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Interview

Une pièce questionne la position du roi de Bulgarie Boris III – ami ou ennemi des Juifs ?

Aimé de son peuple et pétri de contradictions, ce chef d’Etat, qui a tâté du fascisme et sauvé 50 000 vies tout en adoptant des lois antisémites, est au cœur d'une pièce qui se joue à New York jusqu'au 2 juin

De gauche à droite : David Leopold, Sasha Wilson, Joseph Cullen, Lawrence Boothman et Clare Fraenkel dans 'The Brief Life and Mysterious Death of Boris III, King of Bulgaria ["La vie brève et la mort mystérieuse de Boris III, roi de Bulgarie", sur scène en ce moment au 59E59 Theaters. (Carol Rosegg/ via la JTA)
De gauche à droite : David Leopold, Sasha Wilson, Joseph Cullen, Lawrence Boothman et Clare Fraenkel dans 'The Brief Life and Mysterious Death of Boris III, King of Bulgaria ["La vie brève et la mort mystérieuse de Boris III, roi de Bulgarie", sur scène en ce moment au 59E59 Theaters. (Carol Rosegg/ via la JTA)

New York Jewish Week – Le roi Boris III a régné sur la Bulgarie entre l’abdication de son père, en 1918, – suite à la défaite de la Bulgarie lors de la Première Guerre mondiale – jusqu’à sa mort mystérieuse, à l’âge de 49 ans, en 1943.

Leader controversé mais aimé de son peuple, il est surtout connu aujourd’hui pour une action que nombre d’historiens se refusent à lui reconnaître, à savoir le sauvetage de quelque 50 000 Juifs bulgares au moment de la Shoah.

Malgré cela, les relations entre le roi et ses sujets juifs étaient compliquées. Il se dit que Boris III était horrifié par l’antisémitisme des nazis et qu’on l’aurait forcé à signer la loi ayant pour effet d’envoyer les Juifs bulgares dans des camps de concentration.

Face aux réactions de l’opinion publique contre ce texte de loi – on estime désormais que les Bulgares savaient quel sort attendait en fait les Juifs envoyés en Allemagne ou en Pologne –, Boris III est revenu sur sa première décision.

Aujourd’hui, une pièce de théâtre inédite lève un coin du voile sur l’histoire compliquée de ce leader controversé.

“The Brief Life & Mysterious Death of Boris III, King of Bulgaria” [NDLT : « La brève vie et la mort mystérieuse de Boris III, roi de Bulgarie »], en exclusivité nord-américaine sur la scène du théâtre 59E59 jusqu’au 2 juin prochain, ne dit pas à qui revient le mérite d’avoir sauvé les Juifs de Bulgarie. Tout au contraire, cette pièce – qui, malgré son sujet difficile, est une comédie irrévérencieuse – invite le public à tirer ses propres conclusions.

L’actrice bulgaro-américaine Sasha Wilson, qui a co-écrit la pièce et y interprète un rôle aux côtés de son partenaire, Joseph Cullen, a eu l’idée de cette pièce lorsqu’ils sont tombés sur une biographie de Boris III, « ‘Crown of Thorns », de Stéphane Groueff, dans la bibliothèque de son grand-père, en 2017. Elevée à Boston, Wilson allait en Bulgarie chaque été, mais elle n’avait pour autant jamais entendu parler du tsar ou de la manière dont il s’était opposé à la déportation des Juifs bulgares par les nazis.

« La question de la Seconde Guerre mondiale est aujourd’hui très balisée, le Royaume-Uni et les États-Unis ayant des idées bien arrêtées sur le rôle qu’ils y ont joué », explique Wilson à la New York Jewish Week. « C’était tellement étrange qu’aucun d’entre nous n’ait entendu parler [de Boris III], surtout pour moi, Bulgare. »

« Le roi Boris était sincèrement aimé de son peuple, comme aucun autre souverain ne l’a été dans toute l’Europe d’avant-guerre », écrit Groueff dans l’introduction de son livre. « Mais on lui reproche aussi d’avoir fait entrer la Bulgarie dans le camp allemand pendant la Seconde Guerre mondiale et d’avoir exercé un « pouvoir personnel » pendant les huit dernières années de son règne. »

Cullen et Wilson ont passé trois ans à lire tous les livres qu’ils pouvaient trouver au sujet de ce monarque bulgare controversé. La pièce qui en résulte, produite par Out of the Forest Theatre, spécialisé dans « les histoires oubliées de l’Histoire », a commencé par s’afficher sur la scène du VAULT Festival de Londres, en mars 2020, puis dans le cadre du Edinburgh Fringe Festival et de l’Arcola Theatre, où elle a connu un grand succès.

« Boris III » dévoile l’histoire du monarque, essentiellement lors de la Seconde Guerre mondiale, au moment où Hitler tente de faire de la Bulgarie un allié de l’Axe et de l’amener à abandonner ses Juifs. Boris est pris en tenaille entre son éthique, la nécessité d’apaiser les nazis et son cabinet de guerre pro-allemand.

La pièce parle également des Bulgares du peuple, qui ont fait tout leur possible pour sauver leurs concitoyens juifs. Le grand moment de la pièce est celui où Boris signe secrètement l’édit qui envoie 20 000 Juifs dans les camps de la mort, décision à laquelle les Justes s’opposent en cachant des Juifs chez eux ou dans leur magasin.

Dans la pièce – comme dans la réalité – le roi Boris se ravise et annule l’édit face à l’opposition de la rue. Il affecte de force tous les hommes juifs valides à la construction de nouvelles routes, ce qui a pour conséquence de leur éviter la déportation vers les camps de concentration nazis.

Le roi Boris de Bulgarie, en habit civil, avec le chancelier allemand Adolf Hitler et le ministre des Affaires étrangères Joachim Von Ribbentrop, à droite, lors d’une visite au quartier-général de Hitler, le 14 mai 1941. (Crédit : AP Photo)

« Les vrais héros de cette histoire ne sont pas des dirigeants comme Winston Churchill, mais des gens du peuple qui ont agi au risque de leur vie », résume la metteuse en scène et dramaturge Hannah Hauer-King, dont le frère est Jonah Hauer-King, la star juive de « La Petite Sirène » et du « Tatoueur d’Auschwitz ».

Le rôle du roi Boris III reste sujet à débat au sein de la communauté des historiens bulgares et juifs. Certains, comme Groueff, estiment qu’il était un homme bon, placé dans une position des plus difficiles. Malgré les Juifs sauvés en Bulgarie, l’ampleur des pertes endurées sous son règne ne peut être ignorée : en échange de la reconquête par la Bulgarie des territoires de Thrace, de Macédoine et de Pirot, les 11 343 Juifs vivant dans la région ont été envoyés à Treblinka et à Auschwitz. Seuls 12 d’entre eux ont survécu.

Cullen, qui interprète dans la pièce le rôle de Boris, explique ne pas avoir voulu en faire un homme fort, mais bien plutôt « un homme faible avec de temps à autres des moments de force ».

Alors qu’il est aux prises avec sa décision de déchoir les Juifs de leur nationalité et d’adopter des lois pour préserver la Bulgarie de la
« corruption » juive, il demande au public : « Que feriez-vous ? »

Sur scène, face à la pression de son cabinet de guerre, il sombre dans la caricature antisémite, tentant de justifier une décision contre les Juifs qui le met à l’agonie.

« A ce moment précis, la Bulgarie est littéralement déchirée de toutes parts et il y a ce personnage absolument central auquel revient la responsabilité de prendre des décisions ô combien difficiles », analyse Cullen.

« [Boris] avait évidemment des tendances fascistes, ce qui n’a pas empêché que des événements survenus sous son règne permettent de sauver près de 50 000 vies. Sans oublier les 11 000 vies effectivement perdues. Notre pièce pose donc la question : « Etait-ce au final un bon ou un mauvais bougre ? »

« J’aimerais que le public réfléchisse à la façon dont l’histoire nous est racontée, qu’il ressente la complexité d’une histoire qui va bien au-delà du simple manichéisme », ajoute Hauer-King.

L’auteure et actrice, que l’on a notamment vue dans des pièces féministes comme « The Ministry of Lesbian Affairs » ou « The Swell », parle de son intérêt pour un scénario mettant en avant l’action au jour le jour des femmes pour sauver les Juifs de Bulgarie.

« C’est ma toute première vraie pièce dans laquelle ma judéité est au premier plan, avec autant de profondeur », confie-t-elle. « La relation qui me lie à mon judaïsme et ma communauté est en constante évolution : le fait de pouvoir en parler dans ce cadre bien spécifique est très important pour moi. »

Dans cette pièce, on entend des morceaux de musique slave et juive – de la musique folklorique bulgare, des airs klezmer et cantoriaux – interprétés par un groupe sur des instruments à trois cordes et une flûte.

« C’est une histoire juive et bulgare, nous voulions donc marier ces différents styles musicaux », explique Wilson. « Les sonorités de la musique folklorique bulgare sont très similaires à celles des mélodies juives. Cela concourt à renforcer le message, le contenu de l’œuvre. »

Malgré ses questions sur la vie et la mort, « Boris III » est avant tout une comédie, mais en clair obscur. Le burlesque et l’argot moderne lui donnent une indéniable touche de légèreté. Cullen estime que l’humour permet d’évoquer les moments les plus difficiles de l’Histoire.

« Certaines histoires ne sont connues que d’une poignée d’étudiants et de chercheurs alors que tout le monde aurait intérêt à les connaître », conclut Cullen.

« Nous voudrions que le public, à la fin de la pièce, se dise : ‘Cette histoire me concerne’. »

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