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Analyse

Gorbatchev, celui qui avait ouvert la porte de l’URSS aux Juifs soviétiques

Le nombre de Juifs autorisés à partir avait chuté à son arrivée. Mais il avait fini par autoriser l'exode de millions de personnes et levé les restrictions imposées au culte

L'ancien président soviétique Mikhail Gorbachev, au centre, au mur Occidental en compagnie du rabbin Rabbi Yehuda Getz à Jérusalem, le 18 juin 1992. (Crédit : AP Photo/Jerome Delay)
L'ancien président soviétique Mikhail Gorbachev, au centre, au mur Occidental en compagnie du rabbin Rabbi Yehuda Getz à Jérusalem, le 18 juin 1992. (Crédit : AP Photo/Jerome Delay)

JTA — Le président Isaac Herzog a rendu hommage à la mémoire de Mikhail Gorbachev, le leader soviétique qui s’est éteint mardi à l’âge de 91 ans, en évoquant « l’une des personnalités les plus extraordinaires du 20e siècle. Il était un dirigeant brave et visionnaire qui a su façonner notre monde d’une manière qui était inimaginable jusqu’alors ».

Il était en effet clairement apparu lors de l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev, en 1985, que l’homme se distinguerait de ses prédécesseurs au poste de secrétaire-général du parti communiste. Il était plus jeune, plus vibrant, plus apte à reconnaître que le communisme n’avait pas été toujours à la hauteur en Union soviétique, il avait l’esprit plus ouvert.

Toutefois, son ascension avait été dans un premier temps défavorable au mouvement qui cherchait, depuis des décennies, à permettre aux Juifs d’émigrer en toute liberté, s’insurgeant contre le régime soviétique qui les empêchait de partir et qui les punissait – souvent – pour l’avoir seulement envisagé.

Le nombre de Juifs autorisés à émigrer en 1940 était déjà bas – 1 140 – et il avait encore chuté en 1986, passant à 914. Le sentiment dominant, au sein des activistes de la communauté juive soviétique, avait été que ce nouveau leader relativement jeune était encore plus réactionnaire que ses prédécesseurs.

Le regard qu’il portait sur l’Occident avait semblé a priori superficiel. En visite en Grande-Bretagne, en 1984, en tant que haut-responsable du Politburo, un an avant son accession au poste de secrétaire-général, il avait été faire du shopping et il avait plaisanté – et il avait aussi répliqué d’une voix cassante à un député qui l’interrogeait sur les restrictions religieuses : « Gouvernez votre société et laissez-nous gouverner la nôtre. »

Mais ensuite, en 1987, le nombre de Juifs quittant l’Union soviétique avait commencé à augmenter de manière précipitée, atteignant les 185 000 en 1990, une émigration dynamisée en partie par les plaidoyers hardis des Juifs américains qui avaient fait de la libération de leurs coreligionnaires soviétiques une manœuvre politiquement sage pour Gorbatchev. Et finalement, Gorbatchev avait autorisé un nombre déterminant de Juifs à partir, en particulier vers Israël (de 1989 à 1999, plus de 750 000 Juifs soviétiques avaient fait leur alyah en Israël seulement, selon des données collectées par Mark Tolts au sein de l’université Hébraïque de Jérusalem).

Au même moment, Gorbatchev avait supervisé la fin des restrictions imposées au culte religieux et, de manière encore plus spectaculaire, il avait ouvert les portes des prisons, remettant en liberté les plus célèbres refuzniks et autres « prisonniers de Sion » encore les personnalités qui avaient été incarcérées pour leurs activités sionistes, avec parmi elles Natan Sharansky, Ida Nudel et Yosef Begun.

Dans une déclaration qui avait été lue par l’un de ses conseillers à Babyn Yar – le site d’exécution où les nazis avaient lancé la solution finale – en 1991, Gorbatchev avait condamné toutes les formes d’antisémitisme.

Les réformes menées par Gorbatchev qui avaient touché les Juifs étaient entrées dans le cadre d’une révolution bien plus large dont il avait été l’initiateur et qui avait visé à mettre un terme à la Guerre froide – le conflit, long de plusieurs décennies, qui avait opposé les Soviétiques et les États-Unis et qui avait entraîné chez de nombreux Occidentaux la crainte d’une escalade nucléaire.

Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan avaient mené des négociations réussies sur le désarmement et les politiques de perestroika (reconstruction) et de glasnost (ouverture) qui avaient été avancées par le leader soviétique avaient permis d’introduire une liberté d’expression et d’organisation sans précédent au sein de l’Union. Il avait décentralisé la confédération, offrant plus de pouvoirs aux républiques – une initiative qui entraînera, à terme, leur indépendance.

Gorbatchev avait présenté sa démission après un coup d’État manqué qui l’avait pris pour cible au mois de décembre 1991. Il avait vaincu les putschistes mais l’incertitude économique et la décentralisation des pouvoirs avaient entraîné une impression de chaos – et suscité de nombreuses critiques qui affirmaient qu’il n’était plus l’homme le plus à même à gouverner la Russie à une époque de transformation monumentale. Il était alors sorti des projecteurs, préférant l’intimité de sa vie privée aux côtés de son épouse bien-aimée Raisa jusqu’à la mort de cette dernière, en 1999.

Les leaders des organisations juives américaines et occidentales plus généralement s’étaient elles-mêmes surprises, lorsqu’il avait quitté ses fonctions, à saluer le leader d’une nation qu’elles avaient honni autrefois aux côtés de Reagan.

« Même si Gorbatchev a tardé à ouvrir la porte des droits de l’Homme, les changements positifs qu’il aura finalement initiés avaient été impensables pour nous, dans le mouvement de Défense des droits de l’Homme soviétique, il y a seulement une décennie », avait ainsi déclaré le groupe Lutte étudiante pour les Juifs soviétiques à l’époque.

Une petite poche d’admiration a continué au sein de l’État juif où Gorbatchev avait été accueilli en héros en 1992. Il avait reçu des prix, des diplômes honoraires et – à son grand amusement – une nouvelle variété de pomme de terre avait été baptisée en son honneur.

Gorbatchev avait procédé pendant sa visite à une évaluation nuancée de l’antisémitisme sévissant dans son pays. L’antisémitisme, avait-il estimé, « a officiellement été nié au niveau politique mais il a été encouragé en pratique ».

« A l’époque de Staline, en particulier après la Seconde guerre mondiale, l’antisémitisme s’est introduit dans la politique nationale et étrangère », avait commenté Gorbatchev. « Même après la mort de Staline, les choses ont continué ainsi – mais elles n’ont jamais adopté une forme ouvertement répressive ».

S’exprimant auprès d’un journaliste après cette prise de parole, il avait précisé en regretter les résultats. L’exode d’environ 350 000 Juifs, selon les chiffres enregistrés à l’époque, avait été « une perte pour notre pays et pour notre société ».

Gorbatchev n’aura pas commenté en public avant sa mort l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cette année – l’Ukraine qui faisait partie du pays qu’il avait gouverné. Cette offensive a rafraîchi les relations avec l’Occident que Gorbatchev avait pris soin de réchauffer – et elle a entraîné une nouvelle vague d’émigration des Juifs russes vers Israël et ailleurs.

Herzog a déclaré dans son hommage que « j’ai été fier de le rencontrer pendant sa visite effectuée en Israël, en 1992. Mes condoléances les plus sincères à sa famille et à ses amis. »

Un sentiment résumé par le rabbin Pinchas Goldschmidt, qui a été grand rabbin de Moscou de 1993 jusqu’à cette année, dans un tweet posté dans la soirée de mardi : « Mikhail Gorbatchev s’est éteint. Trois millions de Juifs soviétiques lui doivent leur liberté ».

L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.

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