Woodstock, un festival finalement plus juif que ce que l’on pourrait croire
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Woodstock, un festival finalement plus juif que ce que l’on pourrait croire

Au 50e anniversaire de ce concert historique, un regard jeté sur les membres de la communauté qui ont promu, financé et se sont produits au festival emblématique

  • Le "visage" de Woodstock, le promoteur juif Michael Lang. (Capture d'écran)
    Le "visage" de Woodstock, le promoteur juif Michael Lang. (Capture d'écran)
  • Des centaines de fans de musique rock sur l'autoroute après leur départ du festival de musique et d'art de Woodstock, le 16 août 1969 (Crédit : AP Photo)
    Des centaines de fans de musique rock sur l'autoroute après leur départ du festival de musique et d'art de Woodstock, le 16 août 1969 (Crédit : AP Photo)
  • Une vue de la foule au festival de musique & d'art de Woodstock, le 14 août 1969 (Crédit : AP Photo)
    Une vue de la foule au festival de musique & d'art de Woodstock, le 14 août 1969 (Crédit : AP Photo)
  • Le laitier juif Max Yasgur était propriétaire des terres, dans l'Etat de New York, où a eu lieu le festival de Woodstock(Capture d'écran)
    Le laitier juif Max Yasgur était propriétaire des terres, dans l'Etat de New York, où a eu lieu le festival de Woodstock(Capture d'écran)
  • Une jeune femme se sert une ration gratuite dans le camp du festival de musique de Woodstock de Bethel, à New York, le 15 août 1969 (Crédit : AP Photo)
    Une jeune femme se sert une ration gratuite dans le camp du festival de musique de Woodstock de Bethel, à New York, le 15 août 1969 (Crédit : AP Photo)
  • Des fans de musique sous une hutte en herbe au festival d'art et de musique de Woodstock, le 17 août 1969 (Crédit : AP Photo)
    Des fans de musique sous une hutte en herbe au festival d'art et de musique de Woodstock, le 17 août 1969 (Crédit : AP Photo)
  • Jorma Kaukonen, guitariste de Jefferson Airplane, avait une mère juive, Beatrice Levine. (Capture d'écran)
    Jorma Kaukonen, guitariste de Jefferson Airplane, avait une mère juive, Beatrice Levine. (Capture d'écran)

NEW YORK — « L’autoroute de l’Etat de New York est fermée. C’est pas génial, ça ??! »

C’est ainsi que s’exprime Arlon Guthrie, alors âgé de 22 ans, dans l’un des moments les plus drôles du film « Woodstock » – œuvre essentielle consacrée à ce concert-événement qui allait changer le monde culturel et qui fête cette année son 50e anniversaire. La mauvaise circulation n’est pas normalement source de fierté, mais, dans ce cas précis, ça passe.

Alors que ce n’était pas le premier concert « hippie » d’ampleur, Woodstock (le titre du festival en fait, était « Festival de musique & d’art de Woodstock : trois jours de paix et de musique ») a été néanmoins fondamentalement underground, une incarnation de la contre-culture, un rejet d’une société figée, coincée.

Un mois seulement auparavant, le secteur industriel et le gouvernement s’étaient efforcés d’envoyer un homme sur la Lune. Et là, des joueurs de guitare aux cheveux longs s’étaient efforcés de renouer le dialogue d’une génération toute entière avec elle-même.

Il est aisé de se montrer philosophe concernant Woodstock – même face à son héritage rempli d’ambiguïté. Il est facile de faire des rapprochements entre l’événement et le désastreux festival Fyre, ou tout simplement de grimacer devant le recyclage de la marque pour des concerts anniversaires effrayants de nullité (le dernier en date a été annulé avant même sa tenue – ce qui est probablement une bonne nouvelle).

Mais à une époque, ces deux syllabes – celles d’une ville de la vallée de Hudson pas très éloignée du lieu du concert – ont été synonymes d’utopie pour des esprits idéalistes et profondément opposés à la guerre.

Et tandis que sur la scène, les artistes les plus éminents s’appelaient Jimi Hendrix, Janis Joplin ou The Who, l’événement en général a finalement été bien plus juif que les gens ne peuvent l’imaginer.

Arlo Guthrie, cité ci-dessus, est un très bon exemple du caractère quelque peu juif de Woodstock. Il était – et il est encore – le fils de Woody Guthrie (qui a notamment inspiré Bob Dylan), le légendaire auteur de l’album « Dustbowl ballads » originaire de l’Oklahoma, mais sa mère était née Marjorie Greenblatt, fille de la poétesse juive Aliza Greenblatt. (Anecdote croustillante et bizarre : Arlo, auteur de « Alice’s Restaurant », avait étudié pour sa bar mitzvah sous l’autorité d’un jeune rabbin, le rabbin qui deviendra extrémiste, Meir Kahane.)

Le chanteur Arlo Guthrie à Woodstock. (Capture d’écran)

Arlo fut l’un des 32 artistes à monter sur scène au cours de ces trois jours/nuits/matinées du mois d’août 1969.

Son titre accrocheur « Coming Into Los Angeles » est par ailleurs utilisé avec un fort effet comique dans le film documentaire, tel un hymne en hommage à la consommation de marijuana (et en effet, sans Arlo, des millions de personnes auraient pu ne jamais apprendre comment réaliser une pipe artisanale à base de papier d’aluminium et d’un stylo).

L’exclamation : « Oh ! C’était un Juif ? » peut également être lancée concernant d’autres artistes s’étant produits à Woodstock (avec plus de détails dans un moment) mais derrière toute l’histoire, il y a toutefois un élément d’importance : celui que le concert n’aurait jamais existé sans une équipe de jeunes hommes chaleureux.

C’est Michael Lang, 24 ans à l’époque, qui peut être considéré comme le « visage » de Woodstock d’un point de vue commercial. Enfant juif de Brooklyn, il s’était finalement installé en Floride et était devenu promoteur de concert. En 1968, il co-produit le Miami Pop Festival, qui réunit Jimi Hendrix, John Lee Hooker, Frank Zappa et Chuck Berry. Un solide échauffement pour Woodstock.

Le « visage » de Woodstock, le promoteur juif Michael Lang. (Capture d’écran)

C’est lui qu’on peut voir dans le documentaire arpentant les lieux sur sa moto lors du montage de la scène, apparemment peu troublé par la pluie ou le fait que la foule venue pour le festival, plus importante que prévu, avait rendu la vente ou même la collecte des billets impossible.

Une fois une brèche ouverte dans une clôture, il devait alors déclarer que le concert serait gratuit – tout en sachant que les investisseurs y perdraient une fortune.

Le principal partenaire de Lang était Artie Kornfeld, alors âgé de 26 ans, un autre enfant Juif de Brooklyn. Il travaillait à Capitol Records où il était cadre et avait également écrit ou co-écrit un certain nombre de chansons inoubliables (« The Pied Piper, », enregistré par Crispian St. Peters, et « Dead Man’s Curve » de Jan & Dean sont deux exemples de son talent).

Lang et Kornfeld s’étaient liés d’amitié et avaient prévu d’ouvrir un studio d’enregistrement, quelque part aux alentours de Woodstock. Le secteur, à un peu plus de deux heures de voiture de New York, était proche des Catskills et de tous les hôtels et bungalows juifs de la Borscht Belt. Mais la petite ville de Woodstock et ses voisines immédiates avaient, depuis longtemps, été associées aux artistes, en remontant jusqu’à l’école de peinture de la Hudson Valley et le mouvement des Arts & Métiers.

En 1960, c’était une oasis de la scène contre-culturelle et Bob Dylan (né Zimmerman, s’il faut le rappeler) s’y était établi après son accident de moto au milieu de l’année 1966. Il y avait exploré, avec des amis musiciens (The Band), dans une habitation (Big Pink) la « vieille Amérique étrange », créant par inadvertance le premier album de contrebande de la pop-culture qui allait ensuite largement circuler (« The Basement Tapes »).

Des centaines de fans de musique rock sur l’autoroute après leur départ du festival de musique et d’art de Woodstock, le 16 août 1969 (Crédit : AP Photo)

Pour obtenir un financement pour le studio, Lang et Kornfeld étaient entrés en contact avec Joel Rosenman – Juif lui aussi mais plus âgé, accumulant déjà 27 printemps – qui avait connu un certain succès dans la construction d’un studio à Manhattan. Il avait suggéré qu’un festival contribuerait à promouvoir la zone et les causes de justice sociale qu’il défendait. Le partenaire de Rosenman, dans l’affaire, était John R. Roberts – qui flirtait dangereusement avec les 30 ans – héritier de la fortune des Block Drugs.

Polident a payé pour faire venir Jimi Hendrix : c’est vrai !

Si vous regardez le documentaire consacré à Woodstock (quatre heures d’anthropologie, de psychédélisme et de chansons apparaissant sur un bout de l’écran), Lang semble sincère lorsqu’il dit se préoccuper davantage de prouver qu’un vaste rassemblement de jeunes peut être pacifique que de gagner de l’argent. Mais il y a encore un certain sechel (bon sens) ici. Le concert a été un flop financièrement parlant. L’album qui en a été tiré et le film ont fait un tabac. En d’autres mots, pas besoin de s’inquiéter : tout le monde a pu récupérer sa mise.

Une vue de la foule au festival de musique & d’art de Woodstock, le 14 août 1969 (Crédit : AP Photo)

Mais qui d’autre de casher à Woodstock, outre les producteurs et Arlo Guthrie ?

Le seul artiste à avoir fait deux apparitions – comme artiste solo et avec son groupe The Fish – n’avait pas un nom très juif : Country Joe McDonald. Mais ce chanteur de folk-rock, interprète du titre « The-I-Feel-Like-I’m-Fixing-To-Die Rag », une dénonciation du Vietnam, était le fils de Florence Plotnick. La famille Plotnick avait immigré de Russie, et les parents de Country Joe étaient des membres du parti communiste qui, avant de le quitter, avaient donné à leur fils le nom de Joseph Staline. Le guitariste du groupe The Fish, Barry « Fish » Melton, était un autre Juif de Brooklyn. Peut-être avaient-ils tous loué un charter pour l’occasion en définitive.

L’un des groupes psychédéliques les plus importants de l’époque était assurément Jefferson Airplane, de San Francisco. La chanteuse, Marty Balin, était née Martyn Buchwald d’un père juif. Le guitariste principal, Jorma Kaukonen, avait une mère juive (Béatrice Levine). Et puisque nous y sommes, le bassiste de Jefferson Airplane, Jack Casady, avait un grand-parent juif. J’ai fait des recherches.

Jorma Kaukonen, guitariste de Jefferson Airplane, avait une mère juive, Beatrice Levine. (Capture d’écran)

Moins groovy et plus jazzy, un groupe qui n’est plus vraiment fêté aujourd’hui, mais qui, à l’époque, avait vendu des tonnes d’albums. Blood, Sweat & Tears était 100 % Juif avec Fred Lipsius, Lew Soloff, Bobby Colomby et Steve Katz dans sa composition de 1969. Peut-être ne connaissez-vous pas ce groupe par son nom, mais il est certain que vous connaissez certaines de ses chansons (faites-moi confiance et cherchez « Spinning Wheel » sur YouTube.)

On vous aide :

Dans cette veine également, l’une des plus grandes curiosités de Woodstock : l’inclusion de Sha-Na-Na. La démonstration de nostalgie des années 1950 qui a ultérieurement donné lieu à une émission de variétés à la télévision avait été, pour une raison ou une autre, programmée juste avant la dernière partie du concert Jimi Hendrix. Sha-Na-Na avait été créé par un groupe d’anciens élèves de l’université de Columbia (son fondateur, Robert A. Leonard, devait devenir plus tard un linguiste reconnu), et ses membres changeants une large gamme de différents « types new-yorkais ».

Leurs noms de famille étaient tous juifs et Italiens. Hélas, « Bowzer » (Jon Bauman) n’était pas sur scène à Woodstock : il rejoindra le groupe un an plus tard.

Des participants au concert assis sur le toit d’un bus Volkswagen à Woodstock, à mi-août de l’année 1969 (Crédit : AP Photo)

Et il y en a encore. Le groupe Mountain ? Il avait à sa tête Leslie West, née Leslie Weinstein. (Oui, la « Mississipi Queen » est juive). Les Grateful Dead sont également montés sur scène et, bien sûr, leur percussionniste très farfelu, Mickey Hart, né Michael Hartman. (Leur prestation n’a été inclus ni dans l’album, ni dans le film, et le groupe s’était dit insatisfait de sa performance).

Folkie Bert Sommer, chanteur de folk probablement plus connu pour avoir figuré dans la production originale de « Hair », s’était produit à Woodstock, au tout début du week-end, et le groupe Canned Heat avait un bassiste et un guitariste juifs, Larry Taylor et Harvey Mandel.

Robbie Robertson, guitariste et principal auteur-compositeur du groupe The Band, découvrit alors qu’il était adolescent que son père biologique – qu’il ne connaissait pas – était juif (il avait grandi à Toronto et sa mère était Cayuga et Mohawk.)

La chanteuse de folk née dans le Queens, Melanie (Melanie Safka), n’est pas juive, mais si l’erreur est courante (et elle n’en est pas moins formidable), et Mike Bloomfield, qui était le meilleur guitariste juif de l’époque, avait d’ores et déjà quitté le Paul Butterfield Blues Band au moment de Woodstock. Il n’était donc pas là.

Mais l’agitateur politique/escroc/clown/dissident Abbie Hoffman était pour sa part bien présent. Il interrompit le passage des Who’s pour s’insurger contre l’arrestation récente de l’activiste/manager dans l’industrie de la musique, John Sinclair. (Pete Townsend n’avait pas paru très impressionné par l’intrusion, lui donnant l’ordre, assorti de quelques injures, de descendre de la scène).

C’est sûr, d’autres membres de la communauté, dissimulés derrière une basse dans un groupe ou dans l’autre, ont dû se produire également ce week-end-là. Mais il y a encore deux autres noms importants à mentionner.

Le laitier juif Max Yasgur était propriétaire des terres, dans l’Etat de New York, où a eu lieu le festival de Woodstock(Capture d’écran)

Tout d’abord, le nom de l’homme qui n’était justement pas là : Bob Dylan. L’autoroute avait été fermée, comme s’en était réjoui Arlo Guthrie, en partie parce que de nombreux jeunes adolescents étaient certains que Dylan, personnalité solitaire, se produirait sur scène. Il avait en fait décliné l’offre et s’embarquait, au même moment, pour le Royaume-Uni où il participait au festival de l’île de Wight, mais dans la mesure où Woodstock était son port d’attache et que The Band figurait au programme, les rumeurs étaient allées bon train.

Il y a aussi le nom de Max Yasgur, un agriculteur juif qui était le propriétaire du site où a eu lieu l’événement. Comme Tevye avant lui, il était laitier et approchait la cinquantaine au moment du concert. Quand les promoteurs ont rencontré des difficultés à trouver une solution adaptée, un gamin du coin (Elliot Tiber, lui aussi Juif) les mit en contact.

Une jeune femme se sert une ration gratuite dans le camp du festival de musique de Woodstock de Bethel, à New York, le 15 août 1969 (Crédit : AP Photo)

Yasgur était un conservateur, mais était troublé par les divisions sociales croissantes et espérait que le concert pourrait servir de baume pour apaiser les maux de la société. Alors qu’il avait encaissé un bon chèque, il était également passé à l’action en offrant de la nourriture et de l’eau aux fêtards quand le surpeuplement était devenu dangereux. Il fut ultérieurement boudé par sa communauté (tout le monde n’avait pas apprécié la présence de hippies) partit s’installer en Floride.

Immédiatement après l’événement, la légende allait naître et grandir. Joni Mitchell n’avait pas été présente, mais elle avait écrit « Woodstock » pour Crosby, Stills, Nash & Young qui, pour leur part, avaient bien été là. Des jeunes parents enthousiastes lors des projections du film avaient dit à leurs enfants : « J’y étais ». Les images emblématiques des jeunes gens nus gambadant dans « le Jardin » avaient commencé à apparaître un peu partout. D’éventuelles implications bibliques peuvent peut-être paraître un peu too much, mais il est définitivement impossible de nier l’impact social qu’aura eu l’événement.

Et le fait qu’une grande partie du festival ait eu lieu pendant Shabbat ne le rendra jamais pour autant moins juif.

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