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Les groupes juifs s'adressent aux Juifs au lieu de se tourner vers l'extérieur.

Antisémitisme: les dirigeants US sommés de sortir de leur caisse de résonnance

De petites organisations défient les pouvoirs établis, estimant que le changement d'ambiance impose de nouvelles tactiques et de nouveaux canaux de communication

Luke Tress est le correspondant du Times of Israel à New York.

Un contre-manifestant pro-Israël lors d'une manifestation anti-Israël à Times Square, New York, le 1er janvier 2025. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Un contre-manifestant pro-Israël lors d'une manifestation anti-Israël à Times Square, New York, le 1er janvier 2025. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

NEW YORK – Daniel Rosen, un homme d’affaires juif new-yorkais, militait en faveur d’Israël lorsqu’il était étudiant à l’université de New York, du temps de la Seconde Intifada. Lui qui organisait des manifestations, des campagnes et des événements pour les médias a quitté le mouvement lorsqu’il a obtenu son diplôme en 2003 pour travailler dans l’entreprise familiale.

Il a toutefois conservé son intérêt pour Israël et le bien-être des Juifs, et le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël a été pour lui un choc.

« Je me suis dit : « Putain de merde, je ne peux pas rester les bras croisés », confie Rosen. « J’étais un général de salon. Qui parlait beaucoup mais agissait peu. »

Conscient du fait que le discours en ligne est devenu la clef de l’opinion publique, il décide de créer un canal pour lutter contre les propos anti-Israël sur les réseaux sociaux. Il en parle alors à son rabbin, qui lui dit : « Je suis partant » et lui propose son aide, explique Rosen. Cette idée débouchera sur la création d’Emissary, une application qui organise et informe les militants pro-Israël en ligne.

C’est l’une des nombreuses organisations à plaider en faveur d’une refonte de l’approche de la communauté juive américaine envers les non Juifs, à un moment où l’antisémitisme culmine aux États-Unis et que la réputation d’Israël ne cesse de se dégrader, estiment les sondages. Les militants créent leurs propres groupes et disent que les organisations juives traditionnelles ne répondent pas aux problèmes du moment.

Pour d’aucuns, les organisations juives pro-Israël devraient faire leurs les tactiques des mouvements anti-Israël.

« Nous devons nous organiser, à l’intérieur comme à l’extérieur des principales organisations juives », explique Rosen. « Nous devons pouvoir agir sans elles, avec elles, en dessous ou au-dessus d’elles pour être capables de toucher les populations concernées. »

Des manifestants anti-Israël à Times Square, à New York, le 16 juin 2025. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

« Nous avons un énorme problème de caisse de résonnance »

Selon les sondages, l’antisémitisme a atteint des niveaux records aux États-Unis. Les campus américains ont été le théâtre de manifestations anti-Israël très perturbatrices qui ont parfois viré à l’antisémitisme pur et simple, et les militants ont organisé des milliers de manifestations anti-Israël un peu partout dans le pays.

Certains militants juifs rebelles estiment que les organisations représentatives de la communauté doivent repenser leur stratégie de communication envers le grand public.

Selon Toba Hellerstein, la cheffe d’Attune Now, groupe de conseil fondé l’an dernier qui étudie les stratégies de communication liées à Israël et aux Juifs, les organisations juives s’adressent essentiellement à d’autres Juifs au lieu de se tourner vers l’extérieur.

Toba Hellerstein, directeirce d’Attune Now. (Autorisation)

« Nous avons un énorme problème de caisse de résonnance », ajoute Hellerstein, par ailleurs fondatrice du groupe de défense Texas-Israel Alliance, avec une expérience dans le conseil international et la diplomatie.

« Il s’agit de communiquer en se concentrant sur certains termes. Par exemple, nous nous concentrons surtout sur des mots comme ‘sionisme’ ou ‘lutte contre l’antisémitisme’ », explique-t-elle.

« Il y a un certain attachement aux mots, mais ces mots ont une signification et un poids émotionnel très différents pour nous et les autres Américains. »

Son groupe a publié un rapport de 140 pages, en février dernier, qui postule en faveur d’une refonte de la communication de la communauté juive. Pour établir ce rapport, le groupe a organisé des groupes de discussion non juifs au Texas composés d’Afro-américains, de Latino- Américains et de caucasiennes.

Nombre de ces participants ignoraient qu’Israël était un État juif et confondaient Israéliens et Palestiniens ; seule la moitié d’entre eux avaient entendu parler du pogrom commis en octobre 2023 en Israël.

Les groups de parole ont révélé l’existence d’un « profond fossé en matière de connaissances » entre grand public et communautés juives.

Nombre de ces participants ignoraient qu’Israël était un État juif et confondaient Israéliens et Palestiniens ; seule la moitié d’entre eux avaient entendu parler du pogrom commis en octobre 2023 en Israël, au cours duquel le groupe terroriste a massacré 1 200 personnes et en a enlevé 251 à Gaza. D’autres ont été surpris d’apprendre qu’Israël était le seul État juif de la région et qu’il vivait entouré de nations arabes, ce qui a modifié leur compréhension du conflit.

Selon cette même source, les représentants de la communauté juive, quant à eux, estiment avoir des connaissances de base sur le conflit en raison de la familiarité de leurs cercles sociaux avec la question.

« Les messages qui circulent, au sein des communautés juives, sont souvent de peu d’effet auprès du grand public parce qu’ils supposent des connaissances, une terminologie et des liens émotionnels que les étrangers à la communauté n’ont tout simplement pas », indique le rapport.

Les arguments qui s’appuient sur l’histoire, le jargon et l’analyse géopolitique sont contre-productifs et aliènent souvent le public qui trouve le message inaccessible. En outre, l’indignation morale face à l’antisémitisme peut ressembler à une réprimande, qui fait se sentir le grand public sur la défensive, toujours selon cette source.

« Le problème le plus important est que les défenseurs juifs et pro-Israël communiquent souvent avec les non-Juifs de la même manière qu’ils le font avec d’autres Juifs – sans se rendre compte qu’une approche totalement différente est nécessaire », peut-on lire dans le rapport. Selon les participants aux groupes de discussion, depuis le 7 octobre, les porte-parole israéliens ressemblent à « des robots, ils sont figés et froids » et sur la défensive, tout sauf empathiques.

Manifestation organisée par Within Our Lifetime à Manhattan, le 17 septembre 2021. (Luke Tress)

Le plaidoyer pro-palestinien, quant à lui, « exploite avec maestria l’émotion et la communication visuelle » pour délivrer des messages plus faciles à comprendre et plus adaptés aux réseaux sociaux, surtout vis-à-vis des jeunes Américains, estime le rapport.

Toujours selon ce rapport, les militants pro-Israël devraient tenir des propos plus simples et plus bruts, fondés sur des histoires vraies, et se focaliser sur l’établissement de relations chargées d’émotions au lieu de miser sur un argumentaire. Les jeunes générations, en particulier, sont peu sensibles aux messages construits et policés, comme aux déclarations soigneusement formulées de nombreuses organisations juives, explique le rapport.

Un groupe de discussion a ainsi mis en avant la photo de la chanteuse noire israélienne Eden Alene dans l’idée de lancer une discussion sur la race et les questions de représentation. Au lieu de ça, les participants se sont intéressés à sa musique, preuve que la culture permet de capter l’attention du public et d’ouvrir de nouvelles perspectives, plus nuancées, sur Israël et le peuple israélien.

Le sionisme devrait être expliqué à l’aide de valeurs universelles qui comptent pour les Américains, comme l’appartenance et la résilience, explique le rapport, tout en contrebalançant les arguments pro-Israël avec des messages pro-palestiniens centrés sur des thèmes simples comme la justice, la solidarité ou encore la résistance.

Il sera toutefois difficile de faire passer un message unique de la part des communautés juives, car les Juifs américains représentent de nombreuses perspectives alors que le camp pro-palestinien offre un front relativement uni dans ses communications.

Un militant pro-Israël lors d’une manifestation anti-Israël au NYU Langone Medical Center, à New York, le 6 janvier 2025. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Hellerstein recommande d’utiliser la curiosité et « l’empathie tactique » pour entrer en contact avec ses adversaires, au lieu d’être sur la défensive ou d’utiliser la raison.

« Culturellement, nous sommes naturellement dans l’hyper-intellectualisation, ce qui nous empêche de nous connecter émotionnellement avec le grand public », confie Hellerstein au Times of Israel. « Vous pouvez prouver que les gens sont injustes, mais ce n’est pas ça qui les fera changer d’avis. »

Un sujet tabou

The Coalition for a Safer Web [NDLT : Coalition pour un Internet plus sûr], groupe de défense dirigé par Marc Ginsberg, ancien ambassadeur des États-Unis au Maroc et ex-conseiller de la Maison Blanche pour le Moyen-Orient, a publié un rapport en juin dernier intitulé « AWOL From the Campaign Against Antisemitism ».

Le rapport reproche aux organisations juives leur désorganisation et leur inefficacité, qui ont permis à l’antisémitisme de proliférer : il préconise par ailleurs une approche plus offensive et qualifie le statu quo d’« intolérable », requérant un « changement de stratégie ».

Le rapport invite la communauté juive à organiser un sommet national d’experts, les organisations et autorités à proposer un plan de bataille unique pour lutter contre l’antisémitisme, nommer un dirigeant du secteur privé n’appartenant pas aux organisations juives pour diriger la stratégie nationale, utiliser le droit pour identifier de potentiels abus aux subventions allouées aux organisations à but non lucratif au sein du mouvement anti-Israël, investir dans des outils innovants comme l’intelligence artificielle pour lutter contre la haine en ligne et enfin former des porte-paroles.

Un groupe de manifestants pro-palestiniens s’éloigne de l’université Columbia, le 21 mai 2025, à New York. (AP Photo/Heather Khalifa)

« La CSW ose s’en prendre aux tabous et mettre la communauté – donateurs et dirigeants – au défi de transformer des réponses « non coordonnées » en réponses « coordonnées » à la menace », peut-on lire dans le rapport qui ajoute que les militants anti-Israël « se coordonnent de cette manière ».

« Le fait de ne pas avoir de directeur national, de stratégie globale ou de plan de bataille global pour mieux défendre les Juifs d’Amérique est non seulement inexcusable, mais aussi une shanda », explique le rapport en utilisant le terme yiddish pour exprimer la « honte ».

Le rapport souligne la multiplicité des organisations juives qui diffusent des enquêtes sur l’antisémitisme, qu’il qualifie de « déperdition d’énergie absolument insupportable ».

Le rapport évoque la radicalisation en ligne et le financement des réseaux anti-Israël, affirmant que les organisations juives devraient mobiliser les législateurs et se servir du droit pour empêcher le financement des groupes d’activistes liés à des acteurs étrangers, comme par exemple les organisations d’extrême gauche liées au Parti communiste chinois.

« Nos adversaires exploitent toutes les brèches que nous leur laissons. Pourquoi? Nous pourrions combler ces lacunes », assure Ginsberg.

L’ultime bataille

Certains dirigeants de la communauté juive admettent la nécessité d’un changement de cap.

Le chef de l’Anti-Defamation League, Jonathan Greenblatt, a déclaré lors d’un sommet annuel en mars dernier : « Nous ne pouvons pas continuer à faire la même chose encore et encore tout en nous attendant à un résultat différent. »

« Nous devons identifier ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas », a déclaré Greenblatt. « Nous ne pouvons pas continuer à faire quelque chose parce que c’est la tradition ou parce qu’un donateur apprécie. »

Greenblatt a déclaré que l’ADL avait adopté de nouvelles approches, comme l’utilisation de chiffres pour attester le regain d’antisémitisme ou de plaintes pour lutter contre les discriminations antisémites, et a lancé un fonds à la Bourse de New York par l’intermédiaire de JLens, filiale d’ADL, pour s’opposer aux initiatives de boycott des entreprises israéliennes.

« Dans un monde où il est chaque jour plus acceptable d’être antisémite, condamner ne suffit pas : lorsqu’il n’y a pas de honte, il est impossible de réprimander quelqu’un et de faire en sorte qu’il passe à l’action », a ajouté Greenblatt.

Rosen espère que son application, Emissary, permettra de lutter contre l’activisme anti-Israël sur les campus et ailleurs. L’application met en relation des militants en ligne qui partagent une idéologie pro-Israël, même s’ils sont éloignés géographiquement. Rosen l’a présentée aux synagogues et étudiants des établissements d’enseignement juifs.

Il explique que l’application va permettre aux groupes de coordonner des « missions » – contacter des membres du Congrès pour les remercier de leur soutien à Israël, commenter des informations inexactes sur Israël ou encore diffuser en ligne des messages ou des slogans unifiés afin de susciter l’intérêt des algorithmes des réseaux sociaux.

Daniel Rosen, fondateur de l’application Emissary. (Autorisation)

La faculté des commentateurs en ligne à modifier le discours sur Israël, en particulier dans les médias non conventionnels comme les podcasts, a été mise en évidence le mois dernier lorsque les Nelk Boys, des podcasteurs avec plus de 2 millions d’abonnés sur YouTube, ont accueilli le Premier ministre Benjamin Netanyahu. La discussion a suscité une vive réaction et des dizaines de milliers de commentaires, pour la plupart négatifs. Les animateurs ont ensuite eu une discussion avec le commentateur anti-Israël, Bassem Youssef, qui reprochait aux podcasteurs d’avoir parlé avec Netanyahu et répandu des mensonges sur Israël. L’un des animateurs de l’émission, Kyle Forgeard, s’est excusé d’avoir parlé avec Netanyahu.

Selon Rosen, Emissary va aider les pro-Israël à capter l’attention des militants anti-Israël en ligne, mais la bataille sera difficile car les Juifs représentent une toute petite part de la population mondiale.

« Eux font ça depuis 30 ans. Alors que nous, nous venons de nous réveiller. Nous arrivons un peu sur le tard. Ils sont un peu des stars de la NBA et nous la JV, la Yeshiva League basketball », poursuit-il. « Nous ne jouons pas dans la même catégorie. Mais nous essayons de jouer au basketball tous les deux. Nous ne sommes pas assez organisés. »

Emissary a une fonctionnalité d’IA permettant aux utilisateurs de poser des questions, comme par exemple la manière dont les critiques extrémistes d’Israël sont liées à l’antisémitisme. L’IA utilise des contributions provenant de sources juives comme l’Anti-Defamation League ou l’American Jewish Committee. Rosen espère que les étudiants utiliseront le module d’IA pour formuler des arguments contre les activités antisionistes sur les campus.

Il ajoute que l’application en est encore à ses débuts et compte pour l’heure 4 000 utilisateurs.

Les trois militants qui se sont entretenus avec le Times of Israel ont fait valoir que les organisations juives traditionnelles faisaient comme si elles menaient la bataille ultime au lieu de s’adapter.

« Ce n’est pas comme si nous avions des organisations conçues pour la vie juive d’aujourd’hui. Ce sont des reliques du passé, des symboles de l’inertie », conclut Hellerstein.

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