Une survivante de la Shoah n’arrive toujours pas à se souvenir de son passé volé
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Une survivante de la Shoah n’arrive toujours pas à se souvenir de son passé volé

Après que les nazis ont assassiné sa famille en Pologne, l’ancienne prisonnière de Bergen-Belsen, Rena Quint, a perdu ses six "mères" avant d’avoir 10 ans et a recommencé sa vie pour devenir une petite fille américaine à New York

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Rena Quint raconte son arrivée à Bergen-Belsen à l'institut Pardes des études juives, à Jérusalem, le 4 mai 2016 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
Rena Quint raconte son arrivée à Bergen-Belsen à l'institut Pardes des études juives, à Jérusalem, le 4 mai 2016 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

« Qu’emporteriez-vous si vous aviez 10 minutes pour rassembler votre vie », a demandé Rena Quint, âgée de 80 ans, quelques heures avant le Jour du Souvenir annuel en Israël.

Entourée par des volumes usés par le temps d’anciens textes juifs à l’Institut Pardes des Etudes Juives de Jérusalem, la question de Quint semblait déjà inviter à une étude plus large que les discussion théoriques quotidiennes de la salle.

Mais lors des horreurs de l’Holocauste, la question de Quint n’a jamais constitué une hypothèse.

« Photos », « bijoux », « cash », « passeports » ont répondu les étudiants à la question de Quint.

La mère et les frères de Quint ont été tués à Treblinka. Son père, d’abord envoyé dans un camp de travail, a ensuite été séparé de Quint et assassiné. Lorsque les Britanniques ont libéré Bergen-Belsen le 15 avril 1945, Quint était au bord de la mort, tombée sur une masse des cadavres.

« Je ne sais pas ce que ces choses auraient pu faire pour vous, a déclaré Quint mercredi. Mais au lieu des photos, peut-être que vous auriez voulu un bébé, une grande-mère ? »

Avec des ongles d’un rose clair assortis à la coque de son portable, et portant une veste à fleurs festive, cette vibrante octogénaire est maintenant grand-mère de 22 petits-enfants et arrière-grand-mère de 19 arrière-petits-enfants. Autrefois enfant orpheline, elle est maintenant la matriarche d’un empire improbable.

Lors de son témoignage de plusieurs heures à Pardes, Quint a raconté les horreurs de plusieurs vies qu’elles a vécues avant d’arriver aux Etats-Unis, à l’âge de 10 ans. Mais elle insiste aussi sur le fait qu’elle a vécu une belle vie depuis lors.

« Je me sens très chanceuse d’être en vie et d’avoir pu venir en parler », a-t-elle déclaré en avant-propos de son témoignage. Elle est tout particulièrement reconnaissante, a-t-elle dit, pour les six femmes qu’elle a appelées ses mamans entre les âges de trois et demi et neuf ans et demi.

« Je ne pense que j’aurais pu m’en sortir si Dieu ne m’avait pas envoyée quelqu’un pour prendre soin de moi »

« A chaque fois que je perdais quelqu’un, quelqu’un d’autre venait et prenait soin de moi. Le fait qu’il y avait quelqu’un, là-bas, était très important. Je ne pense que j’aurais pu m’en sortir si Dieu ne m’avait pas envoyée quelqu’un pour prendre soin de moi », a-t-elle déclaré.

« Battus comme des animaux dans un abattoir »

Dans un récit raconté depuis la perspective d’un enfant, l’histoire d’Holocauste de Quint est pleine de trous de mémoire et de questions auxquelles elle ne peut pas répondre. Pour survivre, son nom et même son sexe ont dû changer.

Un mois après l’invasion allemande de la Pologne en septembre 1939, le premier ghetto juif a été créé dans le lieu de naissance de Quint, à Piotrkow.

La vie est devenue de plus en plus difficile pour Quint et sa famille ; les Juifs de Piotrkow et ceux des alentours ont été enfermés dans le ghetto composé de quartiers clos et insalubres. Mais son cauchemar personnel s’est poursuivi en octobre 1942, la nuit où sa famille a eu 10 minutes pour quitter l’appartement et se rassembler sur la place principale.

Elle se souvient du chaos de la course dans la cage d’escalier de l’immeuble et d’avoir été conduits comme un troupeau, « d’être battus comme des animaux dans un abattoir », dans leur propre synagogue. Le Grand rabbin de Piotrkow, Moshe Chaim Lau, père de l’ancien rabbin en chef d’Israël Yisrael Lau et grand-père de l’actuel rabbin supérieur d’Israël David Lau, a été déporté à Treblinka le 21 octobre 1942 et a été assassiné avec son fils Shmuel.

En 1989, Quint a finalement visité son lieu de naissance pour la première fois depuis sa déportation à Bergen-Belsen. Elle est entrée dans la synagogue où elle, sa mère et ses frères avaient été rassemblés. Elle sert désormais de bibliothèque, mais les impacts de balles sont encore visibles à côté du Aron Kodesh caché par un rideau, où les rouleaux de la Torah étaient conservés à l’époque.

Photo d'illustration de résidents du Ghetto de Lodz qui marchent vers le train qui les emmènera au camp d'extermination de Chelmno, en Pologne (crédit : inconnu)
Photo d’illustration de résidents du Ghetto de Lodz qui marchent vers le train qui les emmènera au camp d’extermination de Chelmno, en Pologne (crédit : inconnu)

« Pouvez-vous imaginer combien de ces gens ont pu se trouver sur le chemin de ces impacts de balles », a demandé Quint aux étudiants, leur parlant des autres qui ne pouvaient pas entrer dans la synagogue. Ils étaient forcés de creuser des tranchées dans la forêt, où ils étaient abattus et enterrés dans des charniers.

D’apparence calme, Quint a parlé aux étudiants avec une éloquence naturelle. Mais après sa présentation, elle a déclaré au Times of Israel que la première fois qu’elle avait raconté son histoire en public, dans la classe de quatrième de son fils à la Yeshiva Flatbuch de New York, elle avait pleuré à chaque phrase.

Aujourd’hui, elle est encouragée par ses petits-enfants à continuer à raconter son histoire. Devant un public d’adultes et quelques écoliers, elle décrit la sauvagerie des nazis, mais sourit aussi et fait des blagues. Et en posant des questions, elle rend la théorie personnelle.

« Je ne sais pas si ma mère m’a poussée, si Dieu m’a poussée… je ne sais pas comment ça s’est passé, mais je suis sortie en courant par cette porte »

« Que pensez-vous qu’une petite fille fasse lorsqu’elle a peur ? Elle se tient à sa mère, tout comme je suis sûre que ma mère se tenait à moi, a déclaré Quint. Mais derrière, une porte dans le fond de la synagogue, elle a vu un homme, « je pense que ce devait être mon oncle », qui lui a fait signe et lui a dit : « Cours ! »

« Je ne sais pas si ma mère m’a poussée, si Dieu m’a poussée… je ne sais pas comment ça s’est passé, mais je suis sortie en courant par cette porte », a déclaré Quint. C’est la dernière fois qu’elle a vu sa mère et ses frères, qui ont été emmenés à Treblinka pour y être assassinés.

« Je ne peux pas me représenter les dernières heures de ma mère : était-elle préoccupée de ses deux fils ou de sa petite fille ?, a déclaré Quint. Je ne me souviens pas à quoi ma mère ressemblait. Je ne me souviens pas de ses baisers ».

Environ 860 000 Juifs ont été tués à Treblinka, et plus d’1,5 million d’enfants sont morts dans l’Holocauste. « Je suis différente parce que j’ai survécu alors que 1,5 million de personnes sont décédées », a déclaré Quint.

« La peur de ces chiens ne vous quitte jamais »

L’homme, que Quint pense avoir été son oncle l’a conduit à son père, qui travaillait dans une usine de construction de verre.

« Les filles étaient inutiles et les garçons en dessous de 10 ans ne comptaient pour rien », a déclaré Quint.

« Alors je suis devenue un garçon de 10 ans, un homme de 10 ans ».

A l’âge de six ans et demi, elle s’est coupée les cheveux et s’est transformée, passant de la petite fille Fredja, au fils Froyem.

« J’ai travaillé très dur en apportant des seaux d’eau aux personnes travaillant dans l’usine de verre », a-t-elle déclaré. Il faisait très chaud dans l’usine et pour inciter les ouvriers à travailler plus dur, les gardes les menaçaient avec leurs gros bergers allemands vicieux.

« Les portes étaient ouvertes, et les cadavres étaient lancés dans la neige

« Si un chien vous mordait au bras, c’était une condamnation à mort. Si vous ne pouviez plus travailler, vous étiez abattus. La peur de ces chiens ne vous quitte jamais », a-t-elle déclaré.

Fin 1944, les Allemands ont décidé d’évacuer tous les Juifs de Pologne. Quint a été mise dans une voiture pour bétail avec son père, et ils ont voyagé pendant trois jours sans nourriture ni eau. Beaucoup sont morts en chemin.

« Les portes étaient ouvertes, et les cadavres étaient lancés dans la neige. On avait l’impression qu’il neigeait tout le temps là-bas. Nous utilisions la neige pour boire et manger, et pour voir qui était encore avec nous », a-t-elle déclaré.

Son père et son oncle étaient encore avec elle, mais son père, se rendant compte que les Juifs seraient inévitablement déshabillés et fouillés, savait qu’elle ne pourrait pas passer pour un garçon. Avant de la confier à une enseignante qu’ils avaient rencontrée en chemin, il lui a donné quelques photos de famille qu’il avait réussi à garder avec lui.

« Il a promis de me retrouver. Les pères sont supposés tenir leurs promesses. Mais il ne l’a pas fait », a déclaré Quint. Elle n’a jamais revu son père, et toutes les photos ont été détruites par les soldats.

La survivante Rena Quint répond aux questions après avoir témoigné de ses épreuves durant l'Holocauste, le 4 mai 2016 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
La survivante Rena Quint répond aux questions après avoir témoigné de ses épreuves durant l’Holocauste, le 4 mai 2016 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

« Je suis partie avec ma nouvelle ‘mère’. Je ne me souviens pas de son nom, ou de ce à quoi elle ressemblait, a déclaré Quint. Alors que nous marchions, il n’y avait que du sang et des corps, du sang et des corps ».

Soit vous vous adaptez, soit vous mourez

Alors que la guerre arrivait à son terme, les conditions de vie à Bergen-Belsen étaient de plus en plus désespérées et il y avait de plus en plus de monde. Comme il n’y avait plus de couchettes, les nouveaux venus étaient forcés de dormir dans de la paille pleine de poux et infestée de rats. « Ils avaient beaucoup à manger, et nous n’avions rien », a déclaré Quint.

« Pourquoi vivre quand vous savez qu’il n’y a pas d’espoir ? »

« Soit vous vous adaptez soit vous mourez, ou vous abandonnez, et les gens n’abandonnaient pas », a-t-elle déclaré au Times of Israel dans une de ses rares intonations pessimistes. « Vous savez que demain sera pire qu’aujourd’hui. Pourquoi vivre quand vous savez qu’il n’y a pas d’espoir ? »

Même plus de 70 ans plus tard, Quint a décrit de manière vive les souvenirs durables et inattendus qui continuent à la hanter depuis le camp.

« Les odeurs ne vous quittent jamais. La soupe à Bergen-Belsen, l’odeur des corps morts… si vous avez déjà senti l’odeur d’un animal mort, c’est la même chose, en pire. Cela ne vous quitte pas », a-t-elle déclaré.

Plus tard, dans les derniers jours avant la libération de Bergen-Belsen, elle était gravement malade de diphtérie et de typhus. Alors que les femmes sortaient les morts de leur abri, elle a été posée sur un tas de cadavres avec ceux qui étaient presque morts.

« Tandis que je me trouvais là-bas, sachant que j’allais bientôt mourir, quelque chose s’est produit qui ne s’était jamais produit avant. Les gens qui n’avaient jamais marché plus vite qu’au rythme d’un escargot couraient. Les gens qui n’avaient parlé que par chuchotements criaient », a-t-elle dit.

Le camp avait été libéré. Quint a réalisé qu’elle allait vivre.

Un travailleur social britannique s'occupe des survivants du camp de concentration de Bergen-Belsen peu de temps après sa libération (Crédit : Imperial War Museum)
Un travailleur social britannique s’occupe des survivants du camp de concentration de Bergen-Belsen peu de temps après sa libération (Crédit : Imperial War Museum)

La résilience de la jeunesse

Quint a été transportée à un hôpital sur un brancard, et avec la résilience de la jeunesse, elle a rapidement récupéré, en Suède, qui avait accueilli environ 6 000 Juifs. Elle y a rencontré sa prochaine mère, Anna, qui était soutenue par des proches aux Etats-Unis qui avaient acheté des billets et des documents de voyage pour elle et leurs deux enfants.

C’est la mort de Fanny, la fille d’Anna, qui a permis à Quint de prendre sa place et d’immigrer aux Etats-Unis. A la suite d’autres circonstances malheureuses, Anna est morte, et la jeune Quint a dû chercher une mère, à nouveau.

« Pendant un moment, je ne savais même pas ce qui était réel »

« Les gens autour de moi changeaient si vite, et c’était comme s’ils n’avaient jamais existé. Il n’y avait aucun intérêt à penser, parce que pendant un moment, je ne savais même pas ce qui était réel », a-t-elle déclaré.

Quint a été invitée pour passer un Shabbat avec un couple de 46 ans de Brooklyn sans enfants, qui sont devenus ses parents adoptifs. Elle est rapidement devenue une fille juive orthodoxe américaine.

« Je ne sais pas comment j’ai perdu mon accent, mais je parle comme une Américaine. J’ai vécu une vie américaine, a-t-elle dit, jusqu’à ce que la famille immigre en Israël en 1984.

Elle parle bien Yiddish et pas polonais, alors elle suppose qu’elle parlait Yiddish chez elle avec ses parents. Mais comme beaucoup d’autres aspects de sa vie passée, elle ne le sait simplement pas.

« J’ai eu une très belle vie, ça a seulement commencé 10 ans après que cela aurait dû », a-t-elle conclu.

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