La confrontation actuelle entre Israël et le Hamas pourrait ressembler à première vue à un nouveau « round » militaire entre les deux parties. Cependant, un certain nombre de différences importantes distinguent l’opération Bordure protectrice des opérations passées, en particulier en ce qui concerne l’isolement régional du Hamas, son accumulation d’armements et le développement de ses tactiques militaires.

Bien qu’il puisse être trop tôt pour tirer des conclusions stratégiques de l’opération en cours, certains points-clés peuvent déjà être retenus comme autant de leçons pour l’avenir.

L’isolement politique

Avant le début de l’opération, le Hamas était dans une situation désastreuse sur le plan politique, financier et logistique.

Pour commencer, plus de 40 000 travailleurs du secteur public de Gaza n’avaient pas reçu leurs salaires depuis des mois, et le processus de réconciliation avec le Fatah n’avait pas réussi à aller de l’avant sur les questions importantes.

En outre, depuis l’évacuation de ses bureaux à Damas, l’organisation avait été coupée du soutien iranien. Et le plus important allié du Hamas au cours des dernières années, le gouvernement de Mohamed Morsi, avait été remplacé par le régime du général Sissi, un ennemi déclaré des Frères musulmans.

Plus précisément, la campagne anti-tunnels de Sissi avait paralysé la capacité du Hamas de maintenir la libre circulation des capitaux, des biens et des armes dans la bande de Gaza.

Parallèlement à ces défis, le soutien public du Hamas a considérablement diminué, comme l’a révélé une récente enquête de l’Institut de Washington. En conséquence, les chefs militaires de l’organisation ont considéré l’option militaire comme la seule façon de briser le statu quo et de conserver le soutien financier et politique, mettant ainsi en œuvre une « stratégie du chantage ».

Le Hamas n’a pas commencé les tirs de roquettes pour arracher des concessions à Israël, mais l’a fait aussi pour faire pression sur l’Egypte et sur le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas indirectement à travers Israël. Un des principaux objectifs du Hamas était d’ouvrir le passage de Rafah, ce qui aurait permis à l’argent et aux marchandises de circuler dans la bande de Gaza et d’améliorer ainsi son soutien politique. Selon les calculs du Hamas, la « négociation » par les armes était la seule option.

Sagesse opérationnelle

Dans le cycle actuel de combats, le Hamas a démontré des améliorations à trois niveaux.

La première consiste à prendre l’initiative. Cela a énormément bénéficié au Hamas, en empêchant implicitement Israël de lancer une première attaque surprise. En effet, la capacité des premières frappes de l’Armée de l’Air s’est révélé être une caractéristique clé de la réussite des opérations récentes d’Israël.

Lors de l’opération Plomb durci, à l’hiver 2008-2009, la première frappe israélienne, d’une durée 3 mn 40, a tué un tiers de tous les militants tués au cours de l’ensemble de l’opération. Lors de l’opération « Pilier de défense », en novembre 2012, la première frappe d’Israël a éliminé la plupart des roquettes à longue portée du Hamas. Une des premières frappes avait également tué le commandant militaire du Hamas Ahmed Jabari.

Cette fois, l’aile militaire du Hamas semble avoir été préparée pour une contre-attaque israélienne. Les chefs ont disparu sous terre, tout comme l’arsenal militaire, et le conflit s’est mis en place pour une lutte de longue durée.

Le deuxième élément concerne « l’économie de la roquette ». A l’issue de l’opération « Pilier de défense » à la fin de 2012, le Hamas et d’autres organisations terroristes de Gaza ont doublé leur arsenal de roquettes, permettant à quelque 120 roquettes d’être envoyées tous les jours.

Le Hamas a aussi surpris les Israéliens avec la portée de ses roquettes – à savoir, lorsque sa R-160 (alias le M-302 syrien qu’aurait livré l’Iran) a touché le centre et le nord du pays à la tête de leurs abris.

Ces tirs de roquettes ont permis au Hamas de poursuivre trois objectifs principaux : (1) soumettre une plus grande part de la population israélienne à des tirs constants ; (2) tenter de saturer la défense aérienne du Dôme de Fer par des salves lourdes ; (3) prouver que le Hamas peut se tenir sur ses propres pieds dans les combats, alors même qu’Israël opère dans la bande de Gaza.

Troisièmement, l’opération terrestre d’Israël a lentement révélé l’infrastructure complexe des tunnels du Hamas. Jusqu’à présent, les forces de défense israéliennes avaient découvert des dizaines de tunnels de deux à trois kilomètres de long, avec plusieurs conduits.

Offensivement, ce système de tunnel permet aux terroristes du Hamas de s’infiltrer en Israël et de tenter des massacres dans des kibboutz. Un deuxième but offensif des tunnels est de permettre aux unités du Hamas de déborder les forces israéliennes autour de la bande de Gaza, et de les attaquer par l’arrière – une vulnérabilité militaire bien connue.

Défensivement, le système souterrain dans les zones peuplées de Gaza permet aux terroristes du Hamas de se déplacer librement et de se soustraire au ciblage de l’armée israélienne. Les tunnels permettent ainsi à l’organisation d’avoir une meilleure « résistance » tout en contestant la position de l’armée israélienne.

Parallèlement à ses progrès opérationnels, le Hamas a une nouvelle fois démontré la centralité de sa stratégie du martyre et de sa doctrine militaire. Récemment, un attentat-suicide a blessé un certain nombre de soldats du génie militaire de Tsahal près d’un bulldozer blindé.

Sur le plan psychologique, le Hamas a investi dans des opérations de propagande et d’information visant à créer une image de la victoire. Dans une guerre aussi asymétrique que celle-ci, la partie la plus faible doit amplifier ses réalisations afin de persuader son auditoire et ses partisans à l’étranger de ses succès.

Un tel exploit a été atteint par le Hezbollah avec sa propagande au cours de la guerre du Liban de 2006, qui a contribué à propulser de façon spectaculaire le soutien du groupe dans les pays arabes. Le Hamas suit ce modèle en essayant de créer des images d’opérations militaires révolutionnaires. Parallèlement aux roquettes et aux campagnes souterraines, ces avances comprennent le fait de faire voler un drone dans l’espace aérien israélien ainsi que diverses opérations de
« cyberguerre ».

Enfin, le Hamas a démontré des capacités de commandement et de résilience très efficaces au cours de ce conflit. Après plus de deux semaines de combats, il semble encore capable de maintenir les lignes de communication entre les unités de roquettes, les unités au sol, et le leadership militaire, comme en témoigne l’adhésion de chaque entité à son plan opérationnel. En outre, le Hamas a lancé avec succès des opérations combinées impliquant l’artillerie et l’infiltration de forces terrestres en Israël.

Quelle est la prochaine étape ?

Lorsque l’opération se terminera, le Hamas va essayer de remporter la victoire en soulignant trois éléments : la réussite de ses attaques militaires « surprises » (par exemple, les roquettes à longue portée, les tunnels, les drones, les cyber-opérations), sa résilience pendant l’opération, et son endurance face à un ennemi plus puissant et mieux équipé. Du point de vue du Hamas, cela aidera à retrouver le soutien politique des différents acteurs ainsi qu’un soutien accru à court terme logistique et financier des acteurs extérieurs, notamment l’Iran.

Néanmoins, à ce jour, la décision du Hamas de lancer une confrontation avec Israël semble engendrer plus de coûts politiques que de bénéfices, comme semblent l’indiquer les Etats arabes, en particulier l’Egypte et l’Arabie saoudite, alors que le Hamas aurait dû accepter l’initiative égyptienne de cessez-le-feu.

Pour se préparer à de futurs conflits asymétriques, Israël et d’autres pays devront examiner l’adaptation du Hamas à la doctrine de combat d’Israël. La nécessité d’une telle étude s’étend bien au-delà du Hamas. En effet, d’autres organisations terroristes à travers les continents – du Hezbollah au Liban à Jabhat al-Nusra en Syrie, d’Etat islamique en Irak à la secte Boko Haram au Nigeria – ont appris rapidement à frapper, malgré des réseaux opérationnels décentralisés. Elles seront désireuses de tirer les leçons de l’expérience du Hamas.

Malgré ses tactiques intelligentes et sa stratégie militaire bien planifiée, le Hamas a encore des capacités de combat insuffisantes pour atteindre le niveau du renseignement israélien ainsi que les capacités défensives et offensives de Tsahal sur le champ de bataille. D’autres organisations terroristes, cependant, ont des capacités importantes et utiliseront probablement des tactiques améliorées du Hamas dans l’avenir.

Pour Israël, les Etats-Unis, et leurs partenaires, la préparation à ces diverses éventualités est une tâche essentielle et urgente.