Kaboul brise les illusions de lune de miel entre Bennett et Biden sur l’Iran
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Analyse

Kaboul brise les illusions de lune de miel entre Bennett et Biden sur l’Iran

Le Premier ministre a eu plusieurs succès avant son voyage à Washington pour une rencontre importante avec le président, mais celui-ci a désormais des problèmes plus urgents

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Naftali Bennett lors d'une conférence de presse au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 14 juillet 2021. (Crédit : Noam Revkin Fenton/FLASH90)
Le Premier ministre Naftali Bennett lors d'une conférence de presse au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 14 juillet 2021. (Crédit : Noam Revkin Fenton/FLASH90)

Naftali Bennett a sans doute pensé qu’il se trouvait dans un cercle vertueux.

Bien que sa faction Yamina n’ait remporté que sept sièges aux dernières élections – à égalité pour la cinquième place avec quatre autres partis –, après bien des manœuvres en coulisses, Bennett s’est pourtant retrouvé à la tête du gouvernement en tant que Premier ministre.

Bien qu’il gère une coalition incohérente du point de vue idéologique, de nationalistes pro-implantations aux Verts de gauche, en passant par des laïcs de droite, des islamistes et des centristes, Bennett a jusqu’à présent réussi à préserver l’unité de son gouvernement, parvenant même à faire approuver un budget de l’État pour la première fois en trois ans (bien que ce budget n’ait pas encore passé l’étape du vote crucial à la Knesset).

Son voyage aux États-Unis – le premier de Bennett en tant que Premier ministre – était censé être sa consécration. Il aurait consolidé son image de leader national lors d’une apparition conjointe avec Biden dans le bureau ovale, prouvant à Israël que son style et son tempérament étaient bien mieux adaptés à la gestion des relations diplomatiques avec une administration démocrate que ceux de son prédécesseur plus agressif Benjamin Netanyahu.

Bennett a clairement affirmé que ses succès précédents n’étaient pas un coup de chance. Il considère que son approche pour préserver sa coalition complexe pourrait être la clef de sa relation avec l’administration Biden.

« J’apporte d’Israël un nouvel esprit », a déclaré Bennett avant sa rencontre avec le secrétaire d’État américain Antony Blinken mercredi, revenant sur un thème qu’il avait introduit avant de monter dans l’avion pour Washington. « Un esprit de gens qui entretiennent parfois des opinions différentes, mais néanmoins travaillent ensemble dans la coopération et la bonne volonté, dans un esprit d’unité, et nous travaillons dur pour trouver des points communs sur lesquels nous sommes d’accord et sur lesquels on peut avancer, et cela semble fonctionner. »

Le Premier ministre Naftali Bennett arrive pour une photo de groupe du nouveau gouvernement israélien à la résidence présidentielle à Jérusalem, le 14 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/FLASH90)

Le voyage lui-même était en quelque sorte un pari pour Bennett, dans le contexte d’une nouvelle vague de COVID-19 qui menace d’entraver les prochaines fêtes juives et de saper sa ligne d’attaque majeure contre Netanyahu. De plus, ce voyage a lieu fin août, pendant les vacances parlementaires, alors qu’un grand nombre d’hommes politiques de Washington sont en vacances sous des cieux plus cléments.

Pourtant, la chance de Bennett a semblé tenir pendant les 24 premières heures de son voyage. L’improbable Premier ministre a traversé les rues du Maryland et de Washington avec une escorte importante, alors que la police et les services secrets avaient fermé les rues du cœur de la capitale américaine pour s’assurer que Bennett atteigne son hôtel à temps pour honorer se engagements.

On peut noter notamment la haie d’honneur au Pentagone qui l’a accueilli lors de sa rencontre avec le secrétaire à la Défense Lloyd Austin.

Le secrétaire d’État Antony Blinken rencontre le Premier ministre Naftali Bennett à l’hôtel Willard à Washington, le 25 août 2021. (Crédit : Olivier Douliery/Pool via AP)

Ses rencontres avec Austin et d’autres hauts fonctionnaires semblent s’être bien passées.

Austin a affirmé publiquement que « l’Iran devait être tenu responsable des actes d’agression au Moyen-Orient et dans les eaux internationales », pointant du doigt Téhéran pour l’attaque du 30 juillet dans le golfe d’Oman contre le pétrolier Mercer Street, lié à Israël.

Blinken et Bennett ont échangé des plaisanteries sur la politique israélienne à la fin de leurs déclarations publiques.

Une conseillère supérieure de Bennett a déclaré mercredi soir que le voyage avait jusque-là été un succès. « Je pense que nous n’allons pas rentrer chez nous les mains vides », a-t-elle déclaré.

Le retour à la réalité

Puis tout lui a explosé au visage.

Des kamikazes se sont fait exploser aux portes de l’aéroport de Kaboul, tuant au moins 13 soldats américains et de nombreux Afghans : ce qui était déjà un défi est devenu une crise militaire et politique à grande échelle pour Biden, dont la cote d’approbation était déjà passée en dessous des 50 % à cause de sa gestion de la COVID-19 et du retrait d’Afghanistan.

NOTE DE LA RÉDACTION : Contenu violent. Des femmes blessées arrivent à l’hôpital pour se faire soigner après deux explosions devant l’aéroport de Kaboul, le 26 août 2021. (Crédit : Wakil KOHSAR / AFP)

Même avant ces attentats à la bombe, les espoirs démesurés de Bennett quant à sa rencontre avec Biden se réduisaient comme peau de chagrin.

Biden a clairement exprimé sa volonté de se concentrer sur les défis nationaux et la concurrence des grandes puissances que sont la Russie et la Chine, plutôt que sur Israël et le Moyen-Orient.

Il est déterminé à ramener son pays dans l’accord nucléaire iranien de 2015 qu’il a aidé à élaborer en tant que vice-président, convaincu que remiser la question du programme nucléaire iranien pour quelques années lui permettrait de s’occuper d’autres problèmes.

Bennett est arrivé à Washington avec une nouvelle stratégie pour faire face à la menace régionale et au programme nucléaire de l’Iran sans ressusciter l’accord, et était impatient de la présenter à Biden.

Mais Biden n’était pas prêt à modifier son approche simplement parce qu’Israël le souhaite. La seule question intéressante était de voir s’ils parviendraient à atténuer leurs divergences.

Et l’Afghanistan était déjà une crise croissante et une urgente priorité pour Biden, avant que Bennett ne décolle d’Israël.

Au propre comme au figuré, Bennett et son équipe ne pouvaient contourner le problème.

Dans l’hôtel même où séjournent Bennett et ceux qui l’accompagnent, une salle de conférence accueille un groupe d’étude convoqué par le gouvernement américain, travaillant frénétiquement à la coordination de l’évacuation des Afghans, et utilisant tous les partenaires qu’ils peuvent trouver – notamment un ambassadeur du Qatar et un journaliste encore dans le pays.

Le président américain Joe Biden marque une pause dans son discours sur les attentats à la bombe à l’aéroport de Kaboul qui ont tué au moins 13 militaires américains, dans l’East Room de la Maison Blanche, le 26 août 2021, à Washington. (Crédit : AP / Evan Vucci)

Le message aurait dû être clair : ces jours-ci, l’administration et les médias américains ne se soucient tout simplement pas d’Israël ni de Bennett.

Si ce n’était pas déjà une évidence avant, ça l’est devenu après l’attaque de Kaboul. La rencontre très attendue de Bennett avec Biden a été repoussée, puis quelques heures plus tard, reportée au lendemain, ce vendredi. Pour couronner le tout, le Shabbat va forcer Bennett à passer deux jours supplémentaires à Washington, répandant l’idée que, même à ses propres yeux, son temps est moins précieux que celui du président américain.

Au lieu de rentrer en Israël pour Shabbat avec l’image de succès de deux alliés souriants se serrant la main ou se cognant les coudes dans le bureau ovale, Bennett sera coincé dans son hôtel à Washington après sa rencontre avec un président américain qui sera sans aucun doute très préoccupé, laquelle n’obtiendra qu’une couverture médiatique mineure dans les journaux américains.

Le retour du Moyen-Orient

L’homologue de Bennett à la Maison Blanche, lui-même un président improbable, a également vu ses illusions voler en éclats cette semaine.

Jamais considéré comme un candidat viable, Biden était estimé trop vieux et trop obsolète après avoir perdu l’Iowa et le New Hampshire au début de la campagne primaire démocrate de 2021. Mais après sa victoire écrasante en Caroline du Sud, les autres candidats modérés ont abandonné à son profit tandis que ses rivaux progressistes restaient divisés.

Surfant sur le sentiment anti-Trump pendant la crise de la COVID-19, Biden a gagné, esquivant largement la campagne depuis son Delaware.

Il pensait parvenir à ne pas se laisser entraîner dans les problèmes compliqués du Moyen-Orient, pour se concentrer sur l’immigration, le dérèglement climatique et la reprise de la pandémie, mais cela s’est avéré de plus en plus difficile.

Le président américain Joe Biden et son épouse Jill Biden assistent à la cérémonie militaire sur le front est du Capitole à l’issue des cérémonies d’inauguration, à Washington, le 20 janvier 2021. (Crédit : AP / J. Scott Applewhite)

Quelques mois seulement après le début de son mandat, le conflit de 11 jours entre Israël et le Hamas a forcé l’administration à s’impliquer et à rester engagée dans la région.

L’accord envisagé avec l’Iran s’avère plus insaisissable que prévu et semble désormais improbable.

Et l’Afghanistan, un chapitre que Biden voudrait clore, est devenu un désastre qui pourrait définir durablement la présidence de Biden.

Dans ce contexte, l’objectif de Bennett de coordonner une politique commune plus efficace contre l’Iran devient encore plus improbable. Bennett voudrait que toutes les options soient sur la table, mais alors que Biden retire ses troupes d’une débâcle désastreuse au Moyen-Orient, il n’envisagera pas d’engager la jeunesse américaine contre toute menace militaire étrangère.

« Avant l’effondrement américain en Afghanistan ce mois-ci, certains Israéliens avaient peut-être encore l’illusion que les États-Unis pourraient être prêts à agir militairement pour empêcher l’Iran de devenir un État sur le point d’obtenir l’arme nucléaire », a déclaré John Hannah, chercheur au Jewish Institute for National Security of America. « L’abandon des alliés de longue date des États-Unis au sein du gouvernement et de l’armée afghans aurait dû anéantir tous ces faux espoirs. »

Le nouveau président iranien pendant son investiture au parlement de Téhéran, le 5 août 2021. (Crédit : Atta Kenare / AFP)

« Israël est seul, isolé. Aucune cavalerie américaine ne viendra à sa rescousse. Les États-Unis ne retireront pas ce terrible fardeau des épaules d’Israël. »

Sans l’espoir d’obtenir que les États-Unis annihilent totalement la menace militaire iranienne, Bennett pourrait, faute de mieux, chercher à obtenir une aide militaire plus importante, notamment des munitions et des systèmes militaires pouvant donner à Israël de nouvelles capacités pour accomplir trois missions.

La première mission sera de poursuivre la campagne de frappes aériennes secrètes contre les forces iraniennes et leurs groupes satellites dans toute la région. La seconde, d’améliorer sa force de dissuasion en faisant peser sur l’Iran une menace militaire crédible contre son programme nucléaire et éventuellement contre son régime.

Enfin, Bennett doit s’assurer qu’Israël a réellement la capacité de détruire le programme nucléaire de l’Iran s’il détermine que le moment est venu d’ordonner une telle frappe. Au moins, dorénavant, après l’attentat de Kaboul, Israël saura qu’il est inutile de compter sur l’Amérique pour s’impliquer militairement.

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