plaisir des hommes dans l’industrie du cinéma. Aujourd’hui, « des siècles plus tard », à mon époque, on peut se réapproprier certains aspects de cette situation. Vous pouvez dépoussiérer le sujet de ses moments « poussiéreux », tout en le gardant intact.

Les femmes ne devraient pas être seulement des astronautes ou des professeurs d’université ! Elles peuvent aussi être des prostituées si elles le veulent !

Il y a un riche aspect sociologique dans le film, mais c’est aussi un simple fantasme. Je veux dire, je ne peux parler que de mon point de vue, mais regarder de belles jeunes femmes flâner sur un bateau avec de beaux hommes dans des vêtements chers… c’est un très beau fantasme. Ou peut-être que ce n’est pas un fantasme, peut-être que c’est ça la vie en France tout le temps ?

Oui, bien sûr, vous devriez venir pour les vacances !

Non, non, c’est un fantasme. C’est un échange avec des films plus anciens, comme « La Collectionneuse » d’Éric Rohmer, et d’autres de la Nouvelle Vague qui ont abordé le thème de la sexualité et de l’émancipation. C’est un écho à cela, la carte postale, où votre femme a raison de dire que c’est « le film le plus français de tous les temps », mais il y a des niveaux de compréhension. C’est un clin d’œil aux films plus anciens, mais aussi un conte sur la société actuelle.

Écoutez, vous avez écrit sur mon film « Planetarium », et vous savez que je peux parfois fanfaronner avec des films un peu arrogants, mais celui-ci est petit et léger.

Léger, oui, mais néanmoins perspicace sur les distinctions de classe. Et bizarrement, il y a un nouvel aspect à ce débat – du moins aux États-Unis. Nous avons, pour la toute première fois peut-être, un candidat qui se dit socialiste. On ne met pas les riches sur un piédestal, mais on ne nie pas non plus qu’il peut être agréable de faire une croisière en Italie pour déjeuner au bord d’une falaise. Étiez-vous inquiète de savoir que vous aviez peut-être –

rendu les riches trop gentils ? Intéressant !

Nous avons un échange. La bataille culturelle pour le féminisme est quelque chose que vous avez gagné aux États-Unis. J’ai parfois l’impression que nous n’en sommes qu’au début en France. Mais la bataille culturelle du bien-être social, nous l’avons gagnée depuis longtemps, et vous êtes en train de la découvrir.

Je pense que nous devrions tous faire preuve d’humilité face à nos acquis sociaux. C’est un moment fort, mais je suis aussi pessimiste. Je veux dire que je suis très ashkénaze dans ce sens. Il faut donc utiliser l’humour. Il faut essayer de ne pas être en colère.

C’est normal d’être en colère, de voir des gens riches et de penser qu’ils sont terribles, mais les choses sont complexes. Et parmi les riches, il y a les dominés et les dominants. C’est pareil pour les pauvres. Quand vous observez la lutte des classes, tout est beaucoup plus passionné au sein de votre propre classe. Je ne veux stigmatiser aucune des deux.

Image du film « Une fille facile », écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)

J’ai vu le film et je l’ai adoré, et ce n’est qu’après, lorsque j’ai cherché sur Google, que je me suis rendu compte que Zahia Dehar était une figure extrêmement célèbre et controversée.

C’est un autre niveau de compréhension pour le public français actuel, mais je fais des films qui, je l’espère, dureront des décennies. En ce moment même, oui, c’est provocateur, mais c’était authentique dès le début, elle m’a inspirée.

L’avez-vous écrit en pensant à elle ?

Oui.

Vous la connaissiez ?

Non, elle m’a contactée sur Instagram. Elle me suivait et m’a dit : « Hé, j’existe ! » Et j’ai vu ses photos. Je n’avais jamais entendu sa voix auparavant et j’ai pensé à Éric Rohmer. Je me suis dit : « Mon Dieu, elle parle comme un personnage des années 60 ! Est-ce qu’elle simule ? Est-elle comme ça dans la vraie vie ? » Cela a éveillé mon intérêt.

Il n’y a pas beaucoup d’actrices aujourd’hui qui gardent ce genre de mystère. Il y a tout un système maintenant, un système de marketing. Je ne les blâme pas ! Je ne blâme pas les actrices, surtout celles qui font de la publicité, mais d’une certaine façon, elles louent leur image. Et Zahia a subi la honte de ce processus parce qu’elle avait déjà loué son corps.

Mais je ne compare pas le métier d’actrice à celui de la prostitution. Je ne fais pas partie du 19e siècle. C’est juste que j’ai été saisie et inquiète de la violence avec laquelle les gens l’ont attaquée. Je voulais la défendre.

Tout cela pour dire que l’engager elle et pas quelqu’un d’autre était délibéré dès le départ. Mais je suis tellement heureuse de voir qu’à l’étranger, le film tient la route sans que le public ne soit au courant de tout cela.

Mina Farid (d) et Zahia Dehar dans « Une fille facile », écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)

Elle est excellente. Puisque c’était son premier véritable film, y avait-il plus de travail de formation, par rapport à un artiste expérimenté ?

Nous nous sommes rencontrées pendant un an. Ce n’était pas un processus où l’on écrit et où l’actrice entre en scène. J’ai écrit pour elle, en sachant comment elle parlait, comment elle se tenait. Parfois, je la regarde marcher et je lui dis : « Zahia, allez, ce n’est pas un défilé. Sois naturelle ! » Mais qu’est-ce que le naturel ? Tout est une création sociale. C’est pourquoi elle me fascine. Peut-être trop !

Pensez-vous qu’elle continuera à faire du cinéma ?

Je l’espère. Peut-être devrait-elle aller aux États-Unis, car en France, il y a encore trop de ressentiment contre elle. J’espère que ma notoriété culturelle, sans vouloir trop me vanter, mais j’espère que le fait qu’elle ait travaillé avec moi pourra l’aider. Au début, les gens étaient confus que quelqu’un comme moi – j’étais professeur d’université, qui fait des films qui sont projetés au Lincoln Center à New York – veuille être associé à elle.

Zahia Dehar (g) et Mina Farid dans « Une fille facile », écrit et réalisé par Rebecca Zlotowski. (Autorisation)

Même si je suis certain qu’il y a des exagérations, je suppose que cela vient en grande partie de quelque chose que vous avez vécu avec un cousin ou un ami plus âgé en grandissant ?

Non. Vous vous moquez de moi ? Mon enfance a été assez ennuyeuse. Mais l’image dont je suis partie était autobiographique. Quand j’étais enfant, du côté de ma mère, une famille séfarade, typiquement nord-africaine, nous étions heureux de nous promener sur la Croisette à Cannes. C’est là que les gens de la classe moyenne peuvent aller s’asseoir dehors et manger une pizza devant les gens sur les yachts. Et j’ai été frappée par l’indécence de cette configuration. Qui sont ces gens qui prennent plaisir à s’asseoir sur les yachts pour me regarder manger ? Et ils savent que nous les regardons aussi. C’est une juxtaposition forte, et c’est une mise en scène parfaite. Mais à part cela, ce n’est pas autobiographique.

Vous avez choisi d’appeler le personnage Naima, alors je me suis demandé, tout naturellement, si nous allions entendre la chanson éponyme de John Coltrane. Évidemment, c’est le cas, et elle survient pendant une scène d’une soirée au faste vertigineux.

C’est l’une de mes chansons préférées, je suis une grande admiratrice de John Coltrane. J’ai voulu être généreuse avec ce film, ne pas être hypercritique sur les plaisirs qu’il tente de donner. C’est mon premier film qui n’a pas de bande-son composée. Je voulais des morceaux célèbres : Coltrane, Chet Baker, Schubert, Debussy, Fauré. J’avais besoin de ce romantisme pour juxtaposer la trivialité du conte d’été léger sur la Côte d’Azur avec quelque chose de plus légendaire.

Votre dernier film, « Planetarium », était plus explicitement juif, mais c’était il y a quelques années. Trouvez-vous plus difficile ou plus facile d’être une femme juive dans l’industrie du cinéma en France actuellement ?

C’est une longue conversation. Mais peut-être que c’est juste que je vieillis. Je commence peut-être à m’habituer aux choses. C’est la tension qui m’habite ; j’essaie de savoir quand je dois m’engager davantage dans la politique et quand me laisser aller à des choses qui font simplement partie de la pensée culturelle de mon pays. Mais je pense que nous avons peut-être une sorte de… constante sur l’antisémitisme.

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