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Une survivante de la Shoah souffle ses 110 bougies en tricotant

Rose Girone a fui l'Allemagne nazie pour Shanghaï ; son talent pour le tricot a permis à sa famille de survivre, et de trouver grâce à cette activité des amis qui l'ont soutenue

Rose Girone célèbre son 110e anniversaire, le 13 janvier 2022. (Autorisation via JTA)
Rose Girone célèbre son 110e anniversaire, le 13 janvier 2022. (Autorisation via JTA)

New York Jewish Week via JTA — À cause d’une mauvaise chute, Rose Girone a dû célébrer son 110e anniversaire dans un centre de rééducation de Long Island. Mais rien n’aurait pu empêcher ses amis et ses familles de lui offrir exactement le cadeau qu’elle espérait : de la laine rouge et des aiguilles à tricoter flambant neuves.

« Rose ne peut pas imaginer la vie sans le tricot », a commenté la fille de Rose Girone, Reha Bennicasa, 83 ans, au New York Jewish Week.

Dina Mor, qui dirige le Club de tricot de Port Washington, dans l’État de New York, s’est jointe aux invités de Rose Girone pour la célébration de son anniversaire, le 13 janvier dernier. Sa chère amie, mentor et ex-employée, est devenue super centenaire à cette occasion, le terme consacré pour désigner ceux qui vivent au-delà de 110 ans.

« Quand Rose a eu 105 ans, elle s’est tournée vers moi et m’a dit ‘Je dois prendre ma retraite' », se rappelle Dina Mor. Maintenant âgée de 110 ans, et en dépit des frayeurs dues au COVID-19, « elle est toujours bien là ».

Ces dernières années, la passion de Rose Girone pour le tricot l’a rendue célèbre au sein de la communauté du tricot dans la région de New York, comme elle a joué un rôle crucial dans la survie de sa famille, plus tôt dans son existence.

Rose Girone, née Raubvogel, est née en 1912 à Janov en Pologne. Après un bref séjour à Vienne, la famille s’est installée à Hambourg, en Allemagne, où elle tenait une boutique de costumes de théâtre. Rose aimait y jouer, particulièrement se laisser glisser le long des rampes d’escalier de cet immeuble à deux étages. Selon les propos de Bennicasa, c’est à Hambourg qu’une tante de Girone lui a appris à tricoter, et elle a immédiatement aimé ça.

Rose a épousé Julius Mannheim – un mariage arrangé – en 1938 ; plus tard cette année-là, le couple a déménagé à Breslau (alors en Allemagne, maintenant Wroclaw en Pologne) au moment-même où les pogroms menés par les nazis – avec notamment la Nuit de Cristal – touchaient les Juifs d’Allemagne. Mannheim fut arrêté et transféré au camp de concentration de Buchenwald, tandis que Rose, enceinte de 8 mois, quittait rapidement la ville avec sa mère et son oncle pour se mettre en sécurité.

Seule et effrayée, Girone était déterminée à fuir l’Allemagne nazie. Une opportunité se présenta quand, en 1939, son cousin Richard Tand lui envoya un document – dont il lui a dit qu’il s’agissait d’un visa – écrit en chinois. Shanghai était alors l’un des derniers ports du monde encore ouvert et Girone présenta les visas aux autorités nazies, parvenant ainsi à faire libérer son mari de Buchenwald.

Comme le rappelle Bennicasa, « ils ont libéré mon père à la condition qu’il leur verse une somme d’argent et qu’il quitte le pays dans les six semaines. Et c’est ce que nous avons fait ».

Illustration : À Baden Baden, en Allemagne, des Juifs sont forcés de défiler avec un panneau ‘Dieu ne nous pardonne pas’ après la Nuit de Cristal en 1938. (Crédit : Domaine public)

Ils furent autorisés à partir avec dix reichsmarks en poche – à peine 40 dollars aujourd’hui –, et aucun objet de valeur ni bijoux. Après un voyage d’un mois à bord d’un paquebot allemand, à bord duquel les Juifs devaient prendre leur repas et vivre dans des espaces séparés des Allemands non-juifs, la jeune famille arriva à Shanghai.

Les conditions de vie dans la ville chinoise étaient difficiles. La famille fit commerce du peu de linge et de bibelots qu’elle avait pu emporter avec elle, avant de devoir dépendre de l’aide des organismes humanitaires. Finalement, Mannheim trouva un travail comme chauffeur de taxi. Girone se rappelle avoir vécu « de nouilles », suivant les termes de l’interview qu’elle avait donnée en 1996 à l’USC Shoah Foundation.

Un jour, Girone trouva de la laine et se mit à tricoter des vêtements pour sa petite fille. Un entrepreneur juif d’origine viennoise vit ses créations et pensa qu’il pourrait mettre à profit son talent pour leur faire gagner de l’argent à tous deux. Il l’invita à lui vendre son travail, lui disant qu’il lui apprendrait les affaires. Ensemble, ils apportèrent des échantillons de son travail à un magasin chic de Shanghai, dont le propriétaire leur indiqua comment rendre les pièces plus élégantes. Girone en tira une leçon et commença à dessiner et tricoter des chandails, avec l’aide de femmes chinoises. Cela devint son gagne-pain.

Le tricot était bien davantage qu’une source de revenu très appréciée. Rose estime que ses collègues lui ont donné la force de survivre. Selon Bennicasa, Rose avait vécu une vie confortable en Allemagne. Ses compagnes à Shanghai l’ont rendue plus forte.

Shanghai en 1928. La ville a été un refuge pour des dizaines de milliers de Juifs pendant la Deuxième Guerre Mondiale. (Crédit : Wikimedia Commons)

En 1941, le Japon – alors allié des nazis et qui occupait une partie de la Chine – a forcé les réfugiés juifs à se rassembler dans un ghetto d’à peine plus d’un kilomètre carré, à Hongkou, le quartier le plus défavorisé de Shanghai. La famille de Girone emménagea alors dans une toute petite pièce sous un escalier, qui servait autrefois de salle de bain. Il y avait un seul lit pour trois, les matelas étaient infestés de cafards et d’aoûtats. Les rats réussissaient à se frayer un chemin à travers les lattes du parquet et leur couraient autour pendant leur sommeil.

Il y avait un bon côté dans la vie dans le ghetto. Dans l’une des Heims – maisons communautaires créées pour les réfugiés –, un rabbin donnait des prêches très inspirants à sa communauté. « C’était un orateur hors pair et j’attendais toujours avec impatience de pouvoir l’écouter », Girone avait-elle confié dans une interview à l’USC Shoah Foundation.

Les dernières années de la guerre, il y eut de nombreux bombardements. « C’était vraiment épouvantable », poursuit Girone. « J’étais frappée de panique. » Bennicasa se rappelle avoir joué avec des éclats d’obus encore chauds, une fois les raids terminés.

Heureusement, un autre voyage allait leur permettre de trouver refuge. En 1947, la famille se voit accorder un visa pour les États-Unis. Girone insiste pour terminer les commandes en cours avant de partir. « Je devais terminer ce que j’avais promis », avait-elle confié.

Illustration : Des réfugiés juifs à Shanghaï durant la Deuxième Guerre Mondiale. (Capture d’écran YouTube / HongKongHeritage)

Là encore, il y eut des limitations dans ce que la famille put emporter avec elle. Chaque personne était autorisée à quitter la Chine avec 10 dollars en poche, et pas davantage. Mais, si l’on en croit un article publié à l’occasion de son 99e anniversaire, Girone réussit à cacher 80 dollars en billets dans ses tricots.

Ils voyagèrent en bateau jusqu’à San Francisco, terminant leur périple à New York après en voyage en train. Girone y retrouva sa mère, son frère et sa grand-mère, qui avaient survécu à la guerre.

Le couple et leur petite fille, alors âgée de 9 ans, emménagea dans un hôtel dans le cadre d’un programme d’aide à l’installation des réfugiés. Girone était bien déterminée à assumer sa part de travail pour sa famille. Elle trouva du travail en tant que professeure de tricot, son mari ne montrant pas la même motivation. Après des années passées à encourager son mari à se faire une place en Amérique, ils divorcèrent.

En 1968, elle rencontra et épousa Jack Girone et ils déménagèrent à Whitestone, dans le Queens. Rose Girone s’épanouissait comme professeure de tricot tout en développant sa propre communauté de tricoteurs et tricoteuses. Rapidement, elle ouvrit une boutique de tricot à Rego Park, dans le Queens toujours, avec une autre amie de tricot. Puis, elles ouvrirent une deuxième boutique à Forest Hills.

Après une année ou deux, les associées se séparèrent, gardant chacune un magasin. Le talent particulier de Girone pour le design fit que sa boutique de la rue Austin se distinguait.

« Maman était assez fière de ses créations », précise Bennicasa. « Les gens lui apportaient des publicités vues dans Vogue ou d’autres magazines, lui disant qu’ils voulaient exactement la même chose. Pour certains modèles avec des motifs très complexes, Maman s’asseyait, examinait attentivement et dessinait des croquis avec son crayon, parfois très longuement. Elle adorait ça. »

Quand Girone eut 68 ans en 1980, elle vendit sa boutique. Mais elle n’arrêta jamais de tricoter. Elle commença à faire du bénévolat pour une boutique de tricot sans but lucratif, à Great Neck : c’est là qu’elle rencontra Mor pour la première fois.

Rose Girone, au centre, entourée de ses amies de tricot, Pam Sapienza, à gauche, et Dina Mor, le 30 décembre 2019. (Autorisation via JTA)

Selon le podcast « The Knitting Place », Mor arriva à la boutique avec un chandail qu’elle tricotait pour son mari, Erez, et qui lui donnait du fil à retordre. Girone offrit d’arracher la partie arrière, invitant Mor à aller se détendre dans le café voisin pour ne pas assister à la destruction des points qu’elle avait tricotés.

Girone aida Mor à améliorer sa technique en tricot, et les deux femmes devinrent bientôt amies. « Maman disait que Dina avait un don pour le tricot : aussi lorsque Dina évoqua le projet d’ouvrir sa propre boutique, elle fut ravie de l’aider », précise Bennicasa.

« Si tu te lances, je viens », dit Rose à Mor, et elle travailla ainsi à la boutique de Dina, à Port Washington, pendant près de quinze ans.

Même depuis la retraite de Girone, il y a de cela cinq ans, les deux femmes demeurent proches. À l’occasion d’une visite l’automne dernier, Mor se rappelle que les premiers mots de Girone furent : « Comment vont les affaires ? »

L’affection de Mor pour Girone s’enracine profondément. Pour le 100e anniversaire de son amie, elle avait demandé à un artiste de réaliser un tableau représentant Girone au centre d’une table, au club de tricot, entourée de ses amis et tricoteurs amateurs.

« Contempler le tableau rappelle de bons souvenirs à ma mère et la fait se sentir bien », conclut Bennicasa.

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