Ils vivaient sur la frontière nord ; aujourd’hui, ces seniors craignent de ne jamais y retourner
Pour de nombreuses personnes âgées qui ont passé l'année dernière dans un hôtel de Haïfa, "l'abandon" du nord du pays ébranle en profondeur les croyances fondamentales qu'ils s'étaient forgées sur l'État d'Israël
HAIFA – Irit Efrati, qui réside au kibboutz Dan depuis sa naissance, se souvient de la seule et unique fois où elle avait dû fuir, dans le passé, sa communauté installée dans le nord du pays : c’était en 1948, pendant la guerre d’Indépendance. Elle était alors âgée de sept ans.
« Tous les enfants des kibboutz avaient été rassemblés et emmenés à Haïfa », se souvient cette femme, âgée de 83 ans, alors qu’elle se trouve dans un hôtel de cette même ville où, des décennies plus tard, elle a à nouveau trouvé refuge, déplacée dans son propre pays, après les premières attaques commises par le Hezbollah en direction d’Israël, le 8 octobre 2023.
Craignant un raid similaire au pogrom qui avait été commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre – des milliers d’hommes armés avaient massacré près de 1 200 personnes, des civils en majorité, et ils avaient kidnappé 251 personnes qui avaient été prises en otage dans la bande de Gaza – depuis le Liban, de nombreux habitants du nord avaient immédiatement fui de leur propre chef la région frontalière. D’autres avaient quitté leur domicile après les premiers bombardements et les premiers tirs de roquette du groupe terroriste soutenu par l’Iran visant le nord de l’État juif – des attaques lancées en signe de solidarité avec la population de Gaza, avait expliqué l’organisation, seulement vingt-quatre heures après le massacre commis par le Hamas.
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Le gouvernement avait ensuite ordonné l’évacuation de plus d’une trentaine de communautés situées à moins de 3,5 kilomètres de la frontière avec le Liban. Une décision qu’un grand nombre de résidents du nord du pays avaient volontiers acceptée, estimant qu’il s’agissait d’un départ temporaire. Près d’un an plus tard, des dizaines de milliers de personnes se trouvent toujours logées dans des hôtels et dans des appartements subventionnés par le gouvernement en Israël, sans qu’aucune date de retour ne pointe encore à l’horizon.
« Il est difficile de garder raison après avoir vécu dans une petite chambre pendant 11 mois », s’exclame Irit Efrati qui est hébergée à l’hôtel Dan Carmel, à Haïfa. « Il faut pouvoir rassembler l’énergie nécessaire pour conserver une communauté solidaire, pour rester ensemble ».
Cette longue période d’éloignement affecte tout particulièrement les personnes âgées qui ont été évacuées et qui comptent les unes sur les autres en l’absence des systèmes de soutien communautaire et familial dont elles bénéficiaient au sein du kibboutz. Mais pour de nombreux seniors déplacés, l’abandon du nord n’est pas seulement profondément perturbant – il a aussi déstabilisé leurs croyances fondamentales en ce qui concerne l’État israélien.
« Tout ça a porté atteinte à ce qui était l’essence même de mon sionisme. Nous voulions vivre à la frontière. Les fondateurs du kibboutz avaient lutté pour s’y installer », explique Amiram Efrati, 87 ans, le mari d’Irit. « Il y a une différence entre n’avoir que des soldats à la frontière, et y avoir une vie civile. Ce qui devrait être important pour l’État également ».
Pendant la majeure partie de ses 84 années d’existence, le kibboutz Dan, qui est situé au pied du mont Hermon, s’est trouvé à l’intersection des frontières libanaise, syrienne et israélienne. Lorsque l’armée israélienne s’était emparée du plateau du Golan lors de la guerre des Six jours en 1967, elle avait permis à la petite communauté de respirer, de se protéger d’au moins une menace immédiate. Malgré le danger persistant en provenance du Liban, le kibboutz avait survécu à de multiples guerres – et il avait prospéré. En plus de sa culture d’avocats, Dan s’enorgueillit d’accueillir les seuls élevages de truites et de caviar de tout Israël.
Amiram Efrati évoque avec fierté ces réussites depuis son hôtel de Haïfa, loin de la communauté qu’il a contribué à construire tout au long de son existence. S’il déclare que les évacuations ont été une erreur, il affirme que, selon lui, les négligences, de la part de l’État, ont commencé il y a des années, avec l’absence de priorité accordée par les autorités à la construction d’abris antiaériens dans le nord d’Israël.
Aujourd’hui, de nombreux habitants déplacés ont pris l’initiative d’ajouter des pièces blindées à leurs maisons – une initiative onéreuse, qui coûte entre 100 000 et 150 000 shekels, selon la qualité des matériaux utilisés et le terrain.
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« C’est beaucoup d’argent, nous devons donc le prélever sur nos économies », explique Amiram. « C’est comme si le gouvernement nous disait : ‘Si vous tenez tant que ça à vivre à la frontière, eh bien, payez’. »
Le kibboutz Dan doit affronter une menace particulière en raison de sa proximité avec le Liban qui, à deux kilomètres, place la communauté à la portée des missiles guidés antichars. La semaine dernière, une attaque a grièvement blessé un réserviste et un membre de l’équipe locale chargée de la sécurité civile – les responsables du kibboutz ont évoqué, pour leur part, « un coup dur » pour le moral des résidents évacués qui espéraient pouvoir rentrer chez eux.
« Il n’y a aucun sentiment de sécurité. Ceux qui sont restés là-bas ont pour instruction de ne pas se promener, de ne pas quitter leur maison. Ce n’est pas une façon de vivre. »
« Il n’y a aucun sentiment de sécurité », déplore Irit Efrati. « Ceux qui sont restés là-bas ont pour instruction de ne pas se promener, de ne pas quitter leur maison. Ce n’est pas une façon de vivre ».
En attendant que le gouvernement restaure enfin la sécurité dans le nord de l’État juif, les personnes âgées tentent de maintenir un semblant de normalité dans une situation qui n’en présente aucune.
« Trois repas par jour. Cela ne ressemble guère à notre vie dans le kibboutz mais il n’y a rien à faire. Nous essayons simplement de rester sains d’esprit », explique Raya Ben-Zvi, 79 ans, qui habite le kibboutz Dan – et qui, depuis son arrivée à l’hôtel, propose des cours de pilates aux personnes âgées. « Tout le monde essaie de passer le temps à sa manière et bien sûr, nous regrettons tous ce que nous avons laissé derrière nous ».
Habitués aux conflits
Un peu plus loin, à l’hôtel Bayview de Haïfa, des personnes âgées évacuées de la ville de Shlomi, une localité du nord-ouest du pays, attendent également avec impatience le jour où elles pourront quitter les logements temporaires.
« Vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes confiné dans un tout petit espace avec votre femme et vos enfants », dit Avraham Ginzburg, un homme de 65 ans qui vit à Shlomi depuis plus de vingt ans. Comme beaucoup d’autres résidents du nord, il estime que les évacuations ont fait plus de mal que de bien. « Nous avons besoin d’un gouvernement qui prenne des décisions, car c’est clairement l’indécision qui domine en ce moment », regrette-t-il.
Alors que Ginzburg continue de travailler – il est chauffeur de minibus et il commence souvent sa journée dès 5 heures du matin – d’autres s’efforcent de conserver ne serait-ce qu’un peu de la vie qui était la leur auparavant.
Avant la guerre, Ella Moreno, une habitante de Shlomi âgée de 77 ans, aimait cuisiner, s’occuper de ses chats et de sa maison dans cette communauté paisible qui compte 7 000 habitants. Aujourd’hui, toute sa vie est contenue dans une chambre d’hôtel exiguë, où les souvenirs personnels, sur le bureau, côtoient différents flacons de médicaments et divers objets du quotidien.
« Nous avons quitté nos maisons pour vivre dans une seule pièce. Tous nos repas sont programmés. La vie a changé », raconte Ella.
« Je veux juste que ce soit calme et tranquille », ajoute-t-elle, évoquant sa communauté de naissance.
Shlomi est habituée aux conflits. La localité, à la frontière, avait été prise pour cible par des tirs de roquettes intenses pendant la Seconde guerre du Liban, en 2006, ce qui avait poussé de nombreux habitants à fuir leurs foyers pendant cette guerre qui avait duré un mois. Mais pour de nombreux résidents actuellement déplacés, les hostilités en cours semblent totalement différentes des précédentes, que ce soit par leur durée ou par leur intensité. Le Hezbollah a lancé plus de 6 700 roquettes et drones en direction du nord d’Israël depuis le mois d’octobre et il ne montre guère de signes d’apaisement.
Cette dernière année de guerre a été une épreuve exceptionnellement dure pour le mari d’Ella, Avraham Moreno – même s’il est difficile de s’en rendre compte face à la bonne humeur qui est perpétuellement affichée par l’ancienne star du club de football du Maccabi Haïfa, qui s’occupe des autres personnes évacuées. Alors que son déplacement se prolongeait, l’homme, âgé de 80 ans, a souffert de différents maux – il a notamment subi une ablation d’un rein – et il a désormais besoin d’un déambulateur pour se déplacer.
« Ma santé mentale et physique s’est considérablement dégradée cette année », explique-t-il. « J’ai subi une intervention chirurgicale et je ne peux plus marcher. C’est difficile, mais surtout au niveau psychologique. On vous dit où vous devez rester, quand vous allez devoir manger, on vous dit quoi faire. Ce n’est pas comme quand on est chez soi. Nous ne sommes pas maîtres de nos vies », dit-il avec regret. Il ajoute qu’au moins trois personnes âgées qui étaient hébergées à l’hôtel sont récemment décédées.
Mais plus que tout le reste, la transformation de sa ville natale en une véritable zone-tampon entre Israël et le Liban a fait naître une inquiétude profonde chez Avraham, qui avait été envoyé sur le front pendant la guerre des Six jours et pendant la guerre de Yom Kippour.
« Que des civils soient évacués de leur propre maison est quelque chose qui n’a aucun précédent. Les guerres ont toujours été menées en territoire ennemi », dit-il. « La majorité des gens qui sont ici pensent que nous aurions dû rester. Nous n’aurions pas dû être évacués ».
« Le gouvernement devait nous protéger là où nous vivions, dans nos propres maisons. Aujourd’hui, je pense que beaucoup de résidents ne reviendront jamais », note-t-il.
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