Israël en guerre - Jour 145

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Analyse

Dans la quête du Gaza d’après-guerre, la formule de Netanyahu ‘Hamas = AP’ est-elle valide?

Pour le Premier ministre, l'Autorité palestinienne - le Fatah -, ne saurait gouverner Gaza. Pour les experts, les mouvements sont différents mais parfois des objectifs proches

Des Palestiniens inspectent les dégâts dans un immeuble résidentiel à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, à la suite de frappes aériennes israéliennes tôt le 4 décembre 2023. (Mohammed Abed/AFP)
Des Palestiniens inspectent les dégâts dans un immeuble résidentiel à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, à la suite de frappes aériennes israéliennes tôt le 4 décembre 2023. (Mohammed Abed/AFP)

Depuis le début de la guerre opposant Israël au Hamas – un conflit qui vise à renverser le régime du groupe terroriste à Gaza suite à son assaut meurtrier commis dans le sud d’Israël, le 7 octobre – la communauté internationale, avec à sa tête les États-Unis, a appelé de manière répétée à ce que l’Autorité palestinienne puisse gouverner l’enclave côtière au lendemain de la campagne militaire.

L’Autorité palestinienne, dirigée par le parti du Fatah, avait été expulsée de Gaza lors d’un coup d’état violent orchestré en 2007 par le Hamas après la victoire électorale remportée par le groupe terroriste, l’année précédente. Israël s’était retiré unilatéralement de la bande en 2005.

Malgré l’insistance des États-Unis et de la communauté internationale plus largement, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a dit et répété que son gouvernement s’opposerait au retour de l’Autorité palestinienne à Gaza, refusant que le « Hamastan » se transforme en « Fatahstan », selon ses propres mots.

Un positionnement que Netanyahu justifie en affirmant que le Fatah comme le Hamas sont déterminés à détruire Israël – avec des méthodes différentes. Il a cité le refus opposé par l’Autorité palestinienne de condamner les atrocités qui ont été commises par le Hamas, le 7 octobre ; la haine d’Israël qui est inculquée aux enfants dans les écoles et le versement de subventions aux terroristes et à leurs familles.

Le Conseiller à la sécurité nationale, Tzachi Hanegbi, a semblé vouloir faire preuve de modération dans son approche, estimant qu’Israël n’a aucun intérêt à contrôler les affaires civiles à Gaza et qu’une Autorité palestinienne réformée serait en mesure d’assumer le pouvoir dans la bande avec l’aide de la communauté internationale.

S’exprimant toutefois en off lors d’un point-presse, un éminent responsable israélien a indiqué que les propos tenus par Hanegbi dans un éditorial qui a été publié sur le site d’information Elaph, propriété des Saoudiens, avaient été « mal compris ». Il a insisté sur le fait que l’Autorité palestinienne ne pourrait occuper aucun rôle à Gaza parce qu’il était impossible de considérer qu’elle répondrait de manière appropriée aux exigences vitales de l’État juif pour l’après-guerre, avec notamment la nécessité de démilitariser le territoire.

La comparaison faite par Netanyahu entre le Fatah et le Hamas a été vivement critiquée par l’Autorité palestinienne, mais aussi par certains analystes spécialistes du Moyen-Orient. Pour mieux comprendre les points de convergence et de divergence qu’il y a entre les deux mouvements nationalistes, le Times of Israel s’est entretenu avec plusieurs experts du conflit israélo-palestinien.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant les funérailles d’état du 9e président Shimon Peres, au cimetière du mont Herzl, à Jérusalem, le 30 septembre 2016. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

Placer les deux mouvements palestiniens sur un pied d’égalité est « mensonger et sans pertinence », estime Ksenia Svetlova, ancienne députée et chercheuse spécialisée dans le Moyen-Orient, lors d’un entretien avec le Times of Israel. Svetlova est une chroniqueuse régulière du Times of Israel et de Zman Yisrael, son site en hébreu.

Fondé au début de la Première intifada, en 1987, le Hamas est né de la branche gazaouie des Frères musulmans, un mouvement établi en Égypte, il y a près d’un siècle, pour islamiser progressivement la société.

Les Frères musulmans sont interdits dans plusieurs pays arabes – notamment en Égypte, où ils avaient vu le jour – dans la mesure où ils sont considérés comme une menace pour les régimes en place. A ce jour, le Hamas partage l’idéologie et les méthodes des Frères musulmans.

« Le Hamas se caractérise par son idéologie islamiste radicale, extrémiste », explique Svetlova.

« Cette idéologie mentionne explicitement qu’il est impossible de céder ne serait-ce qu’un seul centimètre des terres islamiques à quiconque, indépendamment des circonstances », note Svetlova qui précise que le territoire de « la Palestine historique » – qui comprend Israël – est considéré comme « une terre islamique ». Svetlova ajoute : « Un principe fondamental du Hamas, c’est que cette terre ne peut être gouvernée que par des musulmans ».

Le chef spirituel des Frères musulmans Mohammed Badie dans un tribunal improvisé dressé à l’académie nationale de police, à l’Est du Caire, en Égypte, le 16 mai 2023. (Crédit : Ahmed Omar/AP)

L’Autorité palestinienne a adopté toutefois une approche différente. « Le Fatah, la principale force de l’OLP, est une organisation laïque. Malgré ses différences significatives avec Israël sur la manière de résoudre le conflit, il est possible de mener des négociations avec le Fatah », affirme Svetlova.

Le soutien de l’Autorité palestinienne au massacre du 7 octobre

Netanyahu a récemment rappelé que l’Autorité palestinienne n’avait pas officiellement condamné le massacre du 7 octobre – même si des critiques des atrocités auraient été faites par Abbas en privé. Le Premier ministre a cité un récent sondage qui a établi que 72 % des Palestiniens pensaient que le Hamas avait « eu raison » de lancer l’assaut – 82 % des Palestiniens de Cisjordanie et 57 % des Palestiniens de Gaza soutiendraient ainsi l’attaque qui a été commise sur le sol israélien.

Les résultats de cette enquête d’opinion ont été rejetés par Gershon Baskin, entrepreneur social et activiste pour la paix chevronné.

« Les sondages, en temps de guerre, ne sont pas pertinents. Il faut observer les tendances qui se dégagent des sondages avec le temps. C’est plus important d’examiner ce que les gens penseront trois mois ou six mois après la guerre », explique Baskin dans un entretien accordé au Times of Israel.

« En temps de guerre, il y a un rassemblement, une vague de soutien autour de ceux qui combattent Israël. Les seules images que voient actuellement les Palestiniens et le monde arabe, ce sont celle des destructions massives, des morts de civils à Gaza ».

« Ils n’ont jamais vu d’images de ce qu’a fait le Hamas en Israël, le 7 octobre », dit Baskin, en référence aux atrocités perpétrées par les hommes armés du Hamas contre les civils israéliens – avec des actes de viol et de torture, des familles toutes entières brûlées vives ou des décapitations.

Certaines de ces brutalités extrêmes ont été niées par des personnalités du monde arabe de premier plan, notamment par la reine Rania de Jordanie et par le ministère palestinien des Affaires étrangères.

« Les Palestiniens ont un aperçu très biaisé des choses tout comme c’est le cas aussi pour nous, en Israël. Nous ne voyons que le 7 octobre – il nous est présenté tous les soirs en direct de manière frappante sur les écrans de télévision. Tous les soirs, depuis le 7 octobre, nous revivons le 7 octobre. Les Palestiniens, pour leur part, ne l’ont jamais vu. Ils ne croient pas que ce soit arrivé en Israël. Ce qu’ils voient en revanche, ce sont les destructions quotidiennes causées par Israël, » insiste Baskin.

Des Palestiniens inspectent les dégâts dans un immeuble résidentiel à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, à la suite de frappes aériennes israéliennes tôt le 4 décembre 2023. (Mohammed Abed/AFP)

Baskin explique que « la différence entre le Fatah et le Hamas, c’est la même qu’entre le jour et la nuit ».

Non pas que l’Autorité palestinienne et le Fatah aiment Sion, mais ils se sont engagés en 1988 à faire la paix avec Israël sur la base d’une solution à deux États et ont accepté un État palestinien sur 22 % du territoire. Et c’est toujours la position officielle de l’Autorité palestinienne et de l’OLP [Organisation de libération de la Palestine, le bras diplomatique de l’Autorité palestinienne] », explique-t-il.

Le militant pacifiste Gershon Baskin, le 6 mai 2012. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)

Depuis lors, malgré toutes les difficultés et cet interminable processus de paix sans dénouement en vue, ils campent sur leur identité politique de soutien à la paix avec Israël. Alors que le Hamas est une organisation religieuse fanatique entièrement vouée à la destruction d’Israël », ajoute Baskin.

L’activiste a une profonde connaissance de l’organisation terroriste et a joué un rôle crucial dans la médiation de la libération de Gilad Shalit, ce soldat israélien repris aux mains du Hamas en 2011. (Suite au massacre du 7 octobre, Baskin a rompu toute forme de communication avec son interlocuteur de longue date du Hamas, Ghazi Hamad, auquel il a reproché d’avoir « franchi la ligne entre l’humanité et l’inhumanité », ajoutant que les actions du Hamas le 7 octobre étaient « inhumaines ».)

« Le mieux que l’on puisse trouver au sein du Hamas, ce sont les prétendus ‘modérés’ qui croient en la possibilité d’une solution à un seul État avec des musulmans, des chrétiens et des juifs vivant ensemble, mais pas un État juif, pas l’État d’Israël, pas un État sioniste », affirme Baskin.

L’éternelle campagne électorale de Netanyahu

Certains pensent que l’assimilation du Fatah au Hamas par Netanyahu est moins idéologique que dicté par la realpolitik.

« Tout le monde sait que Netanyahu fait cette comparaison dans son propre intérêt politique », confie au Times of Israel Mohammed Daraghmeh, journaliste pour Asharq News. Fondée en 2020, Asharq News est basée à Riyad et Daraghmeh est son correspondant pour les territoires palestiniens, depuis Ramallah.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Abbas en 2005, l’Autorité palestinienne s’est totalement distancée de l’approche de son prédécesseur, Yasser Arafat. Arafat demandait à son appareil de sécurité de mener des attaques [contre les Israéliens], mais Abbas est défavorable à la violence. Il a adopté une approche pacifique dans l’idée d’atteindre l’objectif politique d’un État palestinien indépendant sur la base des frontières de 1967 », estime Daraghmeh.

Svetlova rappelle que le chef de l’AP « a démantelé la branche armée du Fatah – les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa – en 2007 dans le cadre des négociations avec Israël. Certains de ses hommes ont été absorbés par les structures de sécurité de l’Autorité palestinienne, d’autres ont été emprisonnés, d’autres encore ont quitté la Cisjordanie. Le point principal est qu’Abu Mazen [le nom de guerre de Mahmoud Abbas] a dissous l’une des organisations palestiniennes armées les plus meurtrières qui terrorisait les Israéliens et était responsable de très nombreuses effusions de sang.

La chercheuse et ex-députée Ksenia Svetlova. (Avec l’aimable autorisation de l’auteur)

« Il a également combattu la violence d’autres factions – principalement celle du Hamas et du Jihad islamique – et a repoussé les appels du Hamas à une troisième Intifada, refusant de participer à la violence contre Israël », ajoute-t-elle.

Abbas a payé un lourd tribut politique pour cette coopération avec Israël, analyse Svetlova. Les Palestiniens ne voient pas Mahmoud Abbas de la même manière que Netanyahu – comme un partisan du terrorisme – mais bien au contraire, comme un collaborateur de Tsahal, un traître soumis à Israël. En faisant en sorte de faire appliquer les accords de sécurité avec Israël, il est pris entre le marteau et l’enclume. Il est profondément impopulaire au sein de son propre peuple mais Netanyahu dit de lui, avec un profond cynisme, qu’il n’y a pas de différence entre lui et le Hamas.

Un expert des questions de sécurité assure que Netanyahu a raison

Le général de brigade Yossi Kuperwasser, expert en sécurité et ex-chef de la division de recherche du renseignement militaire de Tsahal, rejette catégoriquement les opinions relativement positives des personnes interrogées précédemment à propos du Fatah d’aujourd’hui.

En ce qui concerne leur objectif ultime, il n’y a pas de désaccord entre l’Autorité palestinienne et le Hamas : tous deux sont attachés au même récit palestinien, selon lequel les Juifs n’ont jamais eu la souveraineté sur la Terre d’Israël, et qu’ils n’ont donc aucun droit sur leur propre pays », explique-t-il.

Tous deux voient dans le sionisme le résultat d’un plan malveillant conçu par les colonialistes occidentaux pour se débarrasser des Juifs d’Europe et en faire les têtes de pont de la lutte entre Occident et islam. Ils s’accordent sur le fait que les Palestiniens sont des victimes, ce qui légitime tout type de lutte, même s’il existe des nuances entre le Fatah et le Hamas. Le Fatah considère la lutte diplomatique comme légitime, en plus de la lutte armée, tandis que le Hamas considère le djihad armé comme son seul outil pour libérer la Palestine », poursuit Kuperwasser.

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas (à droite) et le Premier ministre palestinien Ismail Haniyeh du Hamas (à gauche) à la tête de la première réunion du cabinet du nouveau gouvernement de coalition au bureau d’Abbas à Gaza, le 18 mars 2007. (Crédit : AP Photo/Khalil Hamra, File)

Entre autres fonctions, Kuperwasser dirige l’Institut de recherche sur la méthodologie du renseignement et est membre du Forum de défense et de sécurité de HaBithonistim-Israël et d’une nouvelle organisation appelée l’Institut Misgav pour la sécurité nationale et la stratégie sioniste. Au sein du groupe de réflexion Jerusalem Center for Public Affairs (JCPA), il est spécialisé dans les aspects sécuritaires du conflit israélo-palestinien.

« Les traités que l’Autorité palestinienne a signés avec Israël et la coopération en matière de sécurité sont une étape intermédiaire dans la réalisation de son objectif final – la destruction de l’État d’Israël. L’Autorité palestinienne n’est pas assez forte pour affronter Israël maintenant, alors elle fait des compromis dans l’espoir d’en obtenir plus à l’avenir », pense Kuperwasser, ajoutant que cette approche est tirée du traité de Hudaybiyah, un épisode du Coran dans lequel le prophète Mahomet et ses disciples conviennent d’un cessez-le-feu temporaire avec une tribu rivale plus forte et profitent de la trêve pour se renforcer avant une confrontation ultérieure qu’ils finissent par remporter.

Kuperwasser cite comme preuve le « plan par étapes » de l’OLP de 1974, stratégie en 10 points pour l’élimination progressive d’Israël qui, selon lui, constitue toujours la « doctrine » de l’AP.

Il assure par ailleurs que le Fatah n’a jamais démantelé la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa, qui est toujours sa branche armée, mais que ses combattants opèrent désormais principalement sous l’égide d’autres groupes armés locaux, comme les Brigades de Jénine et la Fosse aux Lions de Naplouse.

Saleh al-Arouri, à gauche, représentant du Hamas, et Azzam al-Ahmad, représentant du Fatah, après la signature d’un accord de réconciliation au Caire, le 12 octobre 2017. (Crédit : Khaled Desouki/AFP)

Une voix du bloc des implantations juives évacuées de Gaza

« Il n’y a pas de différence entre l’Autorité palestinienne et le Hamas », estime Eran Sternberg, ancien porte-parole du bloc des implantations juives du Gush Katif dans la bande de Gaza, qu’Israël a évacué avec ses 8 600 habitants lors de son désengagement unilatéral de l’enclave côtière en 2005. « Et s’il y a une différence, alors c’est un peu celle qui existe entre Mussolini et Hitler, ou Staline et Mao Zedong. »

« Depuis Gaza, l’Autorité palestinienne a mené de nombreuses opérations terroristes contre Israël. La proposition de remettre au pouvoir la fiction qu’est l’Autorité palestinienne est une parfaite illustration du dicton :’La folie, c’est de faire la même chose toujours et encore, en s’attendant à des résultats différents’ », dit-il.

« L’Autorité palestinienne a régné sur la bande de Gaza jusqu’en 2006, date à laquelle elle a perdu les élections face au Hamas. Qu’est-ce qui sera différent cette fois-ci ? Il faut se rappeler que, selon tous les sondages réalisés auprès des Arabes de Judée-Samarie [Cisjordanie], le Hamas gagnerait les élections avec une forte avance sur l’Autorité palestinienne, un organe corrompu et meurtrier, qui contrôle à peine Jénine et pas même Ramallah [le siège de son gouvernement]. Comment pourrait-il régner sur Gaza ? » questionne-t-il.

« La vraie racine du problème, c’est que les Palestiniens n’ont pas de définition nationale positive. Pas de culture, pas d’héritage, pas d’histoire, pas de valeur ajoutée pour le monde. Leur seule définition, en tant que nation, repose sur le rejet de l’État d’Israël. »

Sternberg cite Ernest Bevin, ministre britannique des Affaires étrangères à la fin du mandat sur la Palestine, qui, en 1947, a résumé le conflit entre Juifs et Arabes en des termes simples : « Pour les Juifs, le point essentiel est la création d’un État juif souverain. Pour les Arabes, le point essentiel est la résistance à l’établissement définitif de la souveraineté juive dans n’importe quelle partie de la Palestine. »

« Il est clair comme de l’eau de roche que les Palestiniens sont incapables d’établir un gouvernement stable et digne de confiance de nature à leur apporter la prospérité », affirme Sternberg. « Sur le plan technique, ils n’ont pas les infrastructures nécessaires. Par conséquent, aucune Autorité palestinienne ne pourra jamais durer ici. »

« Payer pour tuer » : la politique controversée de Ramallah 

L’une des politiques les plus controversées de l’Autorité palestinienne, citées par Israël pour remettre en cause sa gouvernance de Gaza, est celle que ses détracteurs qualifient de programme « Payer pour tuer », par lequel Ramallah verse chaque mois des allocations aux familles des terroristes palestiniens emprisonnés ou tués.

Par mesure de rétorsion contre les allocations versées aux terroristes auteurs d’attentats contre des Israéliens, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a confisqué des centaines de millions de dollars de recettes fiscales qu’Israël perçoit chaque mois pour le compte de Ramallah et transfère normalement à l’Autorité palestinienne.

Le principe de tels versements est justifié par les dirigeants palestiniens, qui la décrivent comme une forme de protection sociale et d’indemnisation nécessaire aux victimes du système de justice militaire israélien en Cisjordanie.

Des citoyens palestiniens célèbrent l’entrée de la police palestinienne à Jéricho, le 13 mai 1994. C’est l’une des premières villes passées sous contrôle de l’Autorité palestinienne en 1994, conformément aux accords d’Oslo (crédit photo : Yossi Zamir/Flash90)

Nombreux sont ceux qui soutiennent l’idée d’une gouvernance de Gaza confiée à l’Autorité palestinienne mais s’accordent à dire que ces allocations sont problématiques.

« C’est une coutume qui remonte aux tout premiers jours de Yasser Arafat. Le Fatah avait pour principe de verser des allocations aux veuves, aux proches et aux terroristes eux-mêmes. Des dons aux terroristes palestiniens ont également été faits par le dictateur irakien Saddam Hussein et le tyran libyen Mouammar Kadhafi. C’est enraciné dans la culture politique palestinienne – les prisonniers sont un pilier de la société palestinienne », explique Svetlova.

Le journaliste Daraghmeh affirme que la persistance de ces paiements est le fruit d’un oubli historique.

« Du temps des négociations d’Oslo, Israël n’a pas posé de condition en matière d’arrêt des paiements. Ainsi, l’Autorité palestinienne, après sa création, a continué à le faire. C’est un système utilisé par l’Autorité palestinienne pour contenir politiquement les détenus et les empêcher de rejoindre le Hamas. Les dirigeants des prisonniers sont très actifs dans la rue palestinienne », assure Daraghmeh.

Des manifestants avec un drapeau palestinien devant l’hôpital de Be’er Yaakov où un prisonnier en grève de la faim, Khalil Awawdeh, en photo sur les pancartes, est détenu par Israël en tant que terroriste présumé, le 13 août 2022. Sur les pancartes est écrit en arabe : ‘Pas de détention administrative. Liberté pour Khalil Awawdeh.’ (Crédit : AP/Tsafrir Abayov)

« L’Autorité palestinienne était une structure temporaire qui n’était pas censée durer plus de cinq ou six ans après les accords d’Oslo. Elle était supposée céder la place à un État palestinien après l’achèvement des négociations sur le statut final, mais cela ne s’est jamais produit. Ainsi, toutes sortes de choses temporaires – comme le versement de subventions aux terroristes et à leurs familles – qui étaient supposées faire partie de l’Histoire continuent de fonctionner à ce jour », explique Svetlova.

« Peut-être que ce système est une erreur et aussi une erreur de calcul », propose Daraghmeh. Pour les dirigeants de l’AP, sans horizon politique et toujours moins soutenus par la population, l’abrogation des allocations ferait d’elle « dans les rues, un de ces collaborateurs d’Israël, qui font tout ce qu’Israël ordonne sans aucune contrepartie. Ce problème pourrait être résolu s’il y avait un accord politique avec Israël. »

L’expert en sécurité Kuperwasser, en revanche, ne croit pas que le système « Payer pour tuer » soit une relique de l’histoire, mais bien au contraire une politique délibérée de l’Autorité palestinienne pour encourager le terrorisme.

« Le Fatah pense que le terrorisme est une conduite légitime et admirable pour les Palestiniens, dans le but de remédier aux injustices subies, et il voit les terroristes comme les combattants de la société palestinienne », analyse Kuperwasser.

« Le terme qu’il utilise pour les décrire n’est pas le mot arabe habituel pour ‘détenus’, mais un terme qui fait référence aux ‘prisonniers de guerre’ », souligne-t-il, « raison pour laquelle il estime qu’ils méritent d’être indemnisés. C’est aussi la raison pour laquelle le Fatah verse des allocations non seulement à ses propres membres emprisonnés, mais aussi aux terroristes du Hamas et aux membres de toutes les autres organisations palestiniennes », assure-t-il.

Des Palestiniens célèbrent la fin de la grève de la faim des prisonniers sécuritaires à Ramallah, en Cisjordanie, le 27 mai 2017. (Crédit : Flash90)

Le Hamas pourra-t-il un jour être éradiqué de la société palestinienne ?

Depuis l’attaque du Hamas, les dirigeants palestiniens ne cessent d’appeler à l’intégration de l’aile politique du Hamas dans un futur gouvernement d’unité nationale. « Le Hamas fait partie de notre tissu politique et social et de notre lutte, et leur implication est importante », affirmait Jibril Rajoub, secrétaire général du Comité central du Fatah, fin octobre.

Le journaliste palestinien Daraghmeh considère la réconciliation entre le Fatah et d’autres factions politiques – à commencer par le Hamas – comme une condition préalable à la reprise du contrôle de Gaza par l’Autorité palestinienne.

« Le Hamas ne peut être vaincu en tant qu’idéologie ou mouvement politique – et à l’heure actuelle, il bénéficie d’un large soutien de la rue. Il pourrait se reconstituer rapidement après la guerre, même s’il perd son aile militaire – et il pourrait alors défier l’Autorité palestinienne ou tout autre gouvernement qui dirigerait Gaza », estime Daraghmeh.

« Le Hamas peut faire obstruction, simplement parce qu’il a encore le pouvoir », poursuit-il. « Même si ses capacités militaires sont endommagées par la guerre, politiquement, le Hamas aura toujours un levier pour entraver ou infiltrer les activités de l’AP. »

« Je suis sûr que le Hamas acceptera la réconciliation parce qu’il aura désespérément besoin d’argent pour la reconstruction. Le Hamas sait qu’à partir de maintenant, il ne peut plus diriger Gaza. Il faudra donc faire de la place à l’Autorité palestinienne », prédit Daraghmeh.

Des manifestants brandissent des drapeaux du Hamas lors d’un rassemblement après la prière du vendredi à Hébron en Cisjordanie le 15 décembre 2023. (Crédit : HAZEM BADER / AFP)

Les experts israéliens ne partagent pas ce point de vue.

« Je pense que non seulement Israël, mais aussi tous les pays donateurs, y compris les pays arabes qui nous entourent et qui méprisent le Hamas pour son affiliation aux Frères musulmans et à l’islam politique, devraient insister pour que les restes du Hamas restent en dehors du processus politique, sinon ils n’investiront pas d’argent dans la reconstruction de Gaza – parce que le Hamas a dévasté Gaza. », estime Svetlova.

La chercheuse met en garde contre la répétition des erreurs commises par les États-Unis en Irak après avoir renversé le régime de Saddam Hussein, lorsqu’ils ont purgé la bureaucratie gouvernementale irakienne de toutes les personnes impliquées dans le parti Baas de Saddam Hussein – décision qui a provoqué de profonds bouleversements sociaux ainsi qu’un fort ressentiment et a été l’un des facteurs de l’émergence de l’EI.

« Si vous allez trop loin et éliminez tous ceux [qui étaient impliqués dans le régime précédent], vous risquez de provoquer beaucoup de ressentiment, d’établir un nouveau Hamas, un nouvel EI, et de donner lieu à une insurrection », affirme Svetlova.

« Les personnes qui ont commis des atrocités, les forces de sécurité du Hamas, devraient être jugées et emprisonnées, mais pas les employés du secteur public de Gaza qui ont reçu un salaire du Hamas », précise-t-elle.

« L’idée d’intégrer un parti islamique dans le mécanisme politique palestinien est pratique, raisonnable et peut-être même souhaitable. Mais les Palestiniens doivent prendre conscience que les élections n’auront lieu qu’entre partis qui rejettent la lutte armée. Tout parti qui soutient la lutte armée ne devrait pas être autorisé à y participer », abonde Baskin.

« Dans la quasi-totalité des démocraties, il y a des limites pour dire qui peut et qui ne peut pas participer », rappelle Baskin. « Les Palestiniens ne devraient pas en être exemptés. »

Les forces de Tsahal opèrent dans la bande de Gaza, sur une photo publiée le 26 décembre 2023. (Crédit : Armée israélienne)

Shaul Bartal, lieutenant-colonel dans la réserve de Tsahal et chercheur associé au Centre Begin-Sadat d’études stratégiques et à l’Institut d’Orient de Lisbonne, insiste sur le fait que, quel qu’il soit, le futur gouvernement de Gaza ne pourra pas inclure le Hamas.

« Ces gouvernements palestiniens d’unité nationale n’ont jamais fonctionné. Il y a eu une série d’accords de réconciliation entre le Fatah et le Hamas par le passé, mais ils n’ont jamais tenu », assure-t-il. « Leurs intérêts, leur histoire, leurs alliés internationaux sont trop différents. Et il y a une longue histoire de rivalité entre les deux mouvements. En 2007, ils se sont affrontés dans une guerre civile », rappelle Bartal, en parlant du coup d’État au cours duquel le Hamas a pris le contrôle de la bande de Gaza à l’Autorité palestinienne.

« Pour régner sur Gaza, il faut connaître la dynamique locale. Le chef doit y être né. Ismaïl Haniyeh, Yahya Sinwar, ils viennent de la bande de Gaza. Les Gazaouis sont plus religieux, ils ont une vision islamiste du monde, et un pourcentage élevé d’entre eux sont des réfugiés », explique Bartal.

« Je ne pense pas que l’Autorité palestinienne puisse jamais gérer Gaza efficacement. [Le Premier ministre actuel de l’Autorité palestinienne] Muhammad Shtayyeh a grandi dans le nord de la Cisjordanie ; pourquoi le Hamas accepterait-il son autorité à Gaza ? », poursuit-il.

Bartal estime également qu’Israël doit maintenir un contrôle militaire sur la bande de Gaza. Pour lui, le meilleur scénario serait que Gaza soit administrée par une « entité internationale comprenant l’Égypte, l’Arabie saoudite, peut-être même la Jordanie et des pays occidentaux, tandis qu’Israël gérerait la sécurité et les points d’entrée ».

Bartal soutient que même si la communauté internationale insiste pour voir une Autorité palestinienne remaniée à la tête de Gaza, Israël ne peut pas être d’accord, parce que le Hamas ne sera jamais totalement éradiqué de la bande de Gaza, même s’il est vaincu – « de la même manière que les cellules de l’EI sont toujours présentes en Syrie et en Irak, même si le groupe terroriste islamiste a été vaincu ».

Il existe cependant un précédent dans l’exil des dirigeants de l’organisation terroriste.

La direction du Hamas doit être éliminée, ou exilée à l’étranger, de la même manière que Yasser Arafat et la direction de l’OLP ont été exilés au Liban en 1982. En échange, Israël pourrait offrir la libération des prisonniers palestiniens », suggère Bartal.

La principale condition posée à la bande de Gaza dans l’après-guerre, insiste-t-il, est qu’Israël conserve le contrôle des questions de sécurité.

Sinon, demande-t-il, « qui empêchera que les atrocités du 7 octobre de se reproduire ? »

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