Chercher la vérité sur un criminel de guerre nazi, avec l’aide du fils du tueur
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Chercher la vérité sur un criminel de guerre nazi, avec l’aide du fils du tueur

Dans une nouvelle production captivante de la BBC, Philippe Sands évoque le mystérieux homme de Lviv, responsable de la mort de la famille de son grand-père

Philippe Sands, avocat et écrivain. (Crédit : Wikimedia Commons)
Philippe Sands, avocat et écrivain. (Crédit : Wikimedia Commons)

LONDRES – « Il se passe beaucoup de choses à Lemberg », écrivait Otto von Wächter à sa femme Charlotte au printemps 1942.

Pour le gouverneur nazi de Galicie récemment installé, c’était en effet une période chargée.

Sa promotion de superviseur du territoire nouvellement conquis – qui faisait alors partie de la Pologne et qui fait maintenant partie de l’Ukraine – a eu lieu le mois où la Conférence de Wannsee a approuvé le plus grand crime de l’histoire de l’humanité, l’extermination des juifs d’Europe.

Au cours des 18 mois suivants, sous la direction de Wächter, les nazis déportèrent et assassinèrent presque tous les juifs de Lemberg – aujourd’hui Lviv – et de la campagne environnante. Au total, on estime à 500 000 le nombre de juifs massacrés en Galicie.

La responsabilité de Wächter intéresse tout particulièrement Philippe Sands, avocat, universitaire et expert en droit international britannique, dont la famille du grand-père – quelque 80 hommes, femmes et enfants – a péri dans cette ville.

Sands, l’auteur du célèbre livre « East West Street » de 2016, revient avec un nouveau projet. « The Ratline » – [Réseaux d’exfiltration nazis] un podcast sponsorisé par la BBC qui a également été diffusé sur la principale chaîne d’information de la société, Radio 4 – part à la recherche de l’histoire de Wächter. Un livre de suivi intitulé « A Death in the Vatican » devrait paraître en 2020.

Mais il ne s’agit pas d’une enquête ordinaire sur les actes atroces d’un homme dont beaucoup n’ont jamais entendu parler, comme Sands l’admet dans le premier des dix épisodes. Au lieu de cela, une grande partie du drame tourne autour de la relation extraordinaire entre Sands et son complice, le fils de 79 ans de Wächter.

Horst Wächter vit seul au château de Haggenberg, un château baroque du XVIIe siècle à une heure de route de Vienne. Il est entouré de livres, de lettres, de documents et d’enregistrements qui, selon lui, prouveront que son père était un homme bon et honnête qui faisait de son mieux dans des circonstances tragiques et difficiles.

Il est également convaincu que la mort de Wächter en 1949 – inculpé de crimes de guerre en 1946, il s’est caché pendant trois ans dans les Alpes, puis s’est enfui à Rome où il a été assisté par un évêque catholique haut placé – n’était pas un accident, mais a eu lieu sur ordre de Josef Staline.

Au fur et à mesure des émissions, Horst s’accroche désespérément à l’espoir qu’il pourra convaincre Sands qu’Otto von Wächter n’est pas l’homme que des preuves accablantes lui démontrent qu’il est.

« The Ratline », décrit par un journal comme « la chasse au nazi monstrueux qui a rendu la nation accro », s’est révélé être un succès. Après le lancement du podcast, il s’est rapidement hissé au premier rang du classement iTunes du quotidien britannique, puis est resté dans le top cinq. Un critique le trouve « érudit, révélateur, dramatique et intrigant ».

Horst Wächter parle des actions de son père, l’officier SS Otto Gustav von Wächter pendant la Shoah, dans « What Our Fathers Did: A Nazi Legacy » [Ce que nos pères ont fait : Un héritage nazi]. (Crédit : capture d’écran YouTube)
Sa popularité n’est pas surprenante. Outre l’appétit apparemment insatiable du Royaume-Uni pour les histoires liées à la Seconde Guerre mondiale, le récit de Wächter est une histoire d’amour, de trahison, de crimes indescriptibles et de déni de soi. Il emmène les auditeurs dans un voyage qui va des châteaux autrichiens jusqu’aux cachettes des Alpes, en passant par les régions sanglantes de l’Europe de l’Est et les belles places de Rome.

De plus, grâce à la volonté de Horst d’ouvrir les archives de sa famille à Sands, les auditeurs peuvent avoir un aperçu de la relation entre Wächter et son épouse. Leur énorme collection de lettres donne un aperçu choquant de la mentalité d’un tueur au sang froid qui a signé des documents condamnant des centaines de milliers de personnes à leur mort – et qui n’a jamais semblé montrer le moindre signe de doute, de regret ou de contrition pour ses terribles actions.

Sands a rencontré Horst pour la première fois alors qu’il faisait des recherches sur les origines du droit pénal international. Cet intérêt était à la fois académique et personnel : Lemberg n’était pas seulement le domicile du grand-père de Sands, mais aussi celui de deux des avocats qui ont joué un rôle crucial au procès de Nuremberg. Hersch Lauterpacht a introduit la notion de « crimes contre l’humanité » dans la Charte de Nuremberg, tandis que Rafael Lemkin a inventé le terme « génocide ».

Sands s’intéressait également à un autre avocat – Hans Frank, le gouverneur général de la Pologne occupée qui a été jugé, condamné et exécuté à Nuremberg pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Par l’intermédiaire du fils de Frank, Niklas, qui a publié en 1987 une biographie accablante de son père, Sands a fait la connaissance de Horst.

Le général SS Otto Wächter vers 1942. (Crédit : Wikimedia Commons)

« Horst adopte une attitude assez différente de la mienne », a prévenu Frank à l’avocat. Sands, Niklas et Horst se sont ensuite réunis pour le documentaire de la BBC de 2015, « My Nazi Legacy ».

L’acte d’accusation contre le père de Horst est volumineux. Wächter est né à Vienne, fils d’un héros militaire décoré de la Première Guerre mondiale et l’une des premières recrues de la cause nazie à rejoindre le parti en 1923. Avocat, il a participé au coup d’État et à l’assassinat du chancelier autrichien Engelbert Dollfuss, en 1934.

Échappant de justesse à son arrestation – il s’est enfui à bord d’un cargo de charbon à destination de Budapest – Wächter a séjourné à Berlin avant de retourner dans sa ville natale en 1938. Quand Hitler s’est adressé à la foule sur la Heldenplatz après l’Anschlüss – « le moment le plus merveilleux de ma vie », se souvient sa femme 40 ans plus tard – Wächter était sur le balcon juste derrière le Führer. Wächter a alors alors supervisé le renvoi de 16 000 juifs autrichiens de la fonction publique.

Quand Arthur Seyss-Inquart, le parrain de Horst et le dirigeant nazi autrichien, est devenu l’adjoint de Frank en Pologne en 1939, il a invité son vieux compagnon à le rejoindre. Wächter est devenu le gouverneur de Cracovie. Pendant qu’il signait des ordres d’expulsion des juifs de la ville et établissait le ghetto qui allait emprisonner et piéger ceux qui sont restés, Charlotte pilla le musée national d’art et de mobilier gothique et Renaissance de Cracovie; ces vols étaient ramenés par les soldats allemands à la résidence princière de la famille. Horst rendit plus tard une partie du butin volé de sa mère.

En 1942, la nouvelle du premier des deux actes d’accusation contre Wächter est tombée. Le New York Times a rapporté que le gouvernement polonais en exil avait nommé 10 nazis – dont Frank et Wächter – collectivement responsables de la mort de 400 000 de ses citoyens. Wächter était, selon le journal, « particulièrement célèbre pour l’extermination de l’intelligentsia polonaise. »

Quatre ans plus tard, un deuxième acte d’accusation, émis par le Registre central des criminels de guerre, a suivi. Wächter, accusait-il, était « responsable de meurtres de masse, de fusillades et d’exécutions sous son commandement en tant que gouverneur du district de Galicie ».

Otto Wächter aux côtés de Hans Frank (au centre) (Crédit : domaine public)

Le nœud coulant se resserre

Au ministère de la Justice à Washington, Sands a découvert trois documents qui impliquaient directement Wächter dans les terribles événements qui se sont produits peu de temps après son entrée en fonction en Galicie.

Le premier – un memorandum publié quelques jours avant son arrivée dans la ville – a déclenché la déportation des juifs économiquement improductifs de Lemberg. Le deuxième document, signé par Wächter le 13 mars 1942, qui imposait des limites strictes aux activités que les juifs de Galicie pouvaient exercer. Deux jours plus tard, l’opération Reinhardt – le plan secret d’extermination des juifs de Pologne – commença sur le territoire de Wächter avec le transport vers Belzec de milliers de juifs de Lemberg.

Mais c’est le troisième des trois documents qui est peut-être le plus accablant. C’est une lettre signée par Heinrich Himmler après son voyage à Lemberg en août 1942. La visite a eu lieu au plus fort de la « Gross-Aktion » du mois contre les juifs de Lemberg, au cours de laquelle 40 000 personnes ont été assassinées après que la police ukrainienne eut systématiquement sillonné la ville pour arrêter et transporter les juifs à Belzec.

Himmler y écrit : « J’étais récemment arrivé à Lemberg et j’ai eu une conversation très claire avec le gouverneur, le SS-Brigadeführer Dr Wächter. Je lui ai ouvertement demandé s’il voulait aller à Vienne, parce que j’aurais considéré cela comme une erreur, étant sur place, de ne pas avoir posé cette question que je connais bien. Wächter ne voulait pas aller à Vienne. »

Hans Frank. (Crédit : Wikimedia commons/Archives fédérales allemandes)

Eli Rosenbaum du ministère de la Justice, un homme avec 30 ans d’expérience dans les efforts du gouvernement américain pour poursuivre les criminels de guerre nazis, raconte à Sands : « L’affaire Wächter est la seule où quelqu’un s’est vu offrir la possibilité d’aller ailleurs, de cesser d’être impliqué dans les crimes nazis, et a refusé de le faire. »

Himmler a certainement apprécié le dévouement de Wächter. Le gouverneur resta à Lemberg pendant encore deux ans et, le jour de son 43e anniversaire en 1944, il reçut une carte de vœux signée par Himmler. C’est l’un des souvenirs de famille – qui comprend également une copie gravée de « Mein Kampf » offerte à son filleul par Seyss-Inquart – qui encombre la maison de Horst.

Pour Sands, il n’y a « aucune ambiguïté quant à la responsabilité d’Otto Wächter dans ces exactions ». La preuve, soutient-il, est « incontestable » et, s’il avait été pris, il aurait subi le même sort que Frank et Seyss-Inquart à Nuremberg.

Horst, cependant, ne semble pas disposé à accepter cette opinion. Il pense qu’il y avait deux gouvernements sous le régime nazi : une administration civile qui dirigeait la vie quotidienne, pour laquelle travaillait son père perturbé, et un gouvernement SS, qui assume la responsabilité ultime du meurtre des juifs. Il se base sur l’absence de tout document signé dans lequel Wächter ordonne directement l’assassinat de juifs – un argument que, selon les procureurs du ministère de la Justice, la famille d’Adolf Hitler pourrait également utiliser.

« Il a agi humainement autant qu’il a pu », dit Horst à Sands à un moment donné. « Pour les juifs, il n’était pas responsable. Il y avait d’autres personnes qui s’occupaient d’eux. Il a essayé, vous savez », dit-il alors d’une voix fuyante.

Le père aimant était un tueur de sang-froid

Il y a une chaleur surprenante – voire, parfois, de la jovialité – dans leur relation. Sands décrit Horst comme « chaleureux et généreux » et le réconforte alors que le vieillard est sous le choc quand il lit pour la première fois une lettre envoyée par Charlotte à l’évêque catholique qui était avec Wächter quand il est mort.

Mais en sourdine, il y a une tension inévitable. Comme Sands le dit carrément dans l’épisode d’ouverture de l’émission : « Je crois que son père porte une part importante de responsabilité dans le meurtre de la famille de mon grand-père. Il pense que j’ai tort. »

Arrêt antisémite signé par Otto Wächter. (Crédit : domaine public)

Sands est assez astucieux et a suffisamment d’empathie pour comprendre que sous la conviction de Horst que ce n’était « jamais vraiment la faute d’Otto », il existe une réalité beaucoup plus complexe.

« Ses opinions sur son père – un homme qu’il n’a jamais vraiment connu – sont filtrées par la mère qu’il aimait. Pour Charlotte, Otto était un homme brillant, un homme dénaturé par l’histoire, un homme qui ne croyait pas nécessairement en ce qui se passait autour de lui mais qui était impuissant », dit Sands.

Et pourtant, Sands admet qu’il est « extrêmement frustrant de parler à quelqu’un qui est intelligent, curieux et… ouvert à tout ce qui touche au passé de ses parents, et en même temps, qui ne peut accepter ce qui me semble si nettement être une évidence ».

Peut-être, spécule-t-il, « qu’il y a une partie inconsciente de Horst qui veut connaître la vérité, et c’est peut-être pour cela qu’il maintient sa relation avec moi. »

Mais qu’en est-il de l’autre relation qui domine « The Ratline » – celle entre Wächter et sa femme adorée, une femme qui partageait, et n’a jamais désavoué, ses convictions nazies ?

Grâce à la volonté de Horst d’ouvrir son trésor de lettres et de documents à Sands et à sa petite équipe, le programme lui redonne vie. Son pouvoir ne réside pas simplement dans les bribes de correspondance qui parsèment les épisodes, mais dans les voix qui les lisent. Sands a choisi la star hollywoodienne Laura Linney, qui reproduit parfaitement le ton de Charlotte, tantôt impérieux, tantôt sarcastique et romantique. Il a également choisi le populaire écrivain, acteur et comédien britannique Stephen Fry pour lire les mots de Wächter.

Stephen Fry. (Crédit : « Freedom Fry »/ Matt Lee/ Andrew Sampson/via Wikimedia commons)

Comme Sands l’a dit à un intervieweur : « J’ai aimé voir les lettres d’un personnage aussi problématique lues par une voix en qui vous avez confiance. La substance de ce qui est lu est si brutale, mais sa voix est tellement adorable. »

Les lettres sont glaçantes. En décembre 1939, Wächter raconte à sa femme le « beau » concert qu’il a donné à Cracovie et lui parle de « ces moins belles choses » qui se sont passées. « Sabotage. Sale affaire… Demain, j’aurai encore 50 Polonais à abattre. »

Toujours obligeant, Horst apporte une explication : « Je dois le faire… Chaque armée tue des gens en représailles. Ce n’est pas moi qui ai décidé de les tuer. C’était un juge de la Gestapo. »

Les juifs sont de plus en plus nombreux à être déportés et il est difficile de se procurer de la poudre pour le court de tennis

Dans une autre d’août 1942, Wächter s’excuse de ne pas avoir écrit assez souvent. « Il y a eu beaucoup à faire à Lemberg depuis que vous vous êtes absenté pour enregistrer la récolte, fournir des ouvriers pour le Reich… et les grandes actions juives qui se déroulent actuellement », écrit-il en terminant joyeusement, « Gros bisous aux enfants. Gros bisous. »

Deux semaines plus tard, les juifs sont de nouveau dans les pensées de Wächter. « Malheureusement, les choses vont très lentement dans le jardin, dit-il à Charlotte. « Il n’y a pas beaucoup de travail. Les juifs sont de plus en plus nombreux à être déportés et il est difficile de trouver de la poudre pour le court de tennis. »

Laura Linney. (Crédit : CC-2.0/ Neil Grabowsky / Montclair Film Festival)

Dans les dernières années de sa vie, Charlotte commença une grande entreprise – reprise à sa mort par Horst – pour réhabiliter la réputation de son mari.

Elle a enregistré des heures de cassettes sur la vie du couple, interviewé des amis et rencontré un journaliste allemand qui s’intéressait à la mort mystérieuse de Wächter à Rome.

Jamais révélées auparavant, les enregistrements montrent comment Charlotte a aidé et encouragé Wächter à échapper à la justice en se cachant dans les Alpes autrichiennes avec un jeune officier SS avec qui il s’était lié, lorsque les deux hommes se sont retrouvés en Italie à la fin de la guerre.

Enhardis, le couple et certains de leurs enfants ont passé un mois idyllique ensemble à l’été 1948 dans une maison en location. Wächter a même rejoint la famille à Salzbourg ce Noël-là, bien que la peur d’être démasqué l’ait conduit à partir pour l’Italie au début de l’année.

En avril 1949, Wächter arriva à Rome. Il voyageait sous une nouvelle identité : Alfredo Reinhardt, le nom de famille fait étrangement – mais peut-être délibérément – écho à l’opération contre les juifs polonais.

Le cœur des ratlines

Les lettres de Wächter révèlent, entre autres, qu’il s’est fait assister par « un homme d’église » qui lui a dit que son « cas lui était familier ». Cet homme était l’évêque Alois Hudal, sympathisant nazi, antisémite et anticommuniste acharné qui dirigeait un séminaire allemand à Rome et qui était proche du défunt pape Pie XI.

Hudal était au cœur du projet d’aider les criminels de guerre nazis à échapper à leur arrestation et à les exfiltrer vers des lieux sûrs comme l’Argentine. Wächter fut bientôt hébergé à Vigna Pia, un monastère et un orphelinat. En feuilletant le livre d’or, Sands identifie facilement les noms d’autres meurtriers notoires – comme Walter Rauff, l’inventeur de la chambre à gaz mobile – qui y ont séjourné.

En juillet 1949, la chance a souri à Wächter. Il avait, un peu étrangement, réussi à trouver du travail en tant que figurant dans un film – il est apparu sur scène dans l’opéra « La Forza del Destino » de Verdi – et sa fuite d’Europe était en préparation.

Mais, quelques heures après avoir déjeuné et nagé dans le lac Albano avec un homme qu’il a présenté à Charlotte comme « un vieux camarade », Wächter est tombé gravement malade. Il mourut dans les bras de Hudal quelques jours plus tard, disant à l’évêque qu’il avait été empoisonné. Charlotte arriva à Rome pour découvrir le corps noirci de son défunt mari, « tout brûlé de l’intérieur, il ressemblait à un Noir ».

L’ancien commandant SS nazi Karl Hass assisté de sa fille Ernica dans sa maison de repos dans les collines près de Rome, le mercredi 23 juillet 1997. (Crédit : AP Photo/Angelo Scipioni)

Sands démasque le « vieux camarade » en la personne de Karl Hass, l’un des chefs de file du célèbre massacre des Fosses ardéatines de 1944.

Avec l’aide des dossiers déclassifiés de la CIA, il révèle en outre que Hass était, en 1949, la principale source d’un réseau d’espionnage américain – le Projet Los Angeles – qui utilisait d’anciens nazis, des fonctionnaires du Vatican et des néo-fascistes pour recueillir des informations sur la menace alors croissante du communisme en Italie. Une autre de ces sources était Hudal.

Hass a apparemment fait une offre pendant leur déjeuner que Wächter a refusé. Il semble peu probable que Wächter – un anticommuniste virulent – ait refusé une offre de travailler pour les Américains. Les dossiers de la CIA offrent un indice : Hass était également soupçonné par certaines « connaissances proches » d’être un agent double soviétique.

Les enregistrements soulignent la tentative désespérée mais vaine de Charlotte de donner une image plus héroïque des actions de Wächter. « Il prenait toujours plaisir à faire ce qu’il pensait être la bonne chose à faire », témoigne-t-elle. « Jusqu’à la fin, il a refusé de transiger avec sa conscience, mais parfois, il ne pouvait pas faire ce qu’il pensait être juste. »

« Tout le monde a des côtés lumineux et obscurs », suggère la femme de Wächter à un autre moment. « Nous ne devrions voir que les bonnes choses en chacun. »

Tout le monde a des côtés lumineux et obscurs. Nous ne devrions voir que les bonnes choses en chacun.

Ces mots pourraient avoir plus de poids si les journaux intimes de Charlotte ne la révélaient pas comme une nazie impénitente. Après avoir regardé la couverture télévisée du 40e anniversaire de l’Anschlüss en mars 1978, elle écrit : « Je suis heureuse et reconnaissante à Dieu d’avoir pu vivre cette époque ».

L’idée que Wächter a été assassiné est au cœur des efforts de Charlotte. C’est à cela que, peut-être plus qu’à toute autre chose, Horst s’accroche avec acharnement tout au long de ses émissions.

Il est possible, comme Horst semble le croire, que Hass ait empoisonné Wächter, peut-être après qu’il a refusé une proposition de le rejoindre dans son travail pour les Soviets. Il est également possible, comme le dit John le Carré à Sands, que des « équipes de vengeance » juives aient traqué et assassiné Wächter. John le Carré, qui était officier du renseignement britannique en Autriche après la guerre, admet qu’il « admirait » de tels efforts pour faire justice à tant de personnes qui s’étaient échappées.

Il y a une autre explication donnée par un spécialiste du foie basé au Royaume-Uni. Wächter aurait succombé à la maladie de Weil après avoir nagé dans les eaux sales du Tibre, mais cette hypothèse ne répond pas au désir de Horst qui veut que son père ait eu une fin plus significative et héroïque.

Mais cette histoire de détective disparaît sous la grande énigme : quel genre d’homme Horst croit vraiment que son père était ?

Enfoui – probablement involontairement – parmi les papiers de famille qu’il laisse feuilleter par Sands, il y a un courriel de Horst à son neveu en 2007 : « Vous trouverez ci-joint les deux lettres de votre grand-père que j’ai comparées au journal de Himmler. Ils l’incriminent plus que tous les autres documents que j’ai rencontrés. Ce n’est plus la peine. Il savait tout. Il a tout vu. Et il a donné son accord de principe. Oncle Horst est triste. »

Face à Sands, Horst se tait et murmure : « Je ne dirais pas que mon père a tué 800 000 juifs ou quelque chose comme ça. »

Tout cela laisse son ami anglais, dont la famille a été assassinée il y a soixante-dix ans à Lemberg s’interroger : un seul, est-ce déjà trop ?

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